CHRONIQUE
Défense nucléaire : le rapport du Sénat qui détonne
Jean-Marie Collin, 18 octobre 2012

Défense nucléaire : le rapport du Sénat qui détonne

La question de "l’utilité" de la défense nucléaire française est posée dans un rapport du Sénat où les “contestataires” prennent la parole !

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Jean-Marie Collin

Consultant indépendant sur les problématiques de défense au sein de son cabinet d’Expertise C.A.P Défense. Son (...)

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Ce rapport d’information, publié le 12 juillet, vient prolonger et accentuer le début de réflexion sur la place de l’arsenal nucléaire dans la défense de la France. Jamais, un tel rapport parlementaire n’a été aussi “tranchant”, posant des questions qui semblent sortir de différentes organisations en faveur du désarmement nucléaire : « la dissuasion nucléaire est-elle vraiment indispensable à la sécurité de la France ? L’Allemagne, l’Afrique du sud ou le Brésil qui n’en sont pas dotés sont-ils plus en danger que la France ? La dissuasion est elle indissociable de son statut de membre permanent du conseil de sécurité des Nations unies ? Quel est son coût ? Ne peut-on le réduire ? ». Mais que les partisans de la Bombe se rassurent, les parlementaires ne prônent pas l’abandon des forces nucléaires !

Mais les parlementaires ont ouvert une porte (celle de Pandore…) qui conforte la nécessité de réfléchir - et c’est cela qui est important - concrètement et non plus dogmatiquement sur l’avenir des forces nucléaires… Voilà quelques idées, réflexions relevées dans ce document avec mes questionnements :

LA THESE DE L’INUTILITE DISCUTEE

La thèse de l’inutilité militaire est expliquée ou du moins énoncée ce qui est assez rare pour être soulignée. Ce paragraphe reprend une partie de la Tribune publiée en octobre 2010 par MM. Alain Juppé, Bernard Norlain, Alain Richard et Michel Rocard. Quelques lignes également du livre de Paul Quilès « Nucléaire, un mensonge français –réflexions sur le désarmement nucléaire » ont été incluses, tendant à montrer que cette thèse existe toujours. « Les programmes en matière d’armement nucléaire sont toujours respectueux des calendriers, des délais et des coûts » sans doute les rapporteurs ont oublié de lire…. un rapport, de 2010, de la Cour des Comptes « La conduite des programmes d’armement », qui indique que le coût d’achat d’un SNLE a été multiplié par un coefficient proche de deux (de 2 698 à 4 282 milliards d’euros) ou encore les rapports du Sénat qui montrent que la première expérience d’ignition du LMJ a été repoussée de 2010 à 2012 pour 2014, sans parler du coût global de ce programme qui ne cesse d’augmenter selon la comparaison de chiffres de 2002 (5 milliards d’euros) à ceux de 2009 (6,6 milliards d’euros)…. Les parlementaires semblent émettre une inquiétude sur le possible retrait des armes nucléaires tactiques américaines « la France et le Royaume-Uni se retrouveraient isolés » en Europe…. Concernant la DAMB, la réflexion posée est qu’un tel système « est un complément utile en cas par exemple de frappes ponctuelles sur le territoire national à l’aide de missiles balistiques à charges conventionnelles ou non, telles que celle que la Libye avait menée contre les stations d’US Coast Guard situées en Italie suite à l’opération américaine dite El Dorado Canyon en 1986 ». Cela signifie-il que la force de dissuasion nucléaire ne dissuade pas un état de frapper la France avec des missiles balistiques à charges « conventionnelles ou non » ?

Le fameux rapport « Arme nucléaire et stratégie de dissuasion ». Voilà un débat pour les puristes…., mais affirmer que « ce n’est pas l’arme nucléaire qui est épouvantable. C’est la guerre elle-même » (propos de Raymond Aron), à l’heure où de nombreux états et organisations internationales posent la réflexion sur les conséquences catastrophiques sur le plan humanitaire qu’aurait l’emploi d’armes nucléaires, c‘est étrange…

Contradiction : « l’avantage principal des forces de dissuasion, mais pas le seul, est de nous garantir depuis soixante ans contre toute attaque d’un autre Etat ». Alors, pourquoi vouloir se doter d’une défense anti-missile ? Les parlementaires ont peur que si la France renonce à son arsenal nucléaire, elle ne perde son siège au Conseil de Sécurité. Ce débat n’existe qu’en France. Il est absent au Royaume-Uni. Une crainte sans fond soulevée par les partisans de la Bombe ?

CODE GENETIQUE DES NATIONS ?

En conclusion, ce rapport indique que « la force de frappe nucléaire fait partie du code génétique de notre nation » et les parlementaires prônent que « l’analyse stratégique doit être menée avec lucidité et sans passion » ; mais bon « la force de dissuasion existe. La supprimer ne rapporterait pas grand-chose » ! Pourtant, n’est ce-ce pas une obligation de l’article VI du TNP ratifié par la France en 1992 ?

Ultime réflexion des parlementaires : « On ne voit ni les Russes, ni les Américains, ni les Chinois abandonner demain les armes nucléaires pour en laisser le monopole à l’Inde, au Pakistan, à Israël et peut être demain à l’Iran et à la Corée du nord. Dans ces conditions, pourquoi les Européens, pourquoi le Royaume-Uni et la France devraient-ils renoncer unilatéralement ? ». Nul état ne demande aujourd’hui à la France - comme aux autres puissances nucléaires - de renoncer unilatéralement à son arsenal. Par contre, la Communauté Internationale (par exemple les pays membres de la New agenda Coalition, de la Non-Proliferation and Disarmament Initiative, ….), demande un mouvement qui engage ces puissances, donc la France, à « établir le cadre nécessaire à l’instauration et à la préservation d’un monde sans armes nucléaires » (Document Final du TNP-2010, adopté par la france). Cela passe incontestablement par des propositions d’actions tant politiques que techniques…

Contestataires : Attention, voilà qu’une nouvelle catégorie de personnes s’infiltre dans la pensée stratégique française : après les pacifistes, mêlés aux écologistes et autres antimilitaristes voilà les contestataires !

Jean-Pierre Chevènement : « Le rapport fait la part trop belle aux contestataires [….] je suggère qu’on intitule cette partie du rapport : les arguments avancés par les contestataires de la dissuasion ». Gérard Larcher : « je trouve personnellement que c’est bien de prendre l’avis des contestataires, tel que le Général Norlain »….

À travers cet échange, on comprend aussi pourquoi pendant toute ces années la réflexion sur le désarmement nucléaire en France n’a pas pu exister…

À lire : Les “contestataires” sont donc de plus en plus souvent sous le feu des médias. C’est une nouvelle preuve que la réflexion sur ce sujet progresse. En quelques jours, Paul Quilès (« La bombe nucléaire s’apparente à une assurance-mort » dans Libération) et Bernard Norlain (« Arme nucléaire : une position officielle “consternante de conformisme », blog de Jean Guisnel du Point) qui représentent les “forces vives des contestataires” ont été interrogés. Je note par ailleurs, une tribune du Directeur de l’Iris, Pascal Boniface « Les vraies questions sur l’arme nucléaire » à lire également.

Enfin, juste pour rappel, vous trouverez des interviews de Bernard Norlainet de Paul Quilès sur le blog de Jean Marie Collin, réalisés, il y a déjà un certain temps, sur lequel vous pourrez retrouver l’ensemble de ses chroniques.

Mise à jour le 19 octobre 2012