CHRONIQUE
Propositions pour en finir avec "la France moche"
Michel Audouy, 28 septembre 2011

Propositions pour en finir avec "la France moche"

En février 2010, l’hebdomadaire Télérama titre « La France moche », désignant ainsi la France des périphéries urbaines encombrées de zones commerciales, d’infrastructures de transport et de lotissements.

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Michel Audouy

Architecte-Paysagiste, et enseignant à l’Ecole nationale supérieure du paysage de Versailles, Michel Audouy travaille (...)

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Portrait inhabituel du pays

Les magazines préfèrent en général consacrer des pages bien cadrées, aux centres villes pittoresques, aux grands espaces « sauvages », en évitant parkings, maisons neuves et supermarchés.

En quelques décennies, les franges des villes et des villages se sont couvertes de « boîtes à chaussures » (centres commerciaux, zones d’activités), de lotissements et de routes élargies d’où ont disparu les arbres. Quatre à cinq enseignes et autant de lotisseurs sont responsables de la production de ces « non-lieux » comme les qualifie l’ethnologue Marc Augé : « espaces indéfinis, produits par les infrastructures et les chaines commerciales… » [1].

Que s’est-il passé ?

Les causes sont nombreuses, parmi lesquelles les choix économiques faits depuis quarante ans combinant tout-automobile, grande distribution et maison individuelle, l’absence ou l’empilement des réglementations, le clientélisme dans le classement des terres constructibles, etc. S’ y ajoute la volonté légitime des communes d’attirer emplois et taxes professionnelles.

La lecture de ces paysages raconte nos modes de vie, nos choix ou notre absence de choix où priment fonction et rentabilité immédiates. Tristes paysages que ceux des espaces verts et des ronds-points paysagers, d’un urbanisme par défaut avec haies de thuyas et clôtures sans lien avec les champs déserts qu’elles côtoient.

Longtemps ce problème a été ignoré par les élus pris par la nécessité de développer leurs communes.

Depuis vingt ans environ, il y a une prise de conscience. Citons quelques actions : le travail de la Délégation à l’aménagement du territoire (DATAR) dans les années 1990 à travers l’Observatoire photographique des paysages, le vote de la loi Paysage en 1993 et, plus récemment, la loi de Solidarité et de Renouvellement Urbain (Loi SRU) qui met en place le Plan Local d’Urbanisme (PLU).

L’exemple est souvent venu avec l’expérience et la conviction d’élus et de professionnels engagés au sein des collectivités locales ; des villes comme Lyon, Bordeaux, Lille, Nantes… ont multiplié les projets d’aménagement et de requalification de leurs quartiers dans une démarche de planification et de cohérence territoriales.

Il s’agit pourtant d’une infime partie des actions d’aménagement à l’œuvre sur le territoire car la plupart des communes n’ont pas de PLU au sens d’un véritable document d’urbanisme. Trop de communes décident de leur avenir avec les lotisseurs, les acteurs économiques et la pression démographique, et les règles les plus utiles sont remises en cause et contournées, surtout en période de crise. On a ainsi amoindri en 2010 l’impact des Zones de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP) pour faciliter le secteur du bâtiment.

Malgré cela, pas ou peu d’inquiétude à avoir pour les secteurs protégés.

L’enjeu est à la périphérie

Dans les zones qui n’appartiennent ni à la ville ni à la campagne et pourtant qui constituent le cadre de vie de la plupart des gens : les espaces de trajets, les abords des centres commerciaux, les quartiers d’habitations. Tout va se jouer là dans les prochaines décennies car il s’agit des zones les plus habitées, les plus dynamiques, et souvent les plus exclues des priorités d’équipements et d’aménagements.

Lors des débats entre concepteurs sur les propositions pour le Grand-Paris, il y a eu consensus pour s’emparer de la question des zones périurbaines dans leur diversité, en reprenant quelques orientations significatives du SDRIF (Schéma directeur d’Ile de France), comme la protection des terres agricoles, la densification du bâti et la mise en relation des territoires.

L’aménagement du périurbain est bien une question de paysage car elle concerne autant l’organisation des territoires que leur forme, les deux étant liés. Le Grand prix national de l’urbanisme 2003 Michel Corajoud, attribue directement le problème des villes contemporaines à leur absence de paysage : « (…) Un des problèmes importants de la ville contemporaine me semble être son obstruction et, de ce fait, sa désorientation. L’accumulation non réglée des constructions dans la ville actuelle est telle que tous les horizons se ferment. Il n’y a plus de lointains, plus de paysages, ou du moins plus cette forme de paysage que crée le rapport intelligible entre le grand territoire et les divers agencements des hommes qui l’habitent. » [2]

Penser l’aménagement à travers le paysage implique de s’intéresser à toutes les dimensions d’un territoire : de comprendre l’histoire, la géographie, les mécanismes de transformation, l’interrelation des différents milieux, pour apporter des réponses. Un projet se bâtit dans la connaissance de ces mécanismes. C’est la seule façon de réconcilier ville et campagne, ville et milieux naturels. La ville ne doit plus s’étaler aux dépens de la campagne ou des espaces naturels mais se construire avec, il est urgent d’imaginer de nouvelles formes urbaines où la nature et l’agriculture ont toute leur place.

Le contexte est propice à l’élaboration de projets novateurs traduisant dans la réalité les trames vertes et bleues (continuités biologiques territoriales), par exemple, décidées par le Grenelle de l’Environnement. Un élément essentiel d’une ville durable.

« J’habite donc je suis. »

Cette formule de Massimo Venturi Ferriolo (docteur italien, spécialiste des questions de paysage à l’école polytechnique de Milan), dans son discours lors de la célébration du dixième anniversaire de la Convention européenne du paysage, résume bien l’importance du paysage comme révélateur des interactions entre l’homme et son environnement.

En 2000, cette convention invitait les pays européens à s’engager « … à reconnaître juridiquement le paysage en tant que composante essentielle du cadre de vie des populations, expression de la diversité de leur patrimoine commun culturel et naturel, et fondement de leur identité. …. »

Propositions

  • Densification et extension urbaines pas sans contreparties paysagères
  • Développer des PLU intercommunaux.
  • Instaurer une taxe – type 1% paysage
  • Rendre obligatoire le recours à des professionnels pour toute opération d’aménagement
  • Développer les démarches participatives

[1] Non-lieux, éd Seuil, la librairie du XXème siècle

[2] Cité par Florent Herbert, Le paradoxe du paysage urbain dans les discours paysagistes, revue Strates

Mise à jour le 10 octobre 2011