Conseiller référendaire à la Cour des Comptes, philosophe et essayiste
> LIRE LA SUITE <Libérer l’énergie créatrice contre la bureaucratie des organisations
Extrait de l’intervention de Patrick Viveret lors du colloque "Compétition ou coopération en économie ?" organisé par Le Pas de Côté - L’Atelier Condorcet - L’APES – La MNE - Avec le soutien de la région Nord Pas de Calais, Septembre 2004.
L'auteur(e)
Créativité et bureaucratie / compétition et coopération
L’un des problèmes, par exemple, que l’on rencontre dans l’économie sociale et solidaire, - Et je le dis d’autant plus que je m’en sens complètement membre, je le dis d’abord comme une auto critique avant de l’énoncer comme une critique - c’est que si vous prenez en quelque sorte un double axe qui est celui d’un côté des rapports entre coopération et compétition - mais compétition au sens dominant du terme, au sens guerrier du terme, et pas au sens du chercher ensemble - vous avez l’axe coopération / compétition, puis vous prenez un autre axe qui est classique dans les collectivités humaines, qu’on peut appeler l’axe créativité / bureaucratie.
Au croisement de ces deux axes …
On peut sans aucune difficulté démontrer que les facteurs qui sont au croisement de ces deux axes-là, (en haut à droite) c’est-à-dire qui sont dans la création coopérative ou dans la coopération créative, ont une capacité dynamique infiniment supérieure à toutes les autres familles. Et notamment, ils ont une capacité supérieure à ceux qui sont dans l’axe, (en haut à gauche) qui est en gros l’axe de l’économie de marché, qui est l’axe de la compétition créative. Oui. Oui. Mais à une condition fondamentale, c’est que les acteurs associatifs, économie sociale, solidaire, syndicats, églises, tout ce que vous voulez, et tous ceux qui affichent ces valeurs-là y croient suffisamment pour les pratiquer. Mais si, comme ça se passe trop souvent, officiellement ces acteurs qui prétendaient être là (en haut à droite) sont en réalité là (en bas à gauche), c’est-à-dire dans de la compétition bureaucratique, alors à ce moment-là, ils sont en situation d’infériorité par rapport aux logiques de marché qui sont eux au moins dans la compétition créative.
Pourquoi si peu de jeunes et de non-blancs dans les partis ?
L’une des raisons pour lesquelles il y a si peu de jeunes, si peu de femmes, si peu de non-blancs à l’intérieur de nos réseaux d’économie sociale et solidaire, l’une des raisons pour lesquelles vous pouvez avoir des luttes intestines au sein des partis politiques, au sein des syndicats, au sein des associations qui sont des luttes absolument terribles, c’est à cause de ce phénomène-là.
Et à ce moment-là, vous cumulez tous les inconvénients, parce que vos valeurs affichées là, elles deviennent du même coup un fardeau. Et vous portez vos valeurs comme des charges. Et vous êtes fascinés par ce qui se passe là (en haut à gauche). Et à ce moment-là, au lieu d’être dans une logique de transformation et d’anticipation, vous êtes dans une logique de rattrapage et de fascination de ce qui se passe dans l’économie de marché classique.
Donc, vous voyez, l’exigence coopérative, elle suppose effectivement que les acteurs qui se prétendent dans des logiques coopératives soient capables de faire sur eux-mêmes ce travail sur les processus de peur, sur les processus de domination, et de pas considérer simplement que les processus de compétition, de concurrence au sens guerrier du terme sont des processus importés de l’extérieur et qu’il suffirait de faire un cordon protecteur ou de déclencher un rapport de forces suffisant pour s’en protéger.
"Démilitariser" le pouvoir
Non, il faut aussi être capables de travailler sur nous-mêmes. Et du coup, et je termine sur ce point, derrière cette autre approche de la question économique, nous voyons bien que c’est un autre rapport au pouvoir, je l’ai dit, mais c’est aussi un autre rapport plus fondamental encore, et plus radical à la vie elle-même, et au temps de vie, qui est en cause.
Le rapport au pouvoir, je l’ai indiqué tout à l’heure, et l’enjeu par exemple qui est une forme nouvelle de démocratie qu’il nous faut mettre en œuvre, c’est que la démocratie, si elle se borne à démilitariser la lutte pour le pouvoir - ce qui est évidemment un progrès - mais si elle reste dans un rapport au pouvoir qui est sur l’axe domination / peur et si elle n’est pas capable de changer le rapport au pouvoir pour que cet acte aille vers le rapport coopération / création, hé bien, cette démocratie-là, elle n’est pas capable de traiter la plupart des grands problèmes qui sont devant nous, de l’échelle locale jusqu’à l’échelle planétaire. (…)
Comment libérer l’énergie créatrice
Moi, je le vois, par exemple, dans les projets qu’on débat actuellement, le projet SOL, un projet d’économie sociale et solidaire qui a vocation à faciliter le commerce équitable, l’agriculture biologique, l’ensemble des activités d’utilité écologique et sociale.
Alors c’est un projet très transformateur, très subversif, et cetera, qui d’ailleurs pourra peut-être s’appliquer sur le Nord Pas-de-Calais puisque, en France, toute la Bretagne et l’Ile de France, le Nord Pas-de-Calais peuvent être candidats pour une expérimentation de ce projet ... Mais on voit bien, quand on en parle à un certain nombre de responsables de l’Economie sociale : « Hou, là là, où est-ce que vous allez nous emmener, avec cette affaire-là ? »
Mais on leur dit : « dites, d’où vous venez, vous ? D’où vous venez, vous, Crédit coopératif ? D’où vous venez, Crédit Mutuel, D’où vous venez, heu, MACIF et cetera ? Si ce n’est justement de cette énergie transformatrice-là ? »
Et à ce moment-là la nouvelle énergie transformatrice, c’est d’ailleurs le cœur à mon avis d’un rapport dynamique entre l’économie sociale et solidaire, si ils sont capables justement de tirer le meilleur d’eux-mêmes et non pas de rentrer dans des logiques de compétition bureaucratique, alors à ce moment-là, vous avez cette énergie des créatifs culturels qui se met en place.
Quand elle se met en place, vous avez à ce moment-là deux opérations qui deviennent possibles, mais qui ne deviennent possibles qu’à partir du moment où cette énergie créatrice et coopérative a été "visibilisée" et a commencé à prendre conscience de sa propre capacité.
Ces deux opérations c’est : un, toute la zone intermédiaire, très importante, des gens, individus ou collectivités qui au fond aimeraient bien aller dans cette direction, mais qui au fond d’eux-mêmes pensent que la posture réaliste c’est de croire que la vie est une jungle, que la vie est un combat, qu’on peut pas faire grand-chose, et cetera.
Mais c’est ce groupe intermédiaire d’acteurs qui est contaminé par mon troisième groupe d’acteurs que j’appelle les grands malades, les grands possédés, qu’ils le soient de la richesse, du pouvoir, de la gloire, et cetera, le groupe intermédiaire, quand l’énergie créatrice commence à apparaître suffisamment fort, là, la contamination elle commence à s’inverser.
Et à ce moment-là, on peut commencer à traiter le troisième problème , le problème le plus difficile, qui est le problème des grands malades, des grands intoxiqués, que vous trouvez dans toutes les postures de dominance.
Alors, évidemment, là, il y a un vrai enjeu stratégique. Parce que si vous prenez les stratégies classiques, qui sont de dire : « Tiens, je vais dans ce parti politique, qui est censé incarner mes idéaux, et cetera. Oui, mais si ce parti politique est devenu une école de guerre où en fait les systèmes, les écosystèmes émotionnels secrètent en permanence des logiques guerrières, hé bien, vous avez vite fait de vous faire contaminer vous mêmes, et après vous êtes pris dans le jeu des seigneurs de la guerre à l’intérieur du parti politique.
Si inversement vous commencez à avoir cette énergie créatrice, c’est le contraire.
A suivre...