« Arrêtez la bombe ! » : un cri de raison

«?Arrêtez la bombe?!?»*. C’est le titre de l’ouvrage que j’ai écrit avec Paul Quilès ancien ministre de la Défense et Bernard Norlain, général d’armée aérienne. ([P. Quilès, B. Norlain, JM Collin « Arrêtez la bombe ! », Editions du Cherche Midi, 28 février 2013.)] C’est aussi le message en substance qui a été délivré ces 4 et 5 mars 2013 lors de la conférence intergouvernementale sur les?conséquences humanitaires des armes nucléaires, organisée par la Norvège, où 132 Etats étaient présents pour comprendre, évaluer et savoir comment réagir face à l’impact humanitaire immédiat d’une explosion nucléaire.

L’armement atomique est classé dans la catégorie des armes de destruction massive (tout comme les armes chimiques et biologiques), en raison de son pouvoir de destruction non discriminant (les populations civiles comme les militaires), de ses effets dans le temps, sur l’environnement et sur toute forme de vie. Cette typologie, à la différence d’une arme utilisant des explosifs classiques, en fait donc une arme particulière, son utilisation constituant une menace directe pour l’humanité et la biosphère. Ce danger a été conceptualisé en 1983 sous le nom d’hiver nucléaire?: une théorie élaborée par Richard Turco et Carl Sagan. Ils démontrent que, suite à un conflit nucléaire, l’une des conséquences serait un refroidissement radical du climat, en raison des masses de poussières soulevées dans l’atmosphère, affectant la chaîne alimentaire donc la survie de la faune, de la flore et de l’homme.

Beaucoup pensent que cette théorie n’est plus valide, car elle était fondée sur l’hypothèse d’un affrontement nucléaire mondial entre les Etats-Unis et l’URSS. Malheureusement, il n’en est rien. De récentes études et une amélioration de la modélisation climatique ont montré qu’une guerre régionale (Inde/Pakistan) aurait des conséquences tout aussi dramatiques pour l’ensemble de la planète. Devant le risque majeur, que ce type d’arme peut engendrer pour le destin de l’humanité, il est vital que les citoyens soient mis devant leurs responsabilités en acceptant d’attribuer à leur chef d’état ce «?droit du bouton nucléaire?».

Mais, pour être mis devant leur responsabilité, il est obligatoire que le dogme de la dissuasion nucléaire qui règne – depuis la mise en ?uvre de la composante nucléaire aéroportée en 1964 – soit ébranlé. Une religion d’Etat qui perdure, alors même que la Guerre Froide est terminée depuis près de 25 ans. Il faut dire que cette religion a inculqué une trinité bien étrange?: la sécurité, le prestige et le faible coût. Bien sûr, cette prière particulière à la Sainte Bombe se conclut par un Amen d’un genre étrange, celui du tabou, assurant un silence absolu face à toute opposition ou plus simplement face à toute interrogation sur la place et le rôle de cet armement non conventionnel dans la défense de la France au 21ème siècle.

Notons également que, dans cette communication doctrinale, les termes employés ont non seulement été sacralisés – renforçant une nouvelle fois le dogme? mais qu’ils sont quasi incompréhensibles pour les citoyens, qui, devant cette complexité de langage, s’en remettent obligatoirement «?aux experts?officiels ». Des experts qui, malgré les évolutions politiques, restent eux, en place. Les contre vérités sont, elles aussi, nombreuses et elles varient au fil du temps. C’est ainsi qu’hier, la dissuasion nucléaire constituait la garantie ultime du territoire, mais demain celle-ci devra être complétée par un bouclier anti-missile. Doit-on en conclure que, sans ce bouclier, nous serions en danger?? La dissuasion ne nous protègerait donc pas??

Le désarmement nucléaire est une obligation à laquelle la France s’est engagée en ratifiant (1992) le Traité de non prolifération nucléaire, comme en approuvant le document final de révision de ce traité en 2010, qui énonce que les puissances nucléaires s’engagent à « atteindre l’objectif d’un monde exempt d’armes nucléaires ». Pour cela, elles s’engagent « à accélérer les progrès concrets sur les mesures tendant au désarmement nucléaire ». Les États-Unis et la Russie, ont les plus grands arsenaux, mais sont dans un processus de désarmement comme le démontre leurs actions et le récents discours sur l’état de l’Union du Président Obama. Les Britanniques, eux, s’interrogent sur l’avenir de leur système d’armes Trident pour des raisons d’utilité et budgétaire. Seule la Chine ne rentre pas dans cette catégorie. Notons cependant que sa doctrine nucléaire indique le principe du «?non usage en premier?» de l’arme, enfin Pékin accepte l’idée d’une Convention sur les armes nucléaires.

Notre pays a été actif dans le domaine du désarmement. Mais depuis trop d’années maintenant, il refuse de contribuer pleinement et positivement à ce processus mondial pour aller vers un monde sans armes nucléaires. D’ailleurs, cette opposition se manifeste par son refus de participer à la Conférence d’Oslo, comme par son regard négatif à l’égard des Etats qui supportent cette délégitimation de l’arme nucléaire.

Dans notre livre, nous indiquons comment la France pourrait agir concrètement pour participer à cet effort mondial. Ã travers des mesures fortes (cesser la modernisation de l’armement nucléaire, améliorer la transparence de ses arsenaux, ?) et une série d’initiatives diplomatiques (telle la promotion de l’élimination des armes nucléaires tactiques américaines d’Europe, ?). La France doit relever ce défi et ne plus être sous le joug de la bombe.

Tout comme il a été fait état pour la première fois à Oslo, de manière concrète, des conséquences pour les populations civiles de l’utilisation d’une arme nucléaire, nous souhaitons que, pour la première fois, une vaste réflexion et un débat soient lancés et s’installent durablement en France avec l’ensemble des acteurs politiques, scientifiques, universitaires et de la société civile.