« Réimplanter la raison »

ENTRETIEN Doctorant à l’Institut Maurice Hauriou (Toulouse)  sur « le concept de liberté de religion » en Droit Public, spécialiste des questions liées à la laïcité, Pierre Juston intervient régulièrement en milieu scolaire. Au lendemain d’une étude mettant en lumière la forte prégnance des idées complotistes dans la population, il répond à nos questions.

Novo Ideo : Vous intervenez dans les écoles autour de notions qui apparaissent pour une frange de la jeunesse comme un peu éthérées voire abstraites : la Nation, la République…

Pierre Juston : Permettez-moi d’abord de vous indiquer, que de manière très égoïste, je retire de ces interventions depuis déjà cinq ans dans les établissements scolaires, une source inépuisable de motivation et un espoir immense pour les décennies à venir. Échanger avec des élèves, de tout âge, n’est certes pas chose aisée, surtout sur des notions aussi complexes et abstraites. Cependant, avec ce que j’aime à nommer une « pédagogie du bon sens », les élèves de tout âge comprennent bien vite les enjeux et les notions en jeu tant dans le présent que pour leur avenir dans lequel ils ont pourtant du mal à se projeter. Mon expérience a pu me montrer également à quel point ce travail restait nécessaire. L’intervention d’une personne extérieure permet d’emblée de « briser la glace » sur des sujets qui les touchent parfois de manière très passionnée. Les attentats en France, la liberté d’expression de Charlie Hebdo, souvent mis en comparaison avec celle de l’humoriste antisémite Dieudonné ou encore le racisme, le sexisme et les intolérances qui traversent la société.

18%

des 18-24 ans pensent que la terre est plate selon l’étude de la Fondation Jean Jaurès (Décembre 2017)

J’ai pu aussi avoir des frayeurs importantes en écoutant par exemple de la bouche de certains élèves des appels à la haine et à assassiner des groupes de personnes. Par exemple lors d’une de mes dernières interventions, j’ai pu entendre qu’il fallait « finir le travail des frères Kouachi à Charlie Hebdo » ou encore qu’il faudrait « exterminer les adorateurs de Satan, du diable et des Djinns », entendez, « les Francs-maçons », « les juifs », « les Illuminatis » et certaines entités « diaboliques ». Dans pratiquement chaque intervention que je fais en niveau lycée, un lycéen croit dans la théorie de la terre plate. Cela me semble venir d’élèves se réclamant essentiellement d’une certaine interprétation de l’Islam ainsi que du mouvement évangéliste qui a le vent en poupe depuis quelques années.

Précisément, comment peut-on selon vous « réimplanter la raison » au sein d’un public (les moins de 24 ans) dont une récente enquête révèle qu’il est plus massivement porté sur les idées de complotisme et de conspirationnisme ? 

Le travail fait par Rudy Reichstadt et son observatoire du conspirationnisme (Conspiracy Watch) avec la fondation Jean Jaurès sur la progression importante du complotisme et du conspirationnisme est très important. L’enquête a certes fait l’objet de nombreuses critiques, parfois constructives mais le plus souvent infondées. Pour ma part, je vérifie depuis que j’interviens dans les établissements scolaires à quel point la raison et la science perdent du terrain face aux croyances et aux diverses théories du complot chez les nouvelles générations. C’est une réalité tangible, réelle et palpable. Les acteurs de terrain l’évoquent tous, de l’assistant d’éducation au chef d’établissement, en passant par les professeurs, le conseiller principal d’éducation ou encore l’infirmier(e) scolaire. La radicalisation religieuse, quelle qu’elle soit, se nourrie d’ailleurs très largement tant des méthodes conspirationnistes que des thèses complotistes.

JEUNESSE « Il n’y a en réalité qu’un glissement de croyance dans des médias particuliers vers la croyance dans d’autres médias particuliers, avec comme seule constance, une grande crédulité » Pierre JUSTON

Ce n’est pas une nouveauté quand vous vous intéressez à l’histoire des théories du complot. L’abbé Barruel est le premier auteur d’un best-seller complotiste mondial développant la thèse selon laquelle la révolution française et la perte d’influence de l’Eglise s’expliqueraient par un complot d’un groupe secret : les Illuminatis. Le retour des théories du complot et du prétendu pouvoir de ce groupe en particulier (dissout depuis 1785) ne sont pas étonnants deux siècles plus tard. Cela s’explique à mon sens en raison – du moins en partie – de la conjonction de deux éléments du début de ce nouveau siècle. D’une part, le 11 septembre 2001 qui a profondément marqué les esprits dans le monde entier et d’autre part, la démocratisation massive des nouveaux outils de communication et d’échanges que représente internet. Je suis de la génération 1989 qui a grandi avec ces évolutions durant ma scolarité tant au collège qu’au lycée. Ma génération est la première à avoir vraiment baigné dans les théories du complot.

« Réimplanter la raison », cela passe paradoxalement et d’abord par la réinstallation du doute dans les esprits

En effet, la remise en cause des médias traditionnels si elle est saine, n’est pas qu’une simple remise en cause pour le conspirationniste qui érige les médias alternatifs en nouveaux médias traditionnels dont il finit par ne plus douter. Il n’y a en réalité qu’un glissement de croyance dans des médias particuliers vers la croyance dans d’autres médias particuliers, avec comme seule constance, une grande crédulité. Ensuite, outre la construction d’un esprit critique et rationnel, la quête de sens me semble être un élément fondamental à prendre en considération. En effet, de nombreux jeunes semblent vouloir « se sentir vibrer » et prennent conscience de leur existence dans le monde qu’ils découvrent. Cela n’est pas nouveau et explique aussi la cote des théories du complot lors du moment de l’adolescence.

Enfin, je vois une autre raison en lien avec une qualité humaine qui semble aujourd’hui quelque peu en désuétude dans notre société contemporaine à la fois exhibitionniste et ultra-individualiste. Il s’agit de l’humilité qui permet d’accepter largement le monde dans sa complexité et qui réfrène les manifestations outrancières d’un certain narcissisme. Cela me semble être un réel outil de lutte contre ces théories qui favorisent ce narcissisme.

La gauche a délaissé un horizon commun (grossièrement résumé dans la défense des classes sociales populaire et moyenne) au profit d’une stratégie de « niches », ce qui a pu nourrir le clientélisme et le communautarisme : le PS ne s’est-t-il pas vidé idéologiquement de cet hyper pragmatisme lié à son ancienne implantation dans les territoires ?

La stratégie Terra Nova pour la gauche de gouvernement est arrivée à terme en 2017 avec d’un côté la candidature totalement déconnectée de Benoit Hamon et de l’autre celle d’Emmanuel Macron et son absence de colonne vertébrale idéologique apparente. Une idéologie néo-bourdieusienne mal digérée a fait son chemin au PS depuis un certain nombre d’années. Cette idéologie reposant sur le postulat néo-marxiste, développant des théories post structuralistes se sont peu à peu imposées contre l’universalisme républicain et le néo-kantisme classique, jusqu’alors largement majoritaire. A l’évidence ce gloubiboulga théorique, comme parfait petit manuel de l’étudiant caricatural de sciences politiques, est venu nourrir les pires idées essentialistes. Il s’est facilement acoquiné avec un certain cynisme politique qui trouvait là la parfaite justification à de vieilles pratiques électoralistes bien connues.

Clientélisme ethnico-religieux

Le clientélisme ethnico-religieux pouvait alors s’appuyer sur des fondements d’une nouvelle école en vogue, estampillé d’un tampon « universitaire » et « scientifique » venu tout droit d’outre-Manche. Une partie du Parti Socialiste a abandonné la feuille de route de Jaurès, la règle impérative et fondamentale de sa méthode : celle d’aller (d’abord) à l’idéal tout en comprenant (dans le même temps) le réel. Une partie des vieux satellites classiques du PS furent progressivement noyautés par cette nouvelle posture dont le seul but est en réalité de gagner ce que je nomme « des points victimes ». L’UNEF, pour ne citer que celui-ci, me semble en être un parfait exemple. C’est à celui ou celle qui aura le plus de « points de défense des minorités » que reviendront la palme et la médaille du « plus à gauche », les autres étant tantôt « des racistes » tantôt « des fachos ».

Des penseurs, des intellectuels, certains universitaires et des journalistes ont fait sienne cette conception posturale démagogique. Je n’en citerai qu’un, figure de proue et influenceur patenté de nombreux socialistes pendant de nombreuses années : Monsieur Edwy Plenel. Ce dernier qui peut s’enorgueillir d’avoir fondé un excellent journal d’enquêtes et d’expression démocratique, reprend néanmoins une bonne partie de la théorie susmentionnée. Dans son dernier ouvrage (« Pour les musulmans »), il trouve notamment chez « les musulmans » – dont il s’érige en représentant dans un effet de robe assez paternaliste et parfaitement post-colonial – les nouveaux damnés de la terre. En somme, il s‘agirait de la nouvelle classe « dominée » (ou « racisée »), assignant à une victimisation permanente des croyants qui ne lui ont rien demandé. Une partie du discours marxiste est passé de la lutte des classes à « la lutte des races ». Laissant se développer ces théories néfastes, le PS perdait de l’autre côté l’électorat ouvrier, rural et populaire tant pour ces questions sociétales que pour les questions sociales en menant une politique en décalage complet avec les attentes d’une grande partie de la population de gauche. Il a fini par se déconnecter totalement des réalités.

Exemple du déchirement à gauche, l’immixtion du politico religieux dans l’espace public : vous défendez une évolution du Droit à ce niveau, pour l’encadrement scolaire par exemple. Comment à ce propos jugez-vous les paroles récentes du Président de la République sur la question de la laïcité ?

À mon sens la loi de 1905 est une fondation parfaitement solide pour supporter l’ouvrage républicain du 21ème siècle qui poursuit sa construction. Cependant, la construction est à parfaire et de nombreux points plus précis doivent s’améliorer. Le secteur qui fait l’objet du plus grand intérêt est le secteur scolaire et cela s’explique aisément. En effet, bien avant 1905, la laïcité est d’abord entrée dans l’ordonnancement juridique par l’école avec les lois Ferry autour de l’école publique. Dans la philosophie républicaine, l’idée laïque reste intimement liée à la liberté personnelle de l’individu et à son émancipation. Le temps le plus propice pour cette potentielle émancipation débute dans l’enfance jusqu’à la fin de l’adolescence. L’école est donc logiquement envisagée comme le lieu de la construction de cette conscience, devant devenir « libre et éclairée ».

« Le service public de l’éducation n’est pas un service public comme un autre, qu’il est ce service particulier dans lequel la liberté de conscience des individus et futurs citoyens s’invente, se façonne et se forge »

La loi de 2004 d’interdiction de manifestation ostensible de son appartenance religieuse dans les établissements scolaires est souvent mal comprise, mal envisagée et fait l’objet de récupérations en tout genre. Il faut le dire et l’écrire, cette loi est une exception à la laïcité telle qu’énoncée dans la loi mais elle rejoint totalement l’esprit des concepteurs socialistes et républicains. C’est une exception heureuse dans la mesure où elle corrobore l’idée que le service public de l’éducation n’est pas un service public comme un autre, qu’il est ce service particulier dans lequel la liberté de conscience des individus et futurs citoyens s’invente, se façonne et se forge. Contrairement aux absurdités que l’on peut entendre parfois, elle est aussi une loi de dialogue, il suffit d’ailleurs de se référer à l’article premier de la loi pour le comprendre. C’est en effet ce qui explique ma position sur les parents d’élèves accompagnateurs des sorties scolaires, j’appelle de mes voeux le législateur à se mettre en cohérence avec l’esprit de sa propre loi (celle de 2004). En ce qui concerne l’évolution du droit de manière plus générale, je suis pour une remise en question du financement public de l’enseignement privé, une application de la loi de 1905 dans les départements encore sous régime concordataire, la suppression de certains particularismes dans les territoires d’outre-mer et l’abandon des titres religieux que certains maires ou le président de la République s’accordent.

Par exemple, l’ancien maire de Lyon et ministre de l’intérieur, Gérard Collomb a plus fait office dans sa ville de premier paroissien que de premier citoyen. Emmanuel Macron quant à lui entretien un lien personnel et particulier avec les religions. En tant que représentant de la Nation, l’acceptation du titre de Chanoine de Latran est navrante et choquante car cela induit que la nation française – qu’il représente – privilégie une religion (catholique) par rapport aux autres religions et croyances. Cela rentre évidemment en contradiction avec le principe de neutralité qui permet à la fois la liberté et l’égalité des individus face à leur conscience respective dans la cité. Par ailleurs, les silences du Président sur ce sujet sont minutieusement choisis et démontrent une gêne certaine de l’homme se revendiquant de l’« en même temps ». Sa stratégie d’apparaitre comme un juge de Salomon, entre « des laïcistes » d’un côté et des « oeucuméniques » de l’autre semble aujourd’hui prendre l’eau. En effet, le ricoeurdien devait initialement s’adresser à la Nation le 9 décembre dernier. Particulièrement embarrassé, la date fut opportunément reportée en raison des obsèques du chanteur Johnny Hallyday. Il fut donc annoncé un grand discours en janvier sur la question et l’on apprenait finalement, il y a quelques jours, que le président ne s’exprimerai finalement pas. Emmanuel Macron est un homme intelligent et cultivé, il sait qu’en France, on ne badine pas avec la laïcité et que ce débat passionné ruinerait sa stratégie de « l’extrême centre ».

Comment appréciez-vous ce décalage entre les peurs culturelles, en tête des préoccupations des français, et la parole des principaux acteurs politiques ? N’est-ce pas une raison du décrochage politique de ce que la recherche américaine nomme le « white trash » ?

La notion d’insécurité culturelle développée par Laurent Bouvet est intéressante pour comprendre ce décalage évident entre une partie de la population et une partie des élites politiques. Cependant, il est nécessaire de faire bien attention quant à son utilisation dans le discours politique. À mon sens, il faut bien rappeler que ce n’est qu’une clé de compréhension de phénomènes sociaux existants que le discours politique doit prendre en considération sans pour autant en faire un principe d’action. Autrement dit, il me semble devoir opérer une distinction fondamentale entre « l’être » et « le devoir être » dont la frontière semble aujourd’hui de plus en plus difficile à entendre, notamment par une partie du personnel politique mais aussi de manière plus inquiétante dans une partie du monde universitaire. Sur ce dernier point je renverrai notamment à l’ouvrage précieux des sociologues Gérald Bronner et Etienne Gohin Le Danger sociologique, paru chez PUF en octobre 2017.

« Cette prétention française qui permet d’accentuer le mélange et l’émancipation commune des individus vaut mieux que la co-existence, le côte-à-côtisme hypocrite qui sous de nombreux faux semblants de tolérance nourrie en réalité le racisme, la haine et le mépris des uns envers les autres »

Pour la comparaison avec le white trash, je serai beaucoup plus nuancé dans la mesure où j’accorde une importance fondamentale à la distinction entre les régimes anglo-saxon et le régime français. Si l’on peut retrouver évidemment des similitudes quant « aux perdants de la mondialisation », intrinsèquement, les deux modèles ne se construisent pas sur les mêmes fondements et les finalités me semblent même assez différentes. La consécration de la logique de la reconnaissance officielle des minorités et des droits différenciés dans les pays anglo-saxons me semble les condamner à devoir gérer ad vitam aeternam le sentiment de déclassement et de jalousie à l’égard de telle ou telle partie de la population, de telle ou telle communauté avec telle ou telle autre communauté. La mise en concurrence des communautés est pleinement consacrée.

Dans le modèle français, la conception universaliste laïque et l’idéal d’une égalité passant par la neutralité me semble être le meilleur antidote à ces sentiments humains. Évidemment, cette conception ne gomme pas, « d’un coup de baguette magique », les disparités mais elle permet à l’Etat d’y tendre progressivement. En une phrase, cette prétention française qui permet d’accentuer le mélange et l’émancipation commune des individus vaut mieux que la co-existence, le côte-à-côtisme hypocrite qui sous de nombreux faux semblants de tolérance nourrie en réalité le racisme, la haine et le mépris des uns envers les autres.

Personnes SDF : dépasser l’urgence

L’URGENCE C’EST LE COURT TERME

Je suis travailleur social, depuis septembre 2008 pour une grande association d’insertion dans un centre d’hébergement d’urgence qui a réouvert dans le 10ème arrondissement, après une complète rénovation qui a été engendrée grâce à la loi 2002- 2 évoquée plus loin. Ce centre etait un dortoir insalubre, il a été transformé en un havre de repos pour des personnes qui sorte de la rue. C’est un centre de stabilisation qui porte le projet de réinsérer les personnes par la culture, l’art et la citoyenneté. C’est un piste sérieuse pour répondre à l’exclusion sociale des personnes.

J’ai auparavant oeuvré pendant 3 ans dans une équipe de maraude d’intervention sociale, pour cette même association, dans le nord est de paris ( 9,10,18 et 19 ème arrdts). Maraude financée par la mairie de paris et les arrondissements dans lesquels nous intervenons. Antérieurement, je fus bénévole aux Restos du Coeur depuis l’an 2000. Cela fait plus de 10 ans que je côtoie le public exclu, avec plus ou moins de recul. Je suis travailleur social de fait, embauché grâce à mon expérience, et par ma vision décalé par rapport au travail social, étant urbaniste de formation.

A PARIS ET EN ILE-DE-FRANCE

En fait, en premier lieu, il faudrait que tout le monde ; les politiques, les médias, les citoyens se mettent à essayer de comprendre les failles du public et les raisons qui font qu’il y a autant de SDF à Paris. Parler « d’urgence » pour les SDF n’est pas approprié, l’urgence c’est le court terme, c’est le fait de palier aux insuffisances pour aider à la survie et pour faire une comparaison facile, ce n’est pas avec les urgences simples que l’on traite les graves maladies, mais c’est le premier accès avant le traitement de fond. Sauf qu’en la matière, on ne traite presque jamais du fond, faute de moyens financiers et surtout faute de temps pour les intervenants.

Réapprendre à gérer un logement prend du temps et dépend de l’état initial de la personne, il faut avant qu’elle apprenne à s’apprécier d’abord et reprenne confiance en elle. Quant on parle de « cassés » en parlant des personnes qui vivent depuis longtemps à la rue, ce qui est véridique, on peut comprendre que ce n’est pas qu’avec un logement en bonne et due forme qu’on va résoudre tous ses problèmes.

La seule urgence véritable est ce qu’on appelle le « primo-arrivant à la rue », celui qui n’est pas encore atteint profondément par les différents maux que génèrent celle-ci. Encore faut il que les services sociaux répondent présents ! Et puis , vivre à la rue entraine un effet que je qualifierai « d’Indiana Jones», je survis à la rue, aux épreuves qu’elle impose, donc je pourrai survivre à tout, malgré tout. C’est aussi un conditionnement dans un instinct de survie.

Déjà, il faut savoir qu’il y a une forte densité de structures d’accueil dans la capitale, de prise en compte des publics en errance à Paris. Densité incomparable lorsqu’on franchit le périph’, il n’y a guère qu’à Créteil ou Nanterre, où on peut constater un tissu associatif destiné au public en errance, et en état d’exclusion. Par exemple, dans le 10ème, il y a 7 « accueils de jour » qui informent, orientent et tentent de régler les situations, 3 sont spécialisés vers certains publics ( tox/ jeunes/migrants) les autres sont généralistes. Tous sont fermés le week-end et à partir de 18h00. ( il est de toute façon difficile d’aider ces personnes dans ces périodes là , les administrations, services sociaux etc? étant fermés). En dehors de ces moments, interviennent les équipes bénévoles, de soupes populaires, et les « urgences » et Samu social ( cf plus bas).

Néanmoins, le tissu parisien même s’il est dense est totalement engorgé par les demandes. Par ailleurs, il est assis sur les systèmes de solidarités confessionnelles, même si certaines se sont laïcisées.

MANQUE DE PERENNITE DES DISPOSITIFS

Le problème du secteur, c’est le manque de pérennité des mesures, des structures et du personnel. Empiriquement, cela s’explique, assez naturellement, par le fait que chaque ministre ( ou adjoint en mairie) du social, chaque président veut « régler le problème », et chamboule le système. Et comme le ministre des affaires sociales, et/ou du logement, et/ou de la solidarité et/ou de la sante change(nt) tous les ans ? Aujourd’hui, la priorité c’est le logement d’abord, ce qui est assez décalé par rapport à la situation réelle des personnes à la rue.
D’autre part, il y a un fort lien entre l’exclusion sociale et la réduction du nombre de place en santé mentale. L’errance est la condition de vie de beaucoup de schizophrènes, paranoïaques. Des problématiques personnelles qui trouvaient un terrain propice de développement dans l’instinct d’ « Indiana Jones » évoqué plus haut.

Législativement, le secteur de l’exclusion est encadré par deux lois loi 2002-2 et celle qui a instauré le RSA. La première a généré une transformation radicale et bénéfique du secteur. Même si les effets se font ressentir que maintenant, elle permet d’humaniser les structures d’hébergement, de responsabiliser un peu plus les intervenants, de donner un place plus significatives aux publics accueillis dans les différents services sociaux. Elle permet aussi de redonner une place sociétale aux personnes en difficulté via un système de représentation à l’intérieur des structures. La seconde a réduit la logique de seuil qui rendait absurde le système d’insertion.

Dernièrement, à Paris, et en Ile de France, en lien avec une loi dite 2002-2 (LOI no 2002-2 du 2 janvier 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale), et aussi avec le mouvement du Canal qui s’est produit en 2004, nous assistons à un nouveau chamboulement, qui s’il promet des lendemains meilleurs ne va rien régler du tout. Le nouveau mot magique s’appelle « SIAO » : système intégré d’accueil et d’orientation.

C’est un outil informatique et pratique qui vise à mettre en commun toutes les places d’hébergements en stabilisation (stabilisation qui est le contraire des centres d’urgence : type Nanterre, Mie de pain etc?). Idée qui apparait noble mais qui induira un fichage de tous les publics aujourd’hui dans les structures, pour la plupart gérées par des associations. Ces associations vont être soumises, et n’auront plus leur libre arbitre pour appliquer leur politique d’accueil (notamment inconditionnel). Fichage ne signifie pas garantie d’obtention du droit.

En lien avec ce SIAO ; les hommes du ministère ou de la préfecture ont concocté un questionnaire que les travailleurs sociaux devront faire remplir à tous les SDF qui voudraient avoir un hébergement : 15 pages de questions sur l’identité, le passé et les objectifs des personnes qui ne sont vraiment pas forcement en état d’en avoir un. Des personnes qui sont fatiguées, par un stress, un manque de sommeil, le système D, et tout simplement par la vie dehors qui est épuisante.

115 DEFICIENT

Ce SIAO est une sorte de 115 pour les hébergements de transition entre l’urgence et le logement « normal ». Le problème du 115, c’est qu’il n’est déjà pas efficace. Car le système d’urgence souffre d’une absence totale de contrôle. Sans compter une maltraitance de son personnel, (cf grève de 2010), il maltraite le public en demande : des interrogatoires d’une demi heure , après au minimum une heure d’attente sans juger des évaluations sociales que les travailleurs sociaux peuvent faire, pour souvent avoir à la fin une fin de non recevoir.

Les sdf n’appellent pas le 115, parce que le 115 ne s’arrête pas sur les groupes de plus de 2 personnes, parce qu’il recale les personnes qui parle mal le français, celles qui ne sont pas à Paris depuis plus de 3 mois (dehors). Les SDF n’appellent pas le 115 parce qu’ils connaissent les solutions : la boulangerie, une ancienne caserne transformée en centre d’urgence, le Chapsa (Nanterre), la mie de pain, Yves Garel ? même type de centre vieillot, où il est dangereux de dormir, où il est impossible d’avoir une intimité et surtout où les personnels sont des veilleurs de nuit et non des éducateurs ou assistants sociaux qui sont les postes les plus communs dans le secteur social. Des travailleurs pas adaptés au public très cassé donc.

Et pourtant, les politiques ont une influence possible sur ce Samu Social, notamment en termes de gouvernance et de financement. Et même si les centres cités ci-dessous sont pour certains en train d’être « humanisés », comme c’est le cas pour Yves Garel et la Mie de Pain, ces dortoirs ne permettent que trop rarement de retrouver une estime de soi, élément préalable à toute reconstruction sociale.

SE POSER, SE REPOSER, REPRENDRE CONFIANCE

Ce qu’il faut développer, c’est des lieux où les personnes en grande souffrance puisse « se poser, se reposer, reprendre confiance », comme le disait l’Abbé Pierre dans son appel en 1954. L’endroit où je travaille aujourd’hui est absolument ce qu’il faut développer. Les moyens ont été mis, tant en personnel qu’en possibilités pour créer de l’interaction avec l’extérieur. Ce qui peut développer le sentiment d’insertion, d’être dans la société à part entière.

La domiciliation est aussi un véritable casse-tête. Pour pouvoir demander ses droits, un SDF a besoin de tous ses papiers, et pour que l’administration lui donne ses droits il lui faut une adresse ?
Sauf que le service public destiné aux SDF (Permanence sociale d’accueil) qui s’occupe théoriquement de domicilier les sdf parisiens recale systématiquement, les étrangers en situation irrégulière, les européens, ceux qui ont perdu leur(s) papier(s) et ceux qui ont eu le malheur de débarquer à Paris en venant de province.

La femme est l’avenir du sport

Sous les critiques

L’accès des femmes aux pratiques physiques et sportives est récent.

Il est lié à la conquête de nouveaux droits civils, politiques, et au dépassement des préjugés coriaces sur la féminité. Si les femmes représentent 52% de la population, elles ne représentent que 35% des licenciés des fédérations sportives

En 2004, un rapport du ministère de la Jeunesse,des Sports et de la Vie Associative a mis en évidence les difficultés auxquelles sont confrontées les femmes pour accéder aux pratiques sportives.

  • Il souligne que l’histoire du sport est fortement marquée par la tradition militaire;
  • il met en évidence que le sport est structurellement construit sur des organisations et des pratiques masculines alors que les causes des différences dans l’engagement féminin ou masculin des filles et des garçons dans les activités sportives sont souvent à rechercher dans des déterminants biologiques;
  • de nombreux sports se sont construits autour des concepts de défi et d’affrontement physique .

 Jeunes filles à l’écart dés l’école primaire

Pourtant, le sport scolaire et associatif peut représenter un espace de liberté pour les filles et les femmes, pour les garçons et les hommes à tous les âges, une voie de réussite et d’émancipation et un moyen de résistance aux contraintes sociales et culturelles .

Le sport peut permettre aux filles et aux garçons d’accepter l’idée d’être égaux dans le respect des différences des corps

A ce titre, il joue un rôle important dans la prévention des violences sexistes.

Le développement actuel de freins culturels d’ordre communautaire ou religieux dans les « quartiers sensibles » doit interroger sur l’exclusion des filles du monde du sport dans certaines parties du territoire.

Des recommandations du rapport femmes et sports de 2004 doivent être soulignées, d’autres méritent d’être prolongées. Une remise à plat des dogmes qui alimentent les politiques locales s’impose également.

La pratique sportive doit se faire le plus longtemps et le plus souvent possible dans la mixité. L’entrainement du soir, le cours d’éducation physique, sont des éléments qui permettent une pratique mixte dès le plus jeune age. On peut considérer que le sport associatif est le vecteur privilégié de pratique pendant l’enfance et l’adolescence. C’est un investissement d’un bon retour tout au long de la vie.

Des pistes pour la pratique des femmes adultes

Actuellement l’offre sportive du secteur associatif est étroitement liée à la présence des installations existantes : stades d’athlétisme, terrains herbeux, gymnases… Ces installations sont très coûteuses à la construction et à l’entretien, peu économes en fluides notamment (électricité…) et sous utilisées. Les femmes en profitent globalement peu car elles ne sont pas adaptées à leurs besoins et à leurs rythmes de vie.

Qui a donc décidé de ces orientations ?

Qui conseille les élus ?

Un constat s’impose: il y a sous représentation des femmes dans les instances de prise de décision.

L’orientation est clairement celle d’installations destinées à des pratiques compétitives (les présidents de clubs sont souvent des notables très écoutés et des relais d’opinion) alors que les femmes pratiquent la plupart du temps hors compétition.

L’activité physique des femmes adultes est motivée par des préoccupations de santé, de bien être, d’esthétique. Les principaux motifs qui limitent la pratique sont : « le manque de temps », le fait d’avoir d’autres activités qui entrent en concurrence, et « le manque d’envie ». D’autres freins à la pratique sont le prix des activités (30%) et les contraintes familiales.

Lorsqu’on les interroge les femmes voudraient pratiquer en priorité la gymnastique (12 %), la danse (8 %) et la natation (7 %). Ces disciplines se pratiquent pour la plupart individuellement et renvoient le plus souvent à des sports d »expression corporelle, l’esthétique et l’entretien du corps occupent une place importante.

Lorsqu’on y regarde de plus près, les modes d’engagement corporel des femmes traduisent la façon dont elles investissent le monde. Leurs attentes sont conformes aux représentations permises par notre société.

Lorsque les femmes pratiquent, elle le font souvent hors du secteur associatif, seules ou en famille et ne souhaitent pas faire de compétition. Ce sport que les fédérations tendent structurellement à favoriser…

Les femmes de plus de 60 ans

De multiples études démontrent l’impact de l’exercice physique dans le vieillissement corporel et le maintien des capacités cognitives.

L’activité physique retarde la dépendance et assure une plus grande longévité. Elle est donc très rentable pour les comptes de la nation. Mais elle doit intervenir bien avant l’arrivé en maison de retraite.

Il faut solliciter les femmes avant la fin de leur vie active et leur proposer un choix d’activités physiques . C’est dans cette période charnière que se joue le vieillissement à venir. Le coût de l’accès à des activités physique est négligeable par rapport à l’économie de dépenses de santé à terme. La mise en place d’un système de « chèque-sport » permettrait par exemple à chacune de découvrir des activités physiques dans le cadre d’associations. Le niveau d’activité physique des femmes est un révélateur du fonctionnement de notre société.

Elles pratiquent moins que les hommes, des activités autorisées par nos représentations du corps, et s’interrompent fréquemment pour des raisons financières ou familiales.

Elles permettent en outre d’améliorer bien-être et longévité : il s’agit d’un enjeu essentiel de santé publique.
Quelques pistes pour un contrat sportif, sanitaire et sociétal renouvelé.

Se réapproprier une partie de l’offre sportive

La gymnastique d’entretien, la danse, la natation lorsqu’elle est pratiquée sous forme d’aqua-gym sont des activités plébiscitées par les femmes. Mais « elles coutent cher » et ne sont pas accessibles à toutes.

L’Etat et les collectivités subventionnent actuellement les fédérations et les structures du sport de compétition. Ces subventions nous permettent d’entendre parfois la Marseillaise résonner lors des compétitions internationales et de montrer ainsi la force de notre communauté.

Cette politique repose également sur un double dogme :

  • celui qui induit que le « sport de masse » en favorisant le « sport d’élite ». Cette approche fondée sur les théories pyramidales les pousse à favoriser la production de champions;
  • les « sports de base » qu’il conviendrait de maîtriser au cours de sa scolarité en facilitant les chances d’accéder à d’autres pratiques : cette hypothèse n’a jamais pu être vérifiée.

Confrontées à leurs limites, les politiques sportives impulsées par les pouvoirs publics peuvent dépasser cette tendance régressive à la privatisation de l’espace sportif, peu satisfaisante en termes de résultats politiques (santé, pratiques, économie des ressources…). Etat, collectivités et associations doivent soutenir davantage l’offre destinée aux femmes en passant par les associations sous condition d’emploi d’animateurs diplômés.

L’offre sportive destinée aux femmes ne doit pas être uniquement une offre centrée sur les infrastructures

Le sport souffre d’un très grand paradoxe : une grande partie des besoins n’est pas satisfaite mais l’Etat continue de subventionner des facultés des sports productrices de chômeurs possédant un haut niveau de qualification.

Avec plus de 2 milliards d’euros par an, l’effort des collectivités dans le domaine sportif est en décalage avec les pratiques de la population. C’est encore plus vrai pour ce qui concerne les femmes.

Ne serait il pas possible de faire glisser des enveloppes destinées à la construction d’infrastructures couteuse vers l’emploi de personnels qualifiés?

En sport comme dans beaucoup de domaines, l’humain est le premier paramètre, celui qui agit sur les corps avec son savoir. Il ne faut pas imaginer un seul instant que la présence d’installations sportives a un effet magique sur la santé et les besoins sportifs de la population.

 

Propositions

  1. Développer la mixité dans l’encadrement sportif… La possibilité de former les jeunes filles des « quartiers » est une solution très intéressante pour faciliter le contact avec les jeunes. Il ne s’agit pas d’attribuer de façon systématique des encadrants filles à des groupes de filles mais d’assurer à certains moments des relais féminins pour faciliter l’accession aux pratiques. A cette fin, les jeunes filles motivées du club doivent être encouragées à passer les brevets fédéraux. Les municipalités doivent ainsi s’attacher à une mixité dans le recrutement de leurs animateurs municipaux
  2. Féminiser les cadres de direction. Selon l’étude réalisée en 2003, les femmes accèdent rarement aux responsabilités politiques : 5% des présidents de comités régionaux, départementaux et de fédérations, 13,7 % des membres de bureau, 3,5 % des présidents de fédérations, 3 % des directeurs techniques nationaux. La division sexuée mérite d’être soulignée: les hommes sont davantage présents aux plus hautes fonctions et les femmes aux postes d’adjointes ! Quant au secteur technique, il est exclusivement masculin : l’animation (11% de conseillères techniques et sportives) , l’entraînement (9 % d’entraîneurs nationaux, 15% de femmes parmi les détenteurs de Brevets d’Etat du deuxième degré). Si les femmes sont de bons adjoints, on peut raisonnablement imaginer qu’elles pourraient occuper de plus hautes fonctions. L’état et les collectivités devraient alors s’attacher à moduler une partie de ses subventions aux fédérations sur des critères de parité relative aux postes décisionnaires.
  3. Améliorer la formation des éducateurs. La politique de la valorisation des « grands frères » déployée dans certaines collectivités a montré ses limites : ceux-ci n’étaient pas toujours bien intentionnés avec les « petites soeurs ». Et ils sont encore plus rarement bien formés.Quelles alternatives ? Pour accroître la dimension qualitative du lien sportif, il serait pertinent d’intégrer des contenus mettant en évidence les enjeux de la mixité dans les formations initiales et continues des éducateurs sportifs.
  4. Développer le partenariat entre les professeurs d’éducation physique et le milieu associatif. Les professeurs d’éducation physique sont identifiés par les famille comme des membres à part entière de la communauté éducative. Ils représentent un cadre sécurisé. Leur savoir faire en matière d’intégration à fait l’objet de multiples études. Ils font pratiquer les filles autant que les garçons, quoi qu’on en dise même dans les ZEP, et peuvent le partager avec des membres d’association dans le cadre de partenariats…

 

 

 

 

 

Jeunes majeurs en difficulté : aide ou contrat ?

En France, près de 320 000 mineurs sont pris en charge par l’aide sociale à l’enfance (ASE). Depuis l’abaissement en 1974 de l’âge de la majorité, l’accompagnement se termine à 18 ans, âge auquel ils doivent se débrouiller seul. Pour autant, la tendance nationale est à une autonomisation de plus en plus tardive des jeunes adultes. La précarité du travail et l’allongement de la durée des études font qu’en moyenne, un jeune quitte le domicile familial à 23,9 ans. Paradoxalement, ce sont les jeunes avec des situations les plus précaires qui doivent être autonomes le plus tôt.

320 000 mineurs

C’est le nombre de jeunes pris en charge par l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE)

Créé en 1974 pour compenser l’abaissement de la majorité, le contrat jeune majeur permet de continuer de prendre en charge ces jeunes jusqu’à 21 ans. Il concerne actuellement 21 000 jeunes. Ce mécanisme, au même titre que l’ASE, dépend du département mais demeure facultatif. Juridiquement appelé « aide jeune majeur », le contrat jeune majeur tire son nom d’une pratique généralisée, qui consiste à apporter l’aide sous certaines conditions, établies avec le jeune, lors de l’élaboration d’un contrat. L’aide consiste à fournir un logement et à apporter un soutien financier et moral (éducatif, psychologique…). En théorie, elle concerne tous les jeunes, français ou mineurs étrangers non accompagnés qui ont besoin d’aide. En réalité, c’est souvent des mineurs de l’ASE qui poursuivent leur accompagnement après la majorité.

Renforcer sa dimension contractuelle reviendrait à les pousser à privilégier la voie professionnelle au détriment des études longues

On remarque actuellement une tendance à la diminution de l’aide jeune majeur, menaçant l’insertion de jeunes en difficultés sur le territoire national. Pourquoi ? D’abord, la situation des contrats jeunes majeurs est aujourd’hui rendue très précaire par leur nature facultative. S’ajoute à cela des fortes contraintes financières dues à une baisse des dotations étatiques aux départements et à une hausse des dépenses sociales. Le contrat jeune majeur est un dispositif extrêmement coûteux : jusqu’à 65 000 euros par an et par jeune accueilli, notamment en raison des moyens humains déployés autour de lui. Pour faire face aux exigences d’économies budgétaires, le département se concentre alors vers le financement des aides obligatoires et les mesures les moins couteuses. Enfin, on peut constater une augmentation des mineurs étrangers non accompagnés demandant un contrat de ce type. Au titre de migrants politiques, économiques ou climatiques dépourvus de protection parentale, ils doivent être pris en charge par l’ASE au sein des structures françaises. Ce phénomène accroît encore la pression financière sur les mesures d’aides non obligatoires.

La diminution de ce dispositif pourrait avoir d’importantes conséquences. Renforcer sa dimension contractuelle reviendrait à demander aux jeunes les plus en difficultés d’être les plus performants. Ce qui les forcerait à une insertion rapide, pouvant entrainer stress et découragement, et les pousserait à privilégier la voie professionnelle au détriment des études longues. Un contrat trop exigeant les mettrait donc en situation de choix par défaut et de vulnérabilité. De fait, ce sont souvent les jeunes les plus en difficulté qui refusent le contrat, craignant de ne pouvoir honorer ses clauses.

Pour une « enveloppe remboursable jeune majeur »

Et abandonner cette mesure serait pire. D’une part, ce serait autant de jeunes stoppés dans leur parcours d’insertion avec les risques de dérives que cela induit. D’autre part, la plupart des jeunes concernés par l’aide jeune majeur seront les citoyens et travailleurs cotisants de demain. Au delà de toute réflexion morale, accompagner un jeune sur une durée efficace peut se révéler un investissement pour l’avenir.

Le maintien de ce dispositif paraît donc nécessaire. Mais il convient de repenser son caractère contractuel et plus encore facultatif. Une « enveloppe remboursable jeune majeur » pourrait par exemple être mise en place. Elle consisterait en une avance financière d’environ 6500 euros, remboursable par le jeune sur 5 ans, à partir de son arrivée sur le marché du travail. Une telle mesure permettrait de le faire participer à l’effort financier en fonction de ses ressources, tout en lui permettant d’acquérir un patrimoine de base et de diminuer la charge budgétaire de la nation. Pour autant, la continuité de l’aide jeune majeur semble indispensable de par ses apports matériels et moraux. Un soutien financier aux départements est primordial pour assurer sa pérennité. La disparition d’une telle mesure signifierait l’abandon de milliers de jeunes dans le besoin ; un recul de l’idéal égalitaire et méritocratique que porte la République française.

 

Propositions

  1. Sanctuariser l’enveloppe sur l’Aide Sociale aux Majeurs
  2. Refonder son caractère contractuel par la création d’une « enveloppe remboursable jeune majeur » : mise en place d’une avance financière d’environ 6500 euros, remboursable par le jeune sur 5 ans, à partir de son arrivée sur le marché du travail et plafonnée sur ses revenus ultèrieurs
  3. Développement du système de parrainage / tutorat

Enquête législatives 2017 :
LREM, l’empire du milieu

En se disant « ni de droite, ni de gauche » durant la campagne présidentielle, Emmanuel Macron faisait référence au système bipartisan français qu’il avait bien l’intention de surmonter. A la veille des élections législatives, il cherche à faire bouger les lignes à droite comme à gauche pour réorganiser la vie politique autour de son mouvement.

A droite, la tentation de rejoindre le Premier ministre Edouard Philippe augmente avec la publication de sondages rendant chaque jour plus improbable une majorité Les Républicains (LR) à l’Assemblée nationale.

A gauche, le faible score de Benoît Hamon à la présidentielle semble avoir précipité le Parti Socialiste (PS) vers sa chute, forçant ses sympathisants à choisir entre En Marche et la France Insoumise (FI). La FI est à ce jour la principale force d’opposition à gauche, même si certains territoires (par exemple Grenoble, voir notre analyse ci-dessous) tentent l’aventure d’une nouvelle gauche dont le socle recoupe des ex-frondeurs PS, Europe Ecologie – les Verts (EELV) et des mouvements citoyens.

Focus sur l’accent écolo porté dans quelques circonscriptions

La FI se positionne en opposition totale au président Macron. L’Avenir en Commun (AEC), le programme de Jean-Luc Mélenchon, est aussi celui de tous les candidats FI aux législatives. Si les candidats FI viennent d’horizons divers, un certain nombre portent de longue date des valeurs écologistes. C’est le cas de Bénédicte Monville de Cecco, ex-EELV, candidate dans la 1re circonscription de la Seine-et-Marne, urbanisée en pays rural. La candidate a porté des projets écologiques à la mairie de Melun, où elle est conseillère municipale opposée au maire LR. Sa candidature, bien que suivant le programme de l’AEC, est plutôt axée sur la transition écologique. Le député sortant, Jean-Claude Mignon (LR), élu depuis 1988, a annoncé qu’il ne se représenterait pas pour laisser le paysage politique se renouveler. Il laisse la place à son suppléant, Denis Jullemier, mais celui-ci n’est pas unanimement soutenu dans son camp. Alors que la droite et la gauche sont divisées, c’est En Marche, ou dans cette circonscription le MoDem, qui pourrait en bénéficier…


Vers l’effacement du parlementaire construit
sur des baronnies locales : quelles conséquences
sur les politiques publiques
?

Après avoir répondu à la « main tendue » d’Emmanuel Macron, Nathalie Kosciusko-Morizet (NKM) se présente dans la 2e circonscription de Paris, qui comprend le nord de la rive gauche. La circonscription, dont le député sortant est François Fillon, est réputée imperdable pour la droite. Pour ces élections législatives, 24 candidats s’y affrontent. Deux candidats membres de LR mais non investis par le parti se présentent : Henri Guaino et Jean-Pierre Lecoq, maire du VIe arrondissement. Gilles Le Gendre est candidat pour En Marche, reprenant à son compte le programme d’Emmanuel Macron. NKM, investie par LR, se décrit comme étant de la droite progressiste, volontiers orientée vers l’écologie ; elle a d’ailleurs été ministre de l’Ecologie de 2010 à 2012. A rebours de son parti, elle se prononce notamment pour l’augmentation de la part des renouvelables dans le mix énergétique français d’ici 2025. NKM est toutefois donnée perdante face à Gilles Le Gendre selon un sondage Ifop-Fiducial réalisé fin mai. Du fait des divisions de la droite, la vague En Marche pourrait emporter même une circonscription LR qui semblait gagnée d’avance.

Toutefois, la recomposition politique proposée par Emmanuel Macron passe avant tout par son propre parti, En Marche, rebaptisé La République en Marche (LREM). Les candidats LREM sont de sensibilités diverses et ont des parcours variés, près de la moitié venant de la société civile, un tiers si on ne comptabilise que les personnes vierges de toute activité politique précédente. En revanche, tous ces candidats n’ont qu’un seul programme, celui d’Emmanuel Macron. Ils peuvent simplement afficher en priorité sur leur site et leurs tracts les points de leur choix. Il n’y a donc peu de différence entre les candidats aux sensibilités plutôt écologistes (Matthieu Orphelin, Barbara Pompili, François de Rugy…) et les autres, même si ce dernier met en avant sur son site ses réponses à des questionnaires en provenance d’associations écologistes : corrida, nucléaire…

L’effet LREM : Buno Le Maire favorable à « l’absence de prolongation automatique de l’ensemble des centrales nucléaires »

Reste le cas des candidats soutenus par LREM sans être investis par ce parti, par exemple Bruno Le Maire (ex-LR), ministre de l’Economie et candidat dans la première circonscription de l’Eure sous l’étiquette « majorité présidentielle ». Celui-ci n’affiche sur son site comme sur ses tracts aucun sigle de parti, pour selon lui montrer sa liberté. Son programme est différent de ceux de François Fillon et d’Emmanuel Macron. En ce qui concerne le nucléaire par exemple, il est pour « l’absence de prolongation automatique de l’ensemble des centrales, qui se traduira par un coût du grand carénage plus faible que prévu, les sommes seront réinvesties dans les capacités de production de demain, qu’elles soient nucléaires ou renouvelables, et dans l’innovation ».

Au total, LREM ou du moins la « majorité présidentielle » pourrait gagner une majorité absolue à l’Assemblée Nationale, majorité aux sensibilités diverses mais au programme unique, qui a déjà bousculé les lignes du bipartisme français. Le système de production des élites nationales via les territoires pourrait s’en trouver également bousculé. De fait, la légitimité des députés REM est largement assise sur une décision verticale du parti. Le changement signe l’effacement du parlementaire construit sur des baronnies locales. Il est encore trop tôt pour en déceler les conséquences sur les politiques publiques. Nombre d’entre elles sont depuis la décentralisation le fruit de l’expérimentation par les collectivités : qu’en sera-t-il demain ?

L’EXCEPTION GRENOBLOISE

Grenoble, historiquement marquée à gauche, est le terrain d’élections législatives inhabituelles, où la gauche semble se recomposer autour du paradigme de l’écologie. Pour comprendre les dynamiques en cours, il est nécessaire de revenir sur « l’exception grenobloise », selon les termes l’actuel maire Éric Piolle…

Après deux décennies de socialisme, 2014 marque la victoire de l’écologie politique à Grenoble avec l’élection d’Éric Piolle, maire Europe Ecologie Les Verts. Mais ce penchant au « vert » est issu d’une dynamique ancienne : de nombreux facteurs structurels amènent les Grenoblois à se préoccuper d’écologie. Entourés de montagnes, les habitants sont soumis aux contingences qui en résultent : pollution due au phénomène de cuvette, températures qui vont de l’extrême chaleur au grand froid, inondations, risques sismiques. Avec ses importants secteurs nucléaire, chimique et des hautes technologies, la ville de Grenoble est aussi composée de nombreux étudiants, ingénieurs et intellectuels venus d’ailleurs. Tous conscients des enjeux environnementaux, ce sont des milieux sociologiquement ouverts au progressisme. Ingénieur, d’implantation récente à Grenoble, Eric Piolle a su rassembler diverses gauches et mouvances écologistes à travers un projet plus qu’un parti, incarnant en ce sens une forme d’esprit grenoblois. Il s’inscrit dans le prolongement des Groupes d’action municipale (GAM) portés à l’occasion des municipales de 1965 par l’ancien maire socialiste Hubert Dubedout.

L’ancien maire Hubert Dubedout, porteur du premier Groupe d’Action Municipale (GAM), structure citoyenne qui essaimera dans toute la France

Dans le but de pérenniser « l’exception grenobloise », ses partisans ont abordé les législatives dans une dynamique de rassemblement. C’est dans cette optique que le mouvement « Ensemble pour gagner » soutenu par le maire, Christiane Taubira et Benoît Hamon, fut créé. Les deux candidats du mouvement, la jeune Soukaina Larabi (23 ans) et Nicolas Kada (3e et 1re circonscriptions iséroises) cherchent à rassembler la gauche locale sur une ligne écologiste, sociale, européenne, ouverte à la société civile. Mais le projet bute sur l’atomisation de la gauche. Le PS local est miné par des défections vers En Marche comme celle d’Olivier Véran, député sortant de la première circonscription, et par une brouille avec le Mouvement des jeunes socialistes (MJS) local. Quant à la France Insoumise (FI), arrivée première aux présidentielles avec le soutien d’Éric Piolle, elle a décidé de faire cavalier seul.

Sur la troisième circonscription, Soukaina Larabi accompagnée de Maryvonne Boileau (issue de la majorité municipale) fondent leur engagement autour de l’écologie politique : lutte contre les perturbateurs endocriniens, 100% renouvelable d’ici 2050, circuits courts… L’écologie qu’elle définit par le terme “préserver”, concerne aussi bien l’environnement que le social et l’emploi. Elles affrontent l’ancien maire socialiste et actuel député (depuis 1988) Michel Destot et sa suppléante Francine Claude. Le ticket PS encourage la rénovation thermique et urbaine ainsi que le mix-énergétique. Sur la première circonscription, Nicolas Kada accompagné de Hugo David (leader MJS Isère) sont opposés à Olivier Véran, qui fait le pari d’une croissance verte en dynamisant les filières éco-technologiques.

Le projet de rassemblement et de recomposition de la gauche française porté par l’élection d’Éric Piolle en 2014 est donc toujours présent, mais il se heurte à la recomposition de la vie politique nationale amorcée par les présidentielles 2017. Grenoble reste un laboratoire de la reconfiguration de la gauche française au prisme de l’écologie. Un terrain au contexte sociologique particulier qui en limite la portée.

Enquête : Auriane Biron et Johan Goncalves Procek

Relecture : Benjamin Bibas

Coordination : Jean-Marc Pasquet