Pour une politique des jours heureux

Quatre millions d’usagers des « colonies » dans les années soixante contre un million aujourd’hui. Une décennie nous sépare peut-être de leur quasi-extinction. Paradoxe de notre époque. Un enfant sur trois ne part toujours pas en vacances. Les pouvoirs publics s’émeuvent. Il s’agit de remettre en priorité le mélange de la population. Avec la reprise de l’objectif de « brassage social » prôné par le rapport Ménaouine, un service universel et obligatoire va être créée. Comment relancer une dynamique de la « colo » par nature fondée sur le volontariat ?

25%

des enfants ne partent pas en vacances dont 34% des enfants de parents ouvriers (source : Observatoire des inégalités)

Cette expérience des « jours heureux » empruntée par des générations, elle s’est scellée dans le compromis d’après-guerre. Noué par des forces politiques, syndicales et religieuses aujourd’hui en crise. Il a été le ciment de séjours pensés par des adultes « dans l’intérêt éducatif de l’enfant ». La médiatisation d’accidents aidant, les années quatre-vingt ont vu entrer en concurrence d’autres impératifs. Ceux liés à la sécurité et à son cortège de normes. Les conditions structurelles de l’offre ont été bouleversées.

La spirale inflationniste des coûts a également précipité la concentration des entreprises du secteur d’autant plus tournées vers des « segments » que le marché se rétrécit

La hausse des coûts a évincé les opérateurs artisanaux et les collectivités. Ces dernières se sont débarrassées massivement de leurs centres, saisonniers et budgétivores. Cette spirale inflationniste a également précipité la concentration des entreprises du secteur. D’autant plus tournées vers les « segments » que le marché se rétrécit. Depuis vingt ans, de 30 000 unités par année avec un décrochage plus brutal depuis 2015. Le mouvement de spécialisation vers des publics « à plus forte marge » s’est donc accéléré. La machine à les séparer également. Du « haut de gamme » spécialisé, accessible aux familles aisées, jusqu’aux séjours généralistes, fortement subventionnés.

« Pour les pauvres ».

Un enfer pavé de subventions publiques a facilité ce séparatisme estival. Entre les « politique de la ville » et les « personnes handicapées », les « filles » et les « garçons », les « riches » et les « pauvres ». Entre ces niches, la classe moyenne disparaît des statistiques de la fréquentation. Sa progéniture ne joue plus le rôle d’incubateur démocratique.

« Des projets de territoire : loin des destinations les plus prisées et les plus coûteuses, pourquoi ne pas les aider à rénover 1000 lieux ?  » (photo d’un centre en Savoie vendu sur le « Bon Coin » »)

D’abord, en concentrant les ressources publiques sur l’appui au montage de projets. En suivant le chemin déjà éprouvé avec succès par un certain nombre d’entre eux. En tenant compte des nouvelles attentes familiales, soucieuses de l’ancrage territorial, d’une direction d’équipe ou de la présence d’un référent sanitaire par exemple. Autant d’atouts face aux logiques plus hôtelières. Cela suppose le renforcement et la professionnalisation d’une filière de l’animation en lien avec les activités des collectivités toute l’année (CCAS, périscolaire…). De quoi alimenter des réflexions sur des projets de territoire. Loin des destinations les plus prisées et les plus coûteuses, pourquoi ne pas les aider à rénover 1000 lieux ? Pour ancrer durablement un demi-million d’enfants dans des parcours, voilà l’enjeu. Moins isolés dans le groupe qu’ils viendront eux-mêmes avec une sœoeur, un voisin. Sans nécessairement le ticket d’entrée du comité d’entreprise. En proposant également des formules à faible coût sur le modèle du scoutisme qui passe mieux l’épreuve de la crise. Le prix n’explique pas tout mais il convient d’intégrer cette donne dès la programmation.

Valoriser le choix de l’enfant

La valorisation du choix de l’enfant : c’est là clé essentielle et une rupture avec le modèle des colonies d’antan. Pour autant, elle ne peut se résumer à un guichet ouvert sur une jungle d’opportunités. Faire société, c’est apporter sa pierre à un projet sur un séjour : de réalisation théâtrale, de découverte sportive ou du bricolage. Au stage qui enferme l’expérimenté et isole le néophyte, les pouvoirs publics doivent privilégier l’appui aux séjours de découverte progressive et ludique. Ceux qui actionnent les qualités cognitives moins marquées socialement ou sexuellement.

Des études pointent l’effondrement depuis vingt ans des temps de relations sociales des adolescents.  Pourquoi ne pas créditer chaque enfant d’un « compte colo » individuel ? A l’heure où les pouvoirs publics s’interrogent sur la contribution virtuelle des plateformes d’échanges d’appartement, voilà une opportunité de leur redonner sens et matérialité.

 

Propositions

  1. Un demi million de départs supplémentaires en vacances en cinq ans
  2. Création d’un fonds d’aide aux projets territoriaux : lieux d’accueil et revitalisation de la ruralité, montage en amont dans un souci de maitrise des coûts, ingénierie pédagogique, etc
  3. Financement d’un « compte vacances » par une taxe sur les plateformes de locations

 

L’évaluation de l’école à Chicago

Notre école. Un véritable parcours du combattant dans lequel les parents les mieux dotés culturellement parviennent à tirer parti. Elle laisse en plan une bonne partie d’autres, moins favorisés. Le projet d’école du ministre Blanquer en matière d’évaluation soulève des interrogations de la communauté enseignante. Comment cela se passe ailleurs ? Visite d’un établissement dans un quartier difficile des Etats-Unis.

L’exemple suivi par la Ville de Chicago dans une zone reléguée ne relève ni du miracle et moins encore du miroir infamant. Il bouscule par son originalité. Dans un contexte urbain difficile marqué par une ségrégation sociale et ethnique tenace, l’ancien Maire (Démocrate) Richard M Daley a obtenu la décentralisation pleine et entière des écoles publiques et de leur personnel. C’est une réaction vigoureuse à l’annus horribilis de 1987, couronnement des écoles publiques de la ville comme les pires du pays.

Quels sont les résultats.

Grand changement par rapport à l’ancien système fédéral : les ouvertures et les fermetures des 600 écoles, soit 40 000 employés au total, sont sous la responsabilité du « Chicago Board of Education ».

Quelle est la pierre angulaire de ce projet local éducatif ?

L’autonomie des voies et moyens des chefs d’établissements, soumis à évaluation. La communauté éducative, elle, s’inscrit ainsi dans une feuille de route. Le « manager », responsable de l’établissement, s’engage à évaluer et à publier les résultats sur tous les champs balayés par un « scoring » – de la qualité des enseignants jusqu’à la propreté ou la sécurité – et à en tirer les conséquences organisationnelles.

Très éloignée de la tradition française, la spécificité de l’école publique de Chicago relève d’une liberté qui met au second plan la notion même de « programme » au profit de celle de « progrès » scolaire.

La liberté de recrutement et de fixation des rémunérations des enseignants en sont le corolaire. Il n’est pas rare de voir se pointer au bureau d’embauche nombre d’adultes dont ce n’est pas la profession. Ce sont des porteurs de « projets », parfois des parents ou d’anciens salariés du privé, liés aux parcours des postulants, pour la réussite et parfois aussi pour le pire. Ã charge au directeur de l’établissement d’évaluer l’incidence de ses choix, de revenir sur des orientations pédagogiques, d’établir un « dress code » ou de réviser la rémunération des professeurs, fixée contractuellement, de décider de leur promotion ou de leur rétrogadation. Le bureau de l’éducation supervise la bonne application du code de l’Etat en matière d’éducation et peut autoriser le licenciement des personnels, auditer des établissements.

Que voit-on lorsqu’on pousse une grille d’un établissement de ce type dans une zone de relégation urbaine ? Avant même le serment d’allégeance au drapeau du matin. Un portique pour détecter les armes, filtré par un policier armé à l’entrée, il fait sa ronde la journée dans l’enceinte de l’établissement. On croise des étudiants qui, la plupart du temps, témoignent d’un progrès par rapport à leur ancienne école publique. Les pires d’entre elles ressemblent à certaines écoles françaises.

à Chicago, on y rencontre des tuteurs et des adultes qui accompagnent tôt le matin jusqu’à tard le soir

Considérés comme des « usagers », des enfants sont accompagnés pour se nourrir sainement, faire leur devoir, accéder à des activités périscolaires dont l’expression artistique est le parent riche. En un mot, l’individualisation est privilégiée, l’encadrement sur de larges plages horaires sollicite les ressources budgétaires élargie aux dons.

Dans une main de fer car ici, le règle du « zéro retard » se décline dans un « code de conduite ». Il détaille par le menu les « conduites inappropriées » et une échelle de sanction est adoptée, mise en oeuvre avec réactivité. Elle va du blâme à l’exclusion définitive.

La force de l’exemple vient en contraste provocateur des réactions scandalisées ici par le simple constat de la dimension territoriale d’un projet éducatif. Hélas, dans notre pays, celle-ci s’est imposée de la pire manière au fil des stratégies d’implantations résidentielles et du détricotage de la carte scolaire. Côté contractuels, certaines académies recrutent après un entretien de motivation de quelques minutes. Un pragmatisme sans filet de sécurité resserré l’emporte pour mettre des profs devant les élèves.

En France, l’origine sociale reste deux fois plus impactante sur les trajectoires qu’en Finlande ou même en Corée du sud. L’école primaire, traditionnellement reléguée au second plan dans notre pays, cristallise désormais toutes les envies de réforme. 20% des élèves entrants en 6ème ne maitrisent pas les fondamentaux de la lecture.

 

Feuille de route sur l’énergie

Approuvé par 195 pays fin 2015, l’accord de Paris visait notamment à limiter à 2 degrés le réchauffement climatique par rapport à l’ère préindustrielle, réduire à zéro les émissions nettes de gaz à effet de serre et allouer plus de 100 milliards par an à un fond de lutte contre les effets du changement climatique ».
L’objectif était ambitieux : le seul réchauffement acquis couplé à l’effet futur des gaz déjà émis suffisait dès 2015 à assurer une hausse de 1,5 degrés. Si l’on y ajouter les émissions futures, nous allons désormais vers une hausse de 3,2 degrés selon Climate Action Tracker. Ce qui signifierait en 2100 au moins 2 degrés de plus que ce que nous avons connu cet été.
 
10%

c’est la part de l’électricité mondiale consommée par la climatisation

Le zéro carbone semble loin : la consommation de charbon qui avait reculé en 2015 et 2016 progresse de 1% en 2017. La consommation de pétrole accélère en 2017 (+1,5%, soit la moyenne de 1985 à 2005, contre de +1% de 2006 à 2015). La production d’électricité d’origine renouvelable a augmenté de 6%, mais cette augmentation ne couvre que la moitié de la hausse de la demande mondiale. L’amélioration de l’efficacité énergétique a ralenti en 2017 (+1,7% contre 2,3% les années précédentes), ce que l’Agence Internationale de l’Energie interprète comme un relâchement relatif des efforts des Etats. Enfin, les Etats-Unis ont annoncé la sortie de l’accord de Paris, et le parlement Australien a renoncé à mettre ses engagements dans la loi. Quant au fond mondial, il n’enregistre qu’une dizaine de milliards.
Pourtant l’urgence climatique est reconnue en France, et les français se déclarent majoritairement prêts à payer plus pour réduire leurs émissions
Alors que faire ? D’abord, redoubler les efforts au niveau mondial pour réduire les émissions en ciblant plus ces efforts sur la mesure des resultats et moins sur les annonces. La France seule ne peut rien et d’ici 2100, on peut espérer que les Etats-Unis reviennent dans le jeu collectif. Ensuite, une partie du réchauffement ne pouvant être évitée, augmenter les efforts d’adaptation au réchauffement climatique. Par exemple, des bâtiments pensés pour réduire le besoin en climatisation, qui consomme 10% de l’électricité mondiale.
Il faut en outre veiller à l’efficacité des actions de réduction des émissions. Entre les solutions les plus efficaces (par exemple, la substitution du gaz au charbon ou le reboisement) et les plus coûteuses (certains programmes de biocarburants ), la réduction de CO2 par euro varie d’un rapport de un à cent. Or chaque français émettant au total 13 tonnes de CO2 par an (imports compris), le coût de l’annulation de ces émissions de sera de l’ordre de 1000 euros par an si c’est fait efficacement. Et cet effort sera d’autant augmenté que les solutions retenues seront peu efficaces. Pour éviter cela, il faut fournir de façon transparente un « étalon » pour juger la pertinence de ses actions pour le climat et éviter les « éléphants blancs » : le prix de la tonne de CO2.

« Un dispositif de pilotage qui réduit le chauffage lorsque nous sommes hors de chez nous est d’un excellent rapport coût/bénéfices. Or dans bien des domaines, la France et l’Europe disposent de champions mondiaux des innovations vertes abordables  » Vincent CHAMPAIN

 

Enfin, comme l’a montré le rapport « Transition par l’Innovation » de 2015 études de cas à l’appui, il est possible de réduire les émissions à des coûts abordables. Par exemple, un dispositif de pilotage qui réduit le chauffage lorsque nous sommes hors de chez nous est d’un excellent rapport coût/bénéfices. Or dans bien des domaines, la France et l’Europe disposent de champions mondiaux des « innovations vertes abordables », capables de réduire les émissions de CO2 à un coût par tonne limité. La question du nucléaire doit enfin être abordée avec sérieux, avec tous les coûts de traitement des déchets comme tous les gains liés au carbone évité.
Face à l’ampleur du défi climatique, nous n’avons pas les moyens de nous dispenser d’une analyse sans complaisance du rapport coût/efficacité et de nous égarer dans les fausses solutions. En effet, le pouvoir d’achat des français et le budget alloués au climat étant limités, promouvoir les solutions les plus coûteuses ou se contenter d’annonces, aussi chatoyantes soient-elles, c’est lutter contre le climat.

De l’Intelligence Artificielle : crypto-T-shirt #Episode 10

En discutant avec mon entourage (qui n’est pas forcément dans le digital), je me suis rendue compte que l’approche de ce sujet peut sembler parfois difficile, voir « terrorisant » car les articles semblent inaccessibles pour des novices. En créant ce blog, je souhaite partager mes recherches suite à mes propres questionnements, mais aussi, mes découvertes au travers de présentations d’entreprises innovantes sur l’Intelligence Artificielle.

#Episode 10.

Depuis plusieurs semaines, je vous parle de machine learning, de physique quantique, d’algorithme, de crypto-monnaies, de blockchain…

C’est le moment de décompresser un peu !

 

 

L’été arrive, envie d’un tee-shirt sympa et original !

BlockChainshirt vous propose des designs uniques. Contrairement à la concurrence, il y a une réelle réflexion derrière leurs créations. L’équipe de graphistes conçoit les tee-shirts de manière à faire découvrir l’univers de la cryptomonnaie tout en expliquant sa fonction principale.

Dylan, le founder, investisseur dans les cryptomonnaies, a eu l’idée de créer BlockChainShirt car il souhaitait transmettre sa passion au travers du vêtement.

A ce jour,Tom Fostier et Sérigne Fall l’ont rejoint dans cette aventure.

Une toute jeune marque qui n’existe que depuis quelques mois. La première boutique a été ouverte en Février 2018. Vous pourrez y retrouver toute la première collection en exclusivité.

Je vous invite à visiter leur site pour un petit moment shopping : https://blockchainshirt.io

Les produits ne sont actuellement disponibles que sur la boutique officielle et le site. Mais l’équipe BlockChainShirt met tout en oeuvre pour rendre leurs produits accessibles sur d’autres boutiques. D’ailleurs, si un partenariat vous intéresse, n’hésitez pas à les contacter !

 

 

 

 

De Rugy et la « Cité écologiste »

Force est de reconnaitre qu’après cinquante ans d’histoire, les écologistes excellent au moins dans un exercice : se dénier entre eux la qualité d’écologiste. Les réactions à la nomination de François de Rugy en témoignent. François de Rugy s’est lui-même plié à cette facilité en son temps en accusant ses anciens camarades de Europe Ecologie Les Verts de « gauchisme » en posant dans son livre Ecologie ou gauchisme, il faut choisir  une alternative terriblement réductrice. Reconnaitre la pluralité des courants de cette famille politique semble une gageure bien plus difficile que pour le socialisme en son temps.

Comprendre l’appartenance simultanée de François de Rugy et de ses détracteurs à la même famille politique de l’écologie suppose d’accepter un portrait plus riche en variétés de cette sensibilité politique. De nombreux auteurs et de nombreuses œuvres ont abouti à l’émergence de cette nouvelle tendance politique, aussi riche en tensions internes que stimulante par ses différences constitutives.

Une schématisation de cette multiplicité consisterait  à dresser le constat de trois niveaux de radicalité écologique

Une contestation de notre rapport ontologique au monde (le courant de la « Deep Ecology » ou l’écoféminisme par certains de ses aspects) ou à tout le moins de notre éthique dominante (géocentrisme ou biocentrisme versus anthropocentrisme) ; une critique du système-monde capitaliste[i] dans ses capacités à coordonner les conditions de son existence avec celle des cycles de vie et géobiochimiques de la planète (le courant de la décroissance en incarne sans doute le pôle central) ; enfin une critique interne des institutions libérales dans leur incapacité à évoluer d’une société de consommation de masse prédatrice vers une « Cité Ecologiste ». On peut classer les partis politiques verts existants dans ce dernier courant par leur participation récurrente et généralement assez placide à la vie institutionnelle des démocraties libérales[ii]. Dans ce schéma, les oppositions entre François de Rugy et ses amis et leurs anciens camarades « verts » restent à un niveau très superficiel.

Il n’en reste pas moins un contraste toujours brulant entre certaines prétentions « antisystémiques » de l’écologie politique et la sensibilité plutôt libérale de gauche des partis qui l’incarnent. Il constitue une ressource stratégique récurrente pour les conflits internes à l’intérieur des partis verts (procès en «manque de radicalité ») sans jamais aboutir à la réorganisation de ces partis sur un mode révolutionnaire,  y compris non-violent (gandhien), le seul conséquent avec une réflexion authentiquement antisystémique. Le municipalisme libertaire de Murray Boochkin qui en est une tentative de formulation stratégique a fait assez peu d’émules[iii] ! Ce conflit pose toujours en principe préalable une légitimité supérieure du courant « antisystémique » sur le courant « libéral ».

A cet égard, la candidature de François de Rugy à la primaire de la gauche marquait une tentative d’affirmer la pleine légitimité de l’écologie politique « libérale »

Elle n’a pas en effet à s’humilier constamment devant ses concurrentes. Pour commencer, rappelons que c’est elle qui a formé l’expression « écologie politique » avec Bertrand de Jouvenel dans les années 60. Mais elle a une difficulté à décliner souvent plus avant son identité.

Essayons d’en dessiner les contours

Elle commence d’abord avec une critique des apories de la Cité Productiviste[iv]. Quelles sont-elles ? Attachée à « développer les forces productives », cette Cité favorise en amont la mobilité extrême du travail et du capital. Son premier obstacle est le désir d’enracinement toujours renouvelé des populations, national ou local. En aval, elle favorise l’essor d’une consommation effrénée dans les secteurs où des gains de productivité du travail sont les plus aisés. Elle mutile à la fois le travail ainsi déshumanisé et appauvrit l’horizon de l’existence vers l’emballement pour des formes standardisées de consommation[v]. Enfin, elle mutile notre rapport à la nature, non seulement par sa sous-estimation de coûts de son fonctionnement pour les écosystèmes mais en dévalorisant même la gratuité des dons qu’elle nous apporte.

« Elle désagrège la valeur de la vie contemplative et du temps libre, le sens des loisirs et de la fête, et, pour tout dire, elle profane les rythmes de l’existence condamnés à s’ajuster à sa machinerie et à ses ajustements sans fin des « facteurs de production ». In fine, c’est le bonheur même d’être qu’elle menace »

Ensuite, elle a des alliés dans la société « instituée ». Malgré sa puissance (et son culte de la puissance), sa capacité à faire évoluer historiquement le droit en son sens[vi], ses citadelles de pouvoir et d’argent (mal nommés « lobbys »), la force aussi de son imaginaire de « progrès » alimenté par des succès incontestables, la Cité Productiviste n’a pas réussi à effacer les origines libérales de la société moderne, fondée sur une idée moins « balisée » de l’émancipation des individus[vii]. La discipline par excellence qui devrait en réfléchir et thématiser les enjeux, l’économie, a aussi produit des sous-courants comme l’économie de l’environnement ou l’économie du bien-être, qui fournissent des arguments et des outils à qui veut bien s’en servir pour bâtir une Cité Ecologiste[viii]. L’écologie politique libérale peut ainsi, plus facilement que les autres courants, construire un programme de réformes des politiques économiques, budgétaires et sociales[ix].

Si l’écologie, même libérale, reste politique, c’est qu’il y a bien conflit entre ces deux Cités, la Productiviste et l’Ecologiste

Il est impossible de croire que la seconde advienne spontanément de la première, dont la cohérence et la puissance à s’associer aux désirs humains est trop forte pour s’effacer devant la seconde. Mais la Cité Ecologiste ne fait pas table rase non plus de la société existante, parce que la Cité Productiviste est loin de l’englober encore. Les racines libérales de la société, sa conception individualiste de la recherche de la vie bonne, vivent encore associés au désir de puissance sans fin du productivisme.

Plus grave, la Cité Productiviste, qui s’étend sur un nombre toujours plus grand de nations, échoue à intégrer les limites planétaires aux ressources qu’elle consomme.  Par ailleurs, elle s’avère un assez douteux véhicule des valeurs libérales dans les nations qu’elle a séduites (la Chine par exemple). Nous sommes arrivés à un tournant terrifiant dans l’histoire de l’écologie politique. Il s’agissait il y a peu encore de transformer notre civilisation pour l’adapter aux contraintes naturelles,  il devient de plus en plus clair hélas! que c’est davantage la civilisation libérale qui est menacée aujourd’hui des effets incontrôlés du productivisme sur le système planétaire.

La Cité Productiviste a certes ses solutions, qu’elle n’énonce que mezzo voce encore : géoingénierie, génie génétique appliqué à l’espèce humaine le cas échéant, rêveries autour de la maitrise de la fusion nucléaire, extension du domaine de la production au-delà des limites de biosphère — et Elon Musk est son prophète ! Ayant toujours subordonné les droits de l’individu à l’impératif de puissance collective, sa résolution à poursuivre sur sa trajectoire ne fait que peu de doute.

L’alliance de la société libérale et de la Cité Productiviste arrive à un moment critique de son histoire

Et toute l’ambiguïté d’Emmanuel Macron a été mise à nu au moment de la démission de Nicolas Hulot. Très bien, trop bien, trop vite, identifié comme un libéral, Emmanuel Macron incarne  aussi – et sans doute surtout – un projet néo-saint-simonien qui a été quelque peu occulté. Hors celui-ci s’acclimate très bien des renforcements du pouvoir de l’Etat sur les individus : les lois sur l’état d’urgence, la loi asile et immigration en témoignent. Ce « saint-simonisme » acceptera davantage de prendre des mesures de protection pour les abeilles (à miel) que pour les frelons et autres « nuisibles » identifiés par les fédérations de chasse. La contradiction entre les dimensions à la fois individualistes et émancipatrices du projet que François de Rugy avait proposé au cours de la primaire de la gauche et la pratique actuelle du gouvernement est malheureusement éclatante.

Peut-on verdir le « saint-simonisme » ?

Dans sa logique d’ensemble, non, bien entendu (Pour un point du vue opposé, voir Juliette Grange, Pour une philosophie de l’écologie, 2012). Mais il reste suffisamment plastique pour permettre le refus des projets « productivistes » obsolètes (comme l’était l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes) et accepter les « innovations écologistes » prometteuses. Concrètement, le transfert des bases de la fiscalité du travail et du capital vers les ressources naturelles est engagé et mérite d’être amplifié au-delà de 1 point du PIB[x]. La réforme du couteux Crédit Impôt Recherche en crédit d’impôt pour l’innovation verte est une piste d’économie et de performance[xi]. Le projet de valoriser Paris comme capitale de la finance verte est bienvenue – ce sont les capitaux privés qu’il faut mobiliser pour des pans de la transition écologique (économies d’énergies et énergies renouvelables). Les idées préconisées dans le rapport CAP 22 de revoir l’invraisemblable suréquipement de la France en aéroports « régionaux », d’instaurer une vignettes poids-lourd et la création de péages urbains sont intéressantes. L’orientation des dépenses de l’assurance-maladie vers des actes de prévention est aussi une source de performance économique et sanitaire. Les contrats de transition écologique peuvent-ils être une occasion d’une relocalisation partielle de l’économie ? Il faut le souhaiter.

De manière générale, la transition écologique peut accompagner la réorganisation des recettes et des dépenses publiques 

« S’agissant de l’ambition, les politiques environnementales constituent un cas emblématique. En théorie, elles ne devraient pas peser sur le budget puisqu’il s’agit de corriger un problème d’externalité : la solution pour cela est d’instaurer un signal-prix incitatif, par l’éco-fiscalité ou des marchés de quotas sous plafond global (voir l’expérience suédoise). L’impact budgétaire peut même être favorable : recettes fiscales à court terme, réduction des dépenses curatives à long terme. »[xii] Les chantiers ne manquent pas avant d’arriver au noyau dur de l’opposition entre les paradigmes écologistes et productivistes. Espérons qu’ils soient mis en œuvre dans les années qui viennent !

NOTES

[i] L’écologie politique serait un mouvement « antisystémique » au sens d’Immanuel Wallerstein au sein du système-monde capitaliste. Voir Comprendre le monde, La Découverte, 2009

[ii] Pour un « échantillonnage » plus complet des courants écologiques, voir Carolyn Merchant, Ecology Second Edition, Humanity Books, 2008

[iii] Lire par exemple Murray Bookchin, Open Letter to the Ecology Movement, 1980, repris dans Toward an Ecological Society, Black Rose Books, 1985

[iv] Nous reprenons ici les analyses de Bertrand de Jouvenel dans Arcadie, Gallimard 2002, et La civilisation de puissance, Fayard, 1976

[v] Sur la « réification » du travail comme facteur de production et sur la consommation comme style de vie aliénant notre rapport au monde, voir aussi Pape François, Lettre Encyclique Laudato Si’, particulièrement §124-129, §203-204 et §222-223

[vi] François Ost, La nature hors la loi, La découverte, 2003 particulièrement les chapitres 2 et 3, et cet exemple, p67 : « le temps du travail, de l’industrie commence ; l’idée et le respect de la propriété foncière doivent faire place à l’idée et au respect de la production. » Lerminier 1831

[vii] Sur le conflit entre l’éthos libéral et l’éthos productiviste dans nos sociétés modernes, voir Michael Oakeshott, Morale et politique dans l’Europe moderne, Les Belles Lettres, 2006 ,  le chapitre VIII sur la théorie politique du productivisme et le chapitre VI sur son articulation avec le « libéralisme historique ».

[viii] Par exemple Gilles Rotillon Economie des ressources naturelles, La découverte, 2005, et, avec Philippe Bontemps, l’économie de l’environnement, La Découverte, 2003

[ix] Nous laisserons les lecteurs juges de la crédibilité d’une offre politique construite autour des propositions figurant dans le livre Gouverner la Décroissance, dir Agnès Sinaï et Mathilde Szuba, Sciences Po les Presses, 2017, particulièrement les chapitres 4 « le rationnement, outil convivial » et 7 « pour un aménagement permaculturel des territoires ». Certaines propositions de ce livre relevant pour leur part de l’écologie libérale et réformiste de gauche la plus traditionnelle (le chapitre 9 sur l’adaptation de notre modèle social ainsi que le chapitre 2 sur la création d’un revenu de transition écologique)

[x] Lire le « Rapport 2018 de la Commission Mondiale sur l’Économie et le Climat » par exemple

[xi] Sur la nécessité d’une politique industrielle verte, en surcroit des politiques de taxations de ressources naturelles, cf Aghion, Cette, Cohen, Changer de modèle, Odile Jacob, 2015, p199-200

[xii] Note du Conseil d’Analyse Economique, n°43.

 

 

Photos : Nathalie Tiennot, Flicker