Religion bouddhique et écoles gouvernementales au Myanmar

Que le Myanmar n’ait rien à voir avec l’Inde et la Thaïlande saute aux yeux et frappe dès les premières conversations autour de l’éducation. La première réalité de ce pays, encore troublé par les conflits ethniques, est que l’immense majorité de la population travaille dans le secteur agricole et vit à la campagne. Pour s’en rendre compte, il suffit de visiter un village comme nous en avons traversé des dizaines : une piste de terre traverse le village dont le seul véritable centre est marqué par le monastère, bâtiment dont la taille est souvent démesurée par rapport au nombre d’habitants et de moines ; des maisons en bambou ou en béton (selon l’aisance des villageois) l’entourent en terrains clairement délimités ; un chemin amène à l’école, bâtiment de plein pied en béton entouré d’une grande cour. Vous avez là les deux piliers du système éducatif du Myanmar : la religion bouddhique et les écoles gouvernementales.

Les deux piliers du système éducatif du Myanmar : la religion bouddhique et les écoles gouvernementales

Dans les campagnes, ces dernières accueillent la plupart des enfants qu’entre 5-6 ans et 13-14 ans. Pendant leurs vacances et après cet âge, ils sont aux champs pour aider leurs parents. Quelques rares enfants vont « en ville » pour continuer leur scolarité mais cela suppose que leurs parents aient de quoi les loger et les nourrir en dehors de chez eux. Le cas semble être rare.

L’enseignement privé existe mais il s’agit d’écoles très onéreuses réservées à une élite aisée pour les écoles privées des villes moyennes, à une élite fortunée pour les écoles internationales de Yangon. Les frais d’inscription dont nous avons entendu parlé sont de plusieurs milliers d’euros par an quand un enseignant gagne 200 dollars par mois, salaire grignoté inexorablement par l’inflation galopante.

Les écoles accueillent la plupart des enfants qu’entre 5-6 ans et 13-14 ans. Pendant leurs vacances et après cet âge, ils sont aux champs pour aider leurs parents

Le deuxième pilier éducatif est clairement le clergé bouddhiste. La particularité du Myanmar par rapport aux pays limitrophes est la place de la religion dans la vie des habitants. Non pas tant la présence quotidienne que le fait que chaque homme et une majorité de femmes sont moines (et nonnes) au moins une fois dans leur vie. La durée va d’un ou deux mois pour un jeune de Mandalay, deuxième ville du pays, à plusieurs années dans la tendre enfance puis à nouveau à l’adolescence, ce qui semble être la norme dans les campagnes. Les enfants y apprennent à lire et écrire…et évidemment à réciter par cœur les textes sacrés.

Les défis du Myanmar restent nombreux, d’autant que sa jeunesse est menacée par deux fléaux et non des moindres : les conflits ethniques qui conduisent certains à rejoindre des armées de guérilla (croiser des jeunes de 17 ans au plus armés des kalachnikovs dans un chemin de montagne est une expérience dont nous nous serions passés) ; la drogue, la culture de l’opium en particulier qui finance ces groupes armés et maintient toutes les zones frontalières en forte insécurité. Tous les habitants rencontrés mettent beaucoup d’espoir dans les changements que pourrait apporter le gouvernement d’Aung San Suu Kyi… sans être dupes du poids encore important de l’armée dans l’appareil gouvernemental.

Epanouissement ou embrigadement : le grand écart de l’école thailandaise

Jean-Marie Cochet est Administrateur territorial. Cet Eté, il nous propose un parcours initiatique de quelques systèmes éducatifs d’Asie. Aujourd’hui, quelque part en Thailande.

Le meilleur moyen de commencer à décrire le système éducatif thaïlandais reste la visite d’une école primaire sur l’île évidemment paradisiaque de Sukorn sur la mer d’Adaman. Passons rapidement sur le terrain de basket à l’ombre des cocotiers et la cour aux allures de jardin tropical détails toujours irritant pour nous autres citadins. En s’avançant vers le grand tableau d’affichage situé sous la coursive ombragée sur laquelle ouvrent les classes, le regard passe sur les coloriages des enfants. Ce ne sont que des reproductions de portraits du roi récemment décédé, dont la disparition a été habilement récupérée par le régime militaire pour en faire un feu d’artifice de communication patriotique. Même si l’attachement des thaïlandais à leur roi semble sincère. Un demi tour et le visiteur se retrouve devant le drapeau, hissé tous les matins au son de l’hymne national.

L’enfant : jamais placé en situation d’échec

De premiers échanges avec des thaïlandais renseignent sur un système proche du système indien : les enfants fréquentent l’école maternelle à partir de 2 ans ½ – 3 ans puis l’école primaire et le collège/lycée. Ils se spécialisent à partir du lycée entre les sciences et les langues. Les écoles privées nous sont décrites comme donnant accès à plus d’infrastructures (piscine, matériel technique…) mais moins strictes. Détail étonnant : les écoles internationales, nombreuses à Bangkok, suivent le calendrier scolaire européen, pas le calendrier thaïlandais (par exemple les 2 mois de vacances en avril-mai en Thaïlande).

« L’apprentissage de l’Histoire est notamment limitée à l’hagiographie des rois et n’aborde pas l’Histoire internationale »

De nouveaux échanges plus poussés avec une enseignante française travaillant pour une école britannique donnent une vision plus critique de ce système. L’école publique, décrite par les thaïlandais rencontrés comme plus stricte, est alors présentée comme un véritable système d’embrigadement dans lequel les enfants ânonnent ce que la junte militaire veut leur inculquer. L’apprentissage de l’Histoire est notamment limitée à l’hagiographie des rois et n’aborde pas l’Histoire internationale. Les thaïlandais les plus fortunés peuvent mettre leurs enfants dans les établissements privés, notamment les écoles internationales, mais le gouvernement limite cette fuite à 30% des effectifs de ces établissements.

« Les enfants ânonnent ce que la junte militaire veut leur inculquer »

Dernier débat avec cette enseignante française  sur les méthodes pédagogiques dans son école britannique. Selon elle, un de ses principaux problèmes est que les enfants ne sont jamais mis en situation d’échec : ils n’ont pas eu 2 sur 10, ils ont réussi à avoir 2 sur 10 ; ils n’ont pas raté, ils feront mieux la prochaine fois… Elle  nous explique qu’en tant qu’enseignante, elle se retrouve face à des élèves qui n’ont jamais été confrontés à l’échec et ne comprennent plus leur marge de progression. « Notation et droit à l’erreur dans le système éducatif français », vous avez 4 heures.

L’école Macron : « s’adapter au risque de disparaitre »

Philippe Watrelot est professeur de sciences économiques au lycée de Savigny-sur-Orge (91), président CRAP-Cahiers Pédagogiques et formateur à l’Ecole Supérieure du Professorat et de l’Education de Paris. Fin connaisseur des systèmes éducatifs à l’étranger, il anime également un blog dédié à l’actualité de l’éducation, Chronique Education. Il répond à nos questions et passe en revue les principaux chantiers présidentiels.

Novo Ideo : D’abord, votre réaction sur le projet du nouveau Président de laisser aux communes le « libre choix » d’adapter les rythmes scolaires, réforme ô combien emblématique du mandat précédent…

Philippe Watrelot : D’une manière générale, je pense que l’Éducation Nationale a besoin de continuité et de durabilité. Ce sont les réformes successives et les dispositifs défaits avant même d’être arrivés à maturité et évalués qui rendent les enseignants cyniques et désabusés et qui donnent paradoxalement une impression d’immobilisme et de réforme impossible.

La remise en cause de la réforme des rythmes est typique de cette logique. Certes, le dispositif était critiqué et pouvait certainement être amélioré. Mais ici, on est dans un retour en arrière plus qu’une amélioration. Il faudrait refaire tout l’historique de cette “réforme” pour se rendre compte qu’elle est une suite d’occasions manquées et de réponses incomplètes à des questions mal posées. La suppression du samedi par Xavier Darcos répondait d’abord à des objectifs financiers puisqu’il s’agissait de libérer du temps d’enseignant pour les amener à faire du soutien et ainsi dans une sorte de billard à trois bandes supprimer les RASED. On était bien loin de l’intérêt des enfants…

Rythmes scolaires : « le plus important est de préserver les cinq matinées de travail »

Et dès 2010, on s’est rendu compte que ces « nouveaux rythmes » était néfaste pour l’apprentissage des enfants. On a même eu en 2011, une mission trans-partisane et rassemblant tous les acteurs qui a conclu à la nécessité de revenir à cinq matinées de travail. Lorsque François Hollande a été élu, Vincent Peillon a cru que cette question allait pouvoir être réglée rapidement puisqu’il y avait consensus. Et on a vu les postures syndicales et les tactiques politiques prendre le dessus. Aujourd’hui, après bien des vicissitudes, on veut revenir sur le principe. Et la question reste la même : où est l’intérêt de l’enfant ?

En même temps, la précédente réforme n’a-t-elle pas placé les communes face à une inégalité dans l’organisation de ces rythmes…

C’est vrai, il y avait et il y a toujours des inégalités dans l’organisation des rythmes. On aimerait que cela soit de la diversité plutôt que de l’inégalité. Que les solutions trouvées ne soient pas les mêmes partout, n’est pas choquant en soi. C’est le principe même de la décentralisation et de la subsidiarité.

Mais lorsqu’on aboutit à des inégalités flagrantes, c’est évidemment plus difficile à admettre. Or, ce n’est pas forcément une question de « moyens ». Des petites communes rurales ont fait preuve de beaucoup d’inventivité pendant que des grandes agglomérations trainaient les pieds (Marseille par exemple) et proposait des solutions a minima.

L’inégalité est donc surtout un problème de motivation et de choix politiques des communes.

Un rond point ça coute plus cher que les activités pour les enfants…

On aurait pu espérer que les dernières élections municipales allaient se faire sur des enjeux tels que ceux-là et que les électeurs allaient comparer les offres et les projets. Il n’en a rien été et on peut regretter qu’il n’y ait pas eu d’émulation sur ces questions éducatives pourtant essentielles.

Quel serait sur ce plan le changement souhaitable selon vous ?

Je pense que le plus important est de préserver les cinq matinées de travail. C’est l’essentiel de la réforme. Après, on peut concevoir que celles ci soient réparties autrement. On pourrait retourner au samedi matin, même si cela semble difficile.

En ce qui concerne les temps d’activités, l’important est de ne pas tomber dans le zapping des activités et de prévoir des temps suffisamment longs.

Là où la réforme des rythmes a été le plus loin c’est dans les communes où il y a eu la mise en œuvre des PEDT et la mise en convergence de l’action de tous les acteurs : éducation nationale, personnel communal, milieu associatif, etc. C’est cette dimension qu’il faut renforcer.

28%

Proportion des élèves en REP qui ne maitrisent pas le français à l’entrée en sixième (40% en REP+)

Venons sur la philosophie générale du Président qui souhaite recentrer l’école sur ses missions de transmission de savoirs fondamentaux…

Cette question des “fondamentaux” est une mauvaise réponse à une question bien mal posée. D’abord parce qu’elle repose sur des chiffres exagérés. Ainsi, ce n’est pas comme le disent certains candidats un élève sur deux en éducation prioritaire qui ne maîtriserait pas les “fondamentaux” mais selon le ministère de l’Education nationale, à l’entrée en sixième, la « non maîtrise » en français concerne 28 % des élèves scolarisés en REP et 40 % des élèves en REP+. Il faut rappeler ensuite que la France est déjà le pays qui consacre le plus de temps en primaire à la lecture, l’expression écrite et la littérature, soit 37 % du temps d’instruction obligatoire contre 22 % en moyenne dans les pays membres de l’OCDE. Si on y ajoute le calcul, ces enseignements représentent 57% du temps en primaire. Des données qui indiquent qu’en matière d’apprentissages des fondamentaux, il ne s’agit pas d’en faire plus, mais de faire mieux et autrement.

Renforcer l’apprentissage de la lecture et du calcul, ça peut se faire dans beaucoup d’occasions et pas seulement dans la mémorisation et la répétition des règles d’orthographe et de grammaire.

L’invocation des “fondamentaux” comme une sorte de mantra est un bel exemple de ces idées qui apparaissent de bon sens mais qui ne résistent pas aux chiffres et ne résistent pas au concret dans la vraie vie de l’éducation…

Une réforme emblématique serait la réduction dés la prochaine rentrée à 12 élèves dans les classes de CP des zones prioritaires. Selon les évaluations sur ce sujet, les bénéficiaires seraient plutôt les étudiants ayant des difficultés plutôt modérées. Comment répondre également aux contraintes matérielles et de locaux…

Suffit-il de baisser les effectifs pour que la réussite et les apprentissages s’améliorent ? Les études sur ce sujet montrent qu’il faut en effet une baisse sensible de ces effectifs mais qu’il est également nécessaire d’avoir un changement de pédagogie et donc de la formation continue. On peut continuer à avoir la même pédagogie avec des élèves en moins… L’enjeu de la formation des enseignants est essentiel. La réponse ne peut pas être uniquement quantitative et ce chiffre “magique” de 12 élèves n’est pas la panacée.

La France est déjà le pays qui consacre le plus de temps en primaire à la lecture, l’expression écrite et la littérature, soit 37 % du temps d’instruction obligatoire contre 22 % en moyenne dans les pays membres de l’OCDE. Si on y ajoute le calcul, ces enseignements représentent 57% du temps en primaire

L’autre question est très pratique : c’est celle des locaux. Où mettre ces élèves ? Si, dans certains endroits, des classes sont effectivement vacantes, dans d’autres il y a pénurie. Il faudrait donc construire ou plutôt aider les communes à construire.

Pourquoi n’avoir pas annoncé plutôt “un enseignant pour douze élèves” ? Cette formulation aurait permis de privilégier la piste de la co-intervention qui est plus prometteuse mais aussi plus réaliste. Le fait d’avoir deux enseignants permet non seulement de mieux différencier et d’apporter des réponses aux difficultés propres à chacun mais oblige aussi ces mêmes enseignants à échanger et à co-élaborer leurs séquences de travail. Alors que ce métier est souvent trop solitaire et peu propice au changement, ce dispositif est un moyen de faire évoluer la conception du métier et de créer les conditions d’un développement professionnel

Zones prioritaires : Pourquoi n’avoir pas annoncé plutôt “un enseignant pour douze élèves” ?

La co-intervention est à la base du dispositif « Plus de maîtres que de classes » (PDMQDC). Or on apprend que cette mesure de réduction à 12 se ferait en dépouillant ce dispositif qui n’a que trois ans d’existence. Comme le rappelle une note récente de l’institut Alain Savary (Ifé), une fois de plus, le politique mettra-t-il fin à une « innovation » avant même qu’on puisse comprendre ce qu’elle génère ?

Enfin, concernant le métier d’enseignant, il est proposé de mieux rémunérer ceux affectés en zones prioritaires, de développer à le fois le numérique et les études dirigées, mais également de redonner de l’autonomie aux établissements sur l’organisation des temps périscolaires notamment. N’est-ce pas l’esquisse d’une transformation en profondeur, quelles pourraient en être les conséquences…

L’autonomie, c’est comme le cholestérol. Il y en a du bon… et du moins bon !

L’autonomie est un mot piégé. S’il s’agit de donner aux acteurs de terrain les moyens de s’organiser comme ils l’entendent pour atteindre des objectifs nationaux, cela peut être positif, s’il s’agit de mettre en compétition des établissements pilotés par des chefs d’établissements managers pour faire du ranking grâce à des tests standardisés, c’est une autre affaire…

Pour ma part, je suis pour une plus grande autonomie lorsqu’elle est celle des équipes et des collectifs. On peut alors aller vers plus de diversité pour répondre au mieux aux besoins en fonction des situations locales et des moyens humains. Je pense aussi que l’avenir de l’école passe par des alliances éducatives avec les autres partenaires et institutions. Je suis aussi pour que le développement professionnel, la formation continue devienne un impératif pour tous les établissements.

Comment concilier cet impératif d’« agilité » et d’efficacité de l’École avec la nécessaire égalité républicaine ? Il faut naviguer entre deux écueils, celui du conservatisme sclérosant et celui d’un libéralisme destructeur. La solution passe par une définition très précise des objectifs et une évaluation liée à la capacité à les atteindre. Pour le dire autrement, à l’inverse de la situation d’aujourd’hui, il faut être plus ferme sur les finalités et plus souple sur les procédures et les modalités !

L’enjeu est essentiel. Car si on ne réussit pas cette évolution, c’est le système éducatif qui risque d’imploser. Mes voyages à l’étranger et la confrontation avec d’autres systèmes m’ont montré que l’existence d’un service public d’éducation fort et centralisé “à la française” est une exception. Et surtout, il n’est pas immuable. Le développement récent des écoles privées hors contrat et la tendance lourde à la marchandisation de l’école nous montre que l’éducation nationale doit s’adapter si elle ne veut pas courir le risque de disparaitre…

Des propos recueillis par Jean-Marc Pasquet.

Pour aller plus loin, le rapport du Cniré (Le Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative)

Novo Ideo sur RFI

Novo Ideo sur RFI

La chaîne hispanophone de Radio France Internationale (RFI), diffusée en Espagne et en Amérique latine, a consulté avec intérêt l’EcoloBaromètre que Novo Ideo a publié à la veille du premier tour de l’élection présidentielle française 2017.

A la veille du second tour, elle a souhaité interviewer notre consultant Benjamin Bibas pour comparer les programmes écologiques des deux finalistes et donner quelques clés de lecture pour l’avenir.

Une interview a retrouver ici :

Novo Ideo sur RFI

Renouer avec les classes populaires

Le peuple n’en finit pas de consommer sa rupture avec ses élites. Il observe de manière distante ses dirigeants. Les effets d’annonce et le commentaire des évènements signent à ses yeux une impuissance inédite. Sans vision ni projet, les élus semblent ne pas comprendre l’essence même de ses besoins. Ils paraphrasent un discours sur les « valeurs », qui résonne faux et hypocrite à ceux qui n’ont ni les réseaux ni le bénéfice des passe-droits.

De l’impératif de sécurité

Quelles sont les attentes négligées à l’origine de ce divorce ?

De celles, les plus immédiates, face à la terreur incarnée par une frange de sa jeunesse qui a décidé de faire la peau à une autre. De ces 130 visages de novembre, si proche et si familiers, si représentatifs de l’incapacité de notre démocratie à assurer l’essentiel. Attentes sociales et économiques, la France représente un paradoxe en Europe. Elle jouit de filets protecteurs denses. Leur complexité alimente le procès à charge de leur inefficience sans dénouer cette peur grandissante du déclassement. Civilisationnelle, tant le succès enregistré sur la COP21 se double d’une attente forte sur les travaux pratiques.

Comment faire ensemble en vivant séparés ?

Le peuple français a envie d’unité et d’intérêt général. Comme dans la pièce à succès de Joël Pommerat sur la révolution « Ça ira – Fin de Louis », il rejette les castes refermées sur elles-mêmes. A l’image d’une frange significative de la représentation nationale qui n’a connu aucune expérience professionnelle en-dehors de la politique. Comment prétendre partager un horizon commun quand trop de parcours sont le fait des origines sociales, des héritages ou d’un ascenseur social en panne ? Notre société s’est progressivement sédimentée par milieux sociaux, par quartiers puis par communautés. Pire, nos représentants ont parfois failli en poussant à ces évolutions par simple clientélisme électoral.

Rendre visible, retrouver le sens commun

 Nous nous sommes installés dans ce séparatisme les uns des autres. Ce faisant, l’idéal de l’après-guerre, de cette période où un pacte s’était noué entre toutes classes sociales qui avaient vécu ensemble le pire, nous a échappé. Novo Ideo fait état dans deux podcasts d’une expérience d’appropriation du quotidien de classes populaires par elles mêmes, au travers du reportage photographique. De ces jeunes du lycée professionnel René Cassin en grande périphérie de Metz qui font le récit de leurs vies, un portrait d’un bout de France marquée par l’abstentionnisme électoral et l’adhésion au « hors système ». En comprenant les tensions qui traversent cette France des marges, Marine Le Pen a construit un outil redoutable de conquête. C’est en prenant en compte à nouveau les attentes fondamentales de ces « invisibles », en les incluant dans un horizon commun, que les progressistes renoueront avec les classes populaires dont ils ne partagent plus le quotidien.

———————————–

Durant une année scolaire, la plasticienne Anne Delrez est intervenue régulièrement dans une classe de première professionnelle commerce du lycée René-Cassin, dans un quartier modeste de Metz. Avec le professeur de français, dans le cadre des heures de « projet », elle tente de donner du sens à leurs voyages les plus banals : leur trajet quotidien entre leur domicile et le lycée.

PODCAST

« Raconter la répétition de leur vie, une heure et demie de trajet le matin, une heure et demie tous les soirs »
Anne Derlrez, La Conserverie, galerie associative et Conservatoire national de l’album de famille, a prêté un appareil photo à des lycéens pour qu’ils fixent leur quotidien (1mn44s)

Aller plus loin : lire l’article de La Croix à ce sujet

Entretien : Jean-Marc Pasquet

Montage : Nathalie Tiennot