L’école Macron : « s’adapter au risque de disparaitre »

Philippe Watrelot est professeur de sciences économiques au lycée de Savigny-sur-Orge (91), président CRAP-Cahiers Pédagogiques et formateur à l’Ecole Supérieure du Professorat et de l’Education de Paris. Fin connaisseur des systèmes éducatifs à l’étranger, il anime également un blog dédié à l’actualité de l’éducation, Chronique Education. Il répond à nos questions et passe en revue les principaux chantiers présidentiels.

Novo Ideo : D’abord, votre réaction sur le projet du nouveau Président de laisser aux communes le « libre choix » d’adapter les rythmes scolaires, réforme ô combien emblématique du mandat précédent…

Philippe Watrelot : D’une manière générale, je pense que l’Éducation Nationale a besoin de continuité et de durabilité. Ce sont les réformes successives et les dispositifs défaits avant même d’être arrivés à maturité et évalués qui rendent les enseignants cyniques et désabusés et qui donnent paradoxalement une impression d’immobilisme et de réforme impossible.

La remise en cause de la réforme des rythmes est typique de cette logique. Certes, le dispositif était critiqué et pouvait certainement être amélioré. Mais ici, on est dans un retour en arrière plus qu’une amélioration. Il faudrait refaire tout l’historique de cette “réforme” pour se rendre compte qu’elle est une suite d’occasions manquées et de réponses incomplètes à des questions mal posées. La suppression du samedi par Xavier Darcos répondait d’abord à des objectifs financiers puisqu’il s’agissait de libérer du temps d’enseignant pour les amener à faire du soutien et ainsi dans une sorte de billard à trois bandes supprimer les RASED. On était bien loin de l’intérêt des enfants…

Rythmes scolaires : « le plus important est de préserver les cinq matinées de travail »

Et dès 2010, on s’est rendu compte que ces « nouveaux rythmes » était néfaste pour l’apprentissage des enfants. On a même eu en 2011, une mission trans-partisane et rassemblant tous les acteurs qui a conclu à la nécessité de revenir à cinq matinées de travail. Lorsque François Hollande a été élu, Vincent Peillon a cru que cette question allait pouvoir être réglée rapidement puisqu’il y avait consensus. Et on a vu les postures syndicales et les tactiques politiques prendre le dessus. Aujourd’hui, après bien des vicissitudes, on veut revenir sur le principe. Et la question reste la même : où est l’intérêt de l’enfant ?

En même temps, la précédente réforme n’a-t-elle pas placé les communes face à une inégalité dans l’organisation de ces rythmes…

C’est vrai, il y avait et il y a toujours des inégalités dans l’organisation des rythmes. On aimerait que cela soit de la diversité plutôt que de l’inégalité. Que les solutions trouvées ne soient pas les mêmes partout, n’est pas choquant en soi. C’est le principe même de la décentralisation et de la subsidiarité.

Mais lorsqu’on aboutit à des inégalités flagrantes, c’est évidemment plus difficile à admettre. Or, ce n’est pas forcément une question de « moyens ». Des petites communes rurales ont fait preuve de beaucoup d’inventivité pendant que des grandes agglomérations trainaient les pieds (Marseille par exemple) et proposait des solutions a minima.

L’inégalité est donc surtout un problème de motivation et de choix politiques des communes.

Un rond point ça coute plus cher que les activités pour les enfants…

On aurait pu espérer que les dernières élections municipales allaient se faire sur des enjeux tels que ceux-là et que les électeurs allaient comparer les offres et les projets. Il n’en a rien été et on peut regretter qu’il n’y ait pas eu d’émulation sur ces questions éducatives pourtant essentielles.

Quel serait sur ce plan le changement souhaitable selon vous ?

Je pense que le plus important est de préserver les cinq matinées de travail. C’est l’essentiel de la réforme. Après, on peut concevoir que celles ci soient réparties autrement. On pourrait retourner au samedi matin, même si cela semble difficile.

En ce qui concerne les temps d’activités, l’important est de ne pas tomber dans le zapping des activités et de prévoir des temps suffisamment longs.

Là où la réforme des rythmes a été le plus loin c’est dans les communes où il y a eu la mise en œuvre des PEDT et la mise en convergence de l’action de tous les acteurs : éducation nationale, personnel communal, milieu associatif, etc. C’est cette dimension qu’il faut renforcer.

28%

Proportion des élèves en REP qui ne maitrisent pas le français à l’entrée en sixième (40% en REP+)

Venons sur la philosophie générale du Président qui souhaite recentrer l’école sur ses missions de transmission de savoirs fondamentaux…

Cette question des “fondamentaux” est une mauvaise réponse à une question bien mal posée. D’abord parce qu’elle repose sur des chiffres exagérés. Ainsi, ce n’est pas comme le disent certains candidats un élève sur deux en éducation prioritaire qui ne maîtriserait pas les “fondamentaux” mais selon le ministère de l’Education nationale, à l’entrée en sixième, la « non maîtrise » en français concerne 28 % des élèves scolarisés en REP et 40 % des élèves en REP+. Il faut rappeler ensuite que la France est déjà le pays qui consacre le plus de temps en primaire à la lecture, l’expression écrite et la littérature, soit 37 % du temps d’instruction obligatoire contre 22 % en moyenne dans les pays membres de l’OCDE. Si on y ajoute le calcul, ces enseignements représentent 57% du temps en primaire. Des données qui indiquent qu’en matière d’apprentissages des fondamentaux, il ne s’agit pas d’en faire plus, mais de faire mieux et autrement.

Renforcer l’apprentissage de la lecture et du calcul, ça peut se faire dans beaucoup d’occasions et pas seulement dans la mémorisation et la répétition des règles d’orthographe et de grammaire.

L’invocation des “fondamentaux” comme une sorte de mantra est un bel exemple de ces idées qui apparaissent de bon sens mais qui ne résistent pas aux chiffres et ne résistent pas au concret dans la vraie vie de l’éducation…

Une réforme emblématique serait la réduction dés la prochaine rentrée à 12 élèves dans les classes de CP des zones prioritaires. Selon les évaluations sur ce sujet, les bénéficiaires seraient plutôt les étudiants ayant des difficultés plutôt modérées. Comment répondre également aux contraintes matérielles et de locaux…

Suffit-il de baisser les effectifs pour que la réussite et les apprentissages s’améliorent ? Les études sur ce sujet montrent qu’il faut en effet une baisse sensible de ces effectifs mais qu’il est également nécessaire d’avoir un changement de pédagogie et donc de la formation continue. On peut continuer à avoir la même pédagogie avec des élèves en moins… L’enjeu de la formation des enseignants est essentiel. La réponse ne peut pas être uniquement quantitative et ce chiffre “magique” de 12 élèves n’est pas la panacée.

La France est déjà le pays qui consacre le plus de temps en primaire à la lecture, l’expression écrite et la littérature, soit 37 % du temps d’instruction obligatoire contre 22 % en moyenne dans les pays membres de l’OCDE. Si on y ajoute le calcul, ces enseignements représentent 57% du temps en primaire

L’autre question est très pratique : c’est celle des locaux. Où mettre ces élèves ? Si, dans certains endroits, des classes sont effectivement vacantes, dans d’autres il y a pénurie. Il faudrait donc construire ou plutôt aider les communes à construire.

Pourquoi n’avoir pas annoncé plutôt “un enseignant pour douze élèves” ? Cette formulation aurait permis de privilégier la piste de la co-intervention qui est plus prometteuse mais aussi plus réaliste. Le fait d’avoir deux enseignants permet non seulement de mieux différencier et d’apporter des réponses aux difficultés propres à chacun mais oblige aussi ces mêmes enseignants à échanger et à co-élaborer leurs séquences de travail. Alors que ce métier est souvent trop solitaire et peu propice au changement, ce dispositif est un moyen de faire évoluer la conception du métier et de créer les conditions d’un développement professionnel

Zones prioritaires : Pourquoi n’avoir pas annoncé plutôt “un enseignant pour douze élèves” ?

La co-intervention est à la base du dispositif « Plus de maîtres que de classes » (PDMQDC). Or on apprend que cette mesure de réduction à 12 se ferait en dépouillant ce dispositif qui n’a que trois ans d’existence. Comme le rappelle une note récente de l’institut Alain Savary (Ifé), une fois de plus, le politique mettra-t-il fin à une « innovation » avant même qu’on puisse comprendre ce qu’elle génère ?

Enfin, concernant le métier d’enseignant, il est proposé de mieux rémunérer ceux affectés en zones prioritaires, de développer à le fois le numérique et les études dirigées, mais également de redonner de l’autonomie aux établissements sur l’organisation des temps périscolaires notamment. N’est-ce pas l’esquisse d’une transformation en profondeur, quelles pourraient en être les conséquences…

L’autonomie, c’est comme le cholestérol. Il y en a du bon… et du moins bon !

L’autonomie est un mot piégé. S’il s’agit de donner aux acteurs de terrain les moyens de s’organiser comme ils l’entendent pour atteindre des objectifs nationaux, cela peut être positif, s’il s’agit de mettre en compétition des établissements pilotés par des chefs d’établissements managers pour faire du ranking grâce à des tests standardisés, c’est une autre affaire…

Pour ma part, je suis pour une plus grande autonomie lorsqu’elle est celle des équipes et des collectifs. On peut alors aller vers plus de diversité pour répondre au mieux aux besoins en fonction des situations locales et des moyens humains. Je pense aussi que l’avenir de l’école passe par des alliances éducatives avec les autres partenaires et institutions. Je suis aussi pour que le développement professionnel, la formation continue devienne un impératif pour tous les établissements.

Comment concilier cet impératif d’« agilité » et d’efficacité de l’École avec la nécessaire égalité républicaine ? Il faut naviguer entre deux écueils, celui du conservatisme sclérosant et celui d’un libéralisme destructeur. La solution passe par une définition très précise des objectifs et une évaluation liée à la capacité à les atteindre. Pour le dire autrement, à l’inverse de la situation d’aujourd’hui, il faut être plus ferme sur les finalités et plus souple sur les procédures et les modalités !

L’enjeu est essentiel. Car si on ne réussit pas cette évolution, c’est le système éducatif qui risque d’imploser. Mes voyages à l’étranger et la confrontation avec d’autres systèmes m’ont montré que l’existence d’un service public d’éducation fort et centralisé “à la française” est une exception. Et surtout, il n’est pas immuable. Le développement récent des écoles privées hors contrat et la tendance lourde à la marchandisation de l’école nous montre que l’éducation nationale doit s’adapter si elle ne veut pas courir le risque de disparaitre…

Des propos recueillis par Jean-Marc Pasquet.

Pour aller plus loin, le rapport du Cniré (Le Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative)

Pierre Pasquet

Pierre, 89 ans, tourneur-ajusteur à la retraite

A la veille d’échéances présidentielles et législatives qui s’annoncent historiques, Novo Ideo prend le pouls du pays. A travers sa série des « Chroniques en France », notre think tank part dans tout l’hexagone recueillir les attentes fondamentales de concitoyen/nes. Entre difficultés quotidiennes et ressorts pour l’avenir : qu’espèrent aujourd’hui les Français de leurs politiques publiques ? Quelles sont leurs « doléances », comme on le demande à chaque grande étape de refondation de la Nation ? Novo Ideo a posé quatre questions à des citoyen/nes de toutes conditions. Ce sont eux qui répondent en formulant les changements nécessaires.

  1. Qu’est ce qui est le plus difficile ou pénible dans votre métier ou votre vie aujourd’hui ? (conditions de travail quotidiennes ou conditions de vie…)
  2. Si vous aviez un candidat à la présidentielle en face de vous, et que vous aviez la possibilité de lui demander de réaliser un seul changement, ce serait lequel ?
  3. Si vous aviez également la possibilité de lui demander de ne pas (trop) toucher quelque chose qui a une importance pour vous, pour aujourd’hui ou pour demain, ce serait quoi ?
  4. Enfin, l’élément le plus important que vous prendrez le plus en considération avant d’aller voter ?

MA BIO

Pierre, 89 ans, Talence (Gironde)

Tourneur-ajusteur à la retraite depuis 1987

Pierre est bon élève. Sur les conseils de son instituteur, il poursuit sa scolarité au-delà du certificat d’études de fin du primaire. Il entre au collège technique et s’arme d’un Certificat d’Aptitudes Professionnelles (CAP) puis d’un brevet industriel. Il quitte sa campagne en Dordogne pour être avalé par la ville et, de longues années après la guerre, par la « bataille de la production ». Des semaines de 50 heures. En 1947, à sa majorité, chez un mécanicien général. Les mains dans le cambouis toute la journée. Puis, dans un atelier de tournage et de fraisage. « Il y avait du travail à ce moment là ». Il se rappelle du montant de sa feuille de paie au centime près, des prénoms de ses collègues. Une première tentative avortée pour entrer chez un avionneur en 1953. Bon élément, il est invité à rester chez son employeur. Le patronat fiche les ouvriers et organise la mobilité de la main d’oeuvre pour les besoins de la production. Et son immobilité également. Pendant 14 ans. Avant d’intégrer Dassault, « à l’époque du père », le fondateur de génie. Juif et déporté, celui-ci est libéré par les réseaux communistes avec lesquels il gardera un pacte d’honneur. Dont une pratique du paternalisme patronal généreuse en avantages sociaux. Jusqu’à son licenciement, à 59 ans, Pierre restera fidèle à Dassault. Un plan social âprement négocié lui permet de boucler son parcours sans ruptures. Et de couler des jours heureux avec sa femme Josette, ancienne employée de commerce, et leurs deux enfants. Promis à des études courtes par certains de leurs enseignants, l’un deviendra professeur agrégé, l’autre, haut fonctionnaire…

Temps de travail : Retraité

Revenu : 1800 euros nets mensuels

Pierre et son épouse Josette89 et 81 ans, retraité/es

Portrait, photo et enregistrement : Jean-Marc Pasquet

Sur une idée de Jean-Marc Pasquet avec Benjamin Bibas

Novo Ideo sur RFI

Novo Ideo sur RFI

La chaîne hispanophone de Radio France Internationale (RFI), diffusée en Espagne et en Amérique latine, a consulté avec intérêt l’EcoloBaromètre que Novo Ideo a publié à la veille du premier tour de l’élection présidentielle française 2017.

A la veille du second tour, elle a souhaité interviewer notre consultant Benjamin Bibas pour comparer les programmes écologiques des deux finalistes et donner quelques clés de lecture pour l’avenir.

Une interview a retrouver ici :

Novo Ideo sur RFI

Election présidentielle : une Assemblée sans majorité (3/3)

Antoine Parodi, ancien vice-président d’une agglomération francilienne, est fondateur de Facile Conseils, cabinet au service de « l’efficacité politique » des candidats et des élus locaux (études électorales, évaluation des politiques publiques, formations…). Pour Novo Ideo, il livre en trois entretiens son analyse d’une séquence électorale 2017 (présidentielle + législatives) à haut risque. Troisième et dernier volet de notre entretien : le score assuré du leader de l’extrême droite.

L’élection présidentielle occupe le devant de la scène. Bien peu sont les électeurs conscients que suivront deux autres tours de vote en juin. Or, on a vu lors des trois dernières élections nationales, en 2002, 2007 et 2012, qu’il semblait y avoir aux législatives une prime au camp vainqueur de la présidentielle. Avec le niveau d’incertitude que l’on constate actuellement pour l’issue de la présidentielle, que peut-on imaginer comme scénario pour les législatives ?

Antoine Parodi : Contrairement à une idée fortement ancrée, les équilibres entre forces politiques sont davantage gouvernées par des évolutions lentes et une stabilité importante que des ruptures brutales.

En effet, hormis les législatives de 1993, la gauche de gouvernement se situe toujours entre 35 et 40% au premier tour, la droite parlementaire autour de 40%.

Législatives Gauche gvt. Droite gvt. Extrême droite Autres forces
1988 L 37,50% 40,50% 10,00% 11% (PCF)
1993 L 20,00% 43,00% 12,50% 9% (PCF) et

10% (Ecol.)

1997 L 43,00% 36,50% 15,00%
2002 L 37,00% 43,00% 11,50%
2007 L 35,50% 45,00% 4,00% 8% (Modem)
2012 L 40,00% 35,00% 14,00% 7% (FdG)

Là où les évolutions plus prononcées ont lieu sont les équilibres entre forces au sein d’un camp. A droite, alors qu’il y avait encore dans les années 1990 un équilibre entre centriste et gaulliste, ce n’est plus le cas aujourd’hui, avec l’hégémonie de l’UMP/Les Républicains sur le vote de droite. De même, à gauche, le Parti socialiste a perdu sa position d’hégémonie, l’élection de 2012 constituant une exception.

Pourquoi ces évolutions vont avoir des conséquences considérables pour l’élection de 2017 ? Parce qu’avec la baisse tendancielle de la participation aux législatives suivant la présidentielle (plus de dix points de baisse de 2002 à 2012), le seuil d’accès au second tour, avec 12,5% des inscrits, augmente mécaniquement. Cela signifie que pour chaque camp, la problématique est moins d’éviter la dispersion des votes -il y a toujours eu multiplicité des étiquettes- que de réussir à qualifier l’un de ses membres.

« Force est de constater qu’un palier décisif pourrait être franchi par le parti d’extrême droite : celui des 12,5% des inscrits »

Cette problématique est d’autant plus forte que la montée et l’enracinement d’un vote Front national à très haut niveau va bouleverser totalement la donne en juin prochain.

Lors des dernières élections législatives en 2012, le Front national n’avait réussi à faire élire que deux députés. Lors des dernières élections régionales, il a échoué à emporter des régions malgré ses performances du premier tour, quelques mois après avoir également échoué à gagner des départements. Faut-il vraiment avoir peur d’une victoire du Front national ?

Pour moi, clairement, la victoire de Marine Le Pen à l’élection présidentielle est une hypothèse sérieuse. Ceux qui balaient cette possibilité d’un revers de la main devraient prendre en compte le fait que dans les différents sondages, Marine Le Pen est donnée à environ 40% au second tour, quel que soit son adversaire.

Ce qui me paraît certain, c’est que le score de Marine Le Pen en avril (et mai?) prochain lors de la présidentielle va donner une indication du niveau possible du FN aux législatives.

Tableau des résultats du Front national lors des trois dernières élections générales

Présidentielle Législatives Présidentielle Législatives
Année % exprimés % exprimés Evolution % inscrits % inscrits Evolution
2002 17,00% 11,50% -5,5 pts 11,66% 6,90% -4,76 pts
2007 10,50% 4,00% -6,5 pts 8,62% 2,50% -6,12 pts
2012 18,00% 14,00% -4,0 pts 13,95% 7,30% -6,65 pts

On le voit, lors des trois derniers scrutins nationaux, le FN a enregistré, quel que soit sa performance à la présidentielle, des résultats bien moindres aux législatives suivantes. La perte en pourcentage d’inscrits a même tendance à augmenter, ce qui laisserait penser qu’une partie des électeurs du Front national se déplace « exprès » pour la présidentielle et délaisse les législatives.

Pour autant, compte tenu des niveaux atteints lors des trois derniers scrutins en 2014 et en 2015, et des niveaux d’intention de vote qui sont prêtés par les différents sondages à Marine Le Pen, force est de constater qu’un palier décisif pourrait être franchi par le parti d’extrême droite : celui des 12,5% des inscrits.

Pour vous, il y aura des députés FN nombreux élus en juin prochain quoi qu’il arrive ?

Avec un résultat national qui pourrait se situer autour de 20% des suffrages, et même en imaginant une baisse drastique de la participation aux législatives, le seuil pour se maintenir dans les circonscriptions pourrait être atteint dans environ la moitié des circonscriptions.

Tableau des qualifications pour le FN

(extrapolation des résultats des scrutins de 2012 et 2015)

Obtention du seuil de 12,5% des inscrits Sur 535 circonscriptions métropolitaines
18% des exprimés 146
19% des exprimés 174
20% des exprimés 206
22% des exprimés 253

Dans ces conditions, il est plus que malaisé de faire des scénarios pour les législatives. Ce qui est certain, c’est que la stratégie des différentes formations politiques au niveau local est « contaminée » par ce qui se produit au niveau de l’élection présidentielle.

La question pour les partis traditionnels, dans la majorité des circonscriptions tangentes, n’est plus d’arriver en tête, mais de se qualifier, souvent derrière le Front national, en obtenant une seconde position. N’oublions pas que les deux parlementaires FN sortants l’ont été chacun avec 43% au second tour, en triangulaire.

Le scénario d’une Assemblée nationale sans majorité absolue n’est plus, à mon sens, ni un tabou, ni une vue de l’esprit. Dans les 70 circonscriptions où le FN a dépassé 40% des voix au premier tour lors des dernières régionales et les 150 autres où il dépasse la barre des 30% des voix, que pèseront les forces traditionnelles ? A fortiori si Emmanuel Macron « réussit » sa présidentielle -élu ou pas-, et lance ses propres candidats à l’assaut de l’Assemblée Nationale.

Et ce d’autant plus que l’effet de remobilisation de l’électorat dans un vote « anti-FN » tel qu’on a pu le connaître en 2002 ne s’est plus jamais produit, les régionales de 2015 en étant l’exemple le plus récent.

Propos recueillis par Jean-Marc Pasquet

 

Précédents entretiens : « le Mythe de l’abstention », « le score assuré de Marine Le Pen ».

 

 

 

 

 

 

 

Election présidentielle : le score assuré de Marine Le Pen (2/3)

Antoine Parodi, ancien vice-président d’une agglomération francilienne, est fondateur de Facile Conseils, cabinet au service de « l’efficacité politique » des candidats et des élus locaux (études électorales, évaluation des politiques publiques, formations…). Pour Novo Ideo, il livre en trois entretiens son analyse d’une séquence électorale 2017 (présidentielle + législatives) à haut risque. Second volet de notre entretien : le score assuré du leader de l’extrême droite.

Depuis que la campagne a démarré, d’abord aux rythmes des primaires puis avec la stabilisation d’une liste de candidats, cette élection paraît être celle d’une succession de rebondissements. Est-il encore possible de faire de la prospective sur les résultats du 23 avril?

Antoine Parodi : Il me semble que la principale originalité de cette élection présidentielle réside moins dans l’accumulation de « surprises » sans précédent que dans la conséquence de leur arrivée.

A l’exception de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen, déjà candidats en 2012 et chef de parti, aucun autre candidat n’était une personnalité de premier plan, tant dans la majorité que dans l’opposition. Si François Fillon a été nommé premier ministre (il y a dix ans!), il n’a jamais été parmi les trois ou quatre personnalités de droite bénéficiant de la plus forte notoriété. Idem pour Benoît Hamon, personnalité socialiste issue des frondeurs. Quant à Emmanuel Macron, son appartenance au gouvernement jusqu’à l’été dernier semble lointaine et il n’est pas issu d’un parcours partidaire.

Une telle situation de renouvellement apparent des candidatures dans tous les camps constitue une première sous la Ve République.

Ces candidats n’amènent-ils pas un renouvellement des têtes auquel les Français pourraient aspirer ?

Il peut y avoir une contradiction entre aspiration au renouvellement et mise en œuvre de celui-ci. Pour une raison simple : les niveaux de notoriété réelle (identification d’un nom, d’un visage, d’une représentation idéologique) des candidats déclarés sont extrêmement bas, et ne favorisent donc pas une bonne identification des uns et des autres, ainsi que la distinction des positionnements respectifs.

« Une telle situation de renouvellement apparent des candidatures dans tous les camps constitue une première sous la Ve République »

A titre d’exemple, examinons la côte d’avenir de François Bayrou – personnalité très connue -, mesurée par la Sofres depuis 1994. Cette notion de côte d’avenir est avant tout le reflet de la notoriété de la personnalité testée. Ainsi, lors des trois scrutins présidentiels où François Bayrou s’est présenté, sa côte s’est envolée, reflétant l’augmentation de sa notoriété, laquelle retombe en dehors des périodes électorales.

Pour la quasi totalité des candidats déclarés, les chiffres sont nettement moindres que ceux de François Bayrou, qui bénéficie d’une notoriété indéniable.

N’y aurait-il donc pas de prime à la « nouvelle tête » ? Emmanuel Macron, par exemple, semble faire de sa jeunesse et du caractère récent de son parcours politique des atouts.

Je crois que beaucoup d’observateurs de la vie politique ont tendance à confondre leurs grilles de lecture avec celle de la majorité des électeurs, qui, encore une fois, sont très minoritaires à se passionner et à suivre heure par heure les déclarations des uns et des autres.

Avec les niveaux de sûreté des choix observés à l’heure actuelle, on se situe dans des eaux très inférieures à celles des élections précédentes, indication que la nouveauté et l’adhésion sont deux choses très différentes.

A titre d’exemple, en 2012, à la fin février, l’IFOP indiquait les taux suivants :

Sûreté du choix
26-02-2012
62 38

Electeurs de Jean-Luc Mélenchon 59 / 41
Electeurs de François Hollande 76 / 24
Electeurs de François Bayrou 39 / 61
Electeurs de Nicolas Sarkozy 77 / 23
Electeurs de Marine Le Pen 65 / 35
Electeurs d’Eva Joly 54 / 46

Les enquêtes du CEVIPOF donnent les résultats suivants pour l’élection de 2017 :
Electeurs de Nathalie Arthaud 46 / 54
Electeurs de Philippe Poutou 45 / 55
Electeurs de Jean-Luc Mélenchon 53 / 47
Electeurs de Emmanuel Macron 33 / 67
Electeurs de François Fillion 61 / 39
Electeurs de Marine Le Pen 74 / 26

La moyenne de « sûreté » du vote (étant entendu qu’une personne se déclarant certaine de son vote peut changer d’avis…) est très inférieure à 2012 à la même période. Il se dégage en 2017 deux votes ancrés : Le Pen (en raison de son assise dans les catégories populaires, même si elles sont davantage abstentionnistes) et Fillon en raison de son hégémonie chez les plus de 60 ans.

Pour les autres candidats, reflet de leur notoriété nouvelle et donc pénétrant mal l’ensemble des électorats, en particulier les moins politisés, l’incertitude domine. Même pour Jean-Luc Mélenchon, le niveau de sûreté est inférieur à celui de 2012, signe que sa seconde campagne n’a pour l’instant pas engrangé la constitution d’un pôle électoral en situation de s’élever très au-delà des niveaux actuellement évalués.

Pour vous, trois candidats se dégagent donc pour l’instant : Marine Le Pen, François Fillon et dans une moindre mesure Jean-Luc Mélenchon. Pour les autres, que doivent-ils faire pour arriver à conforter leur espace électoral ?

Pour rappel, en moyenne sur un scrutin, entre 1 électeur sur 5 et 1 sur 3 se décident dans la dernière semaine de campagne. Cela est d’autant plus vrai pour les élections qui mobilisent les franges les plus dépolitisées de l’électorat et les scrutins les moins lisibles pour les électeurs (scrutins de liste, mode de scrutins complexes, institutions peu identifiées dans la vie quotidienne…).

Ainsi, d’après le sondage sortie des urnes CSA pour les régionales de 2010 (premier tour) :

Moment du choix de vote 1er tour 2010
Vous avez toujours su pour qui vous alliez voter 47,00%
Il y a plus d’un mois 11,00%
Il y a deux ou trois semaines 6,00%
Il y a quelques jours 18,00%
Aujourd’hui même 15,00%
>> La semaine et le jour du vote 33,00%

Les proportions étaient les même pour les régionales de 2004.

Le dernier mois de campagne sera encore plus que jamais décisif : l’intensification médiatique de la campagne va se combiner avec la capacité pour les électeurs d’arriver à fixer, et en termes d’image, et sur le plan idéologique, les candidats.

N’oublions pas, par ailleurs, que la présidentielle présente la particularité de ne proposer aux électeurs que des bulletins de vote neutres, ne comportant que noms et prénoms, sans couleurs, logos ou slogans.

C’est bien cela que traduisent les scores de « sûreté » du vote : Marine Le Pen est incontestablement celle qui bénéficie non seulement de la plus forte notoriété parmi tous les candidats, mais aussi de la plus forte identification idéologique (que ce soit d’ailleurs en adhésion ou en rejet. Derrière, François Fillon, ancien premier ministre et vainqueur d’une primaire ayant bénéficié d’une excellente exposition médiatique, arrive à être solide, identifié tant sur sa personne que sur une vision de la société (également en rejet ou en adhésion : l’affirmation de la réduction de 500 000 fonctionnaires a autant suscité des critiques que l’adhésion d’une partie de l’opinion). Enfin, Jean-Luc Mélenchon arrive à fixer dès le début de la campagne un pôle très clair, avec un noyau militant hyperactif.

C’est là le principal handicap d’Emmanuel Macron. La dernière ligne droite de la campagne va l’obliger à prendre des positions et envoyer des signaux idéologiques clairs et tranchants, s’il ne veut pas prendre le risque de vivre le scénario Bayrou 2007. Ce dernier, mesuré autour de 20/25% en février et mars, a finalement terminé troisième, victime de la bipolarisation entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal.

Propos recueillis par Jean-Marc Pasquet

Prochain entretien : Le scénario d’une Assemblée sans majorité