Le temps de la ville moyenne

Notre contribution publiée par La Tribune le 22 juillet 2020

Les écologistes métropolitains résistent à considérer certaines préférences françaises, comme la maison individuelle, ses représentations en matière de qualité de vie, d’éducation et de sécurité. Les fractures territoriales et sociales auront raison de ce déni pour au moins trois raisons. 

D’une part, la concentration accrue de l’emploi dans les pôles urbains et la hausse du coût du foncier ont contribué à pousser nombre de nos concitoyens dans les périphéries. D’autre part, les temps de contacts avec les villes centres se font avec un recours massif à la voiture individuelle thermique. Avec elle, augmentent l’empreinte environnementale, l’artificialisation des sols et s’éloignent les perspectives d’ascension sociale, les bassins d’emploi et les réseaux éducatifs. Enfin, avec l’évolution des modes de consommation, la dévitalisation des cœurs de ville – même si les efforts de la puissance publique sont considérables en la matière – un nombre croissant de citoyens ressent un sentiment de solitude et de délaissement. 

La crise sanitaire annonce un changement des perceptions

La prise de distance apparaît désormais comme un potentiel de richesses quand la métropole s’engorge et renvoie à l’idée de promiscuité, de pollutions, de mauvaise santé, et de vie chère. Plus profondément, le territoire de la “ville moyenne”, entre bourg rural et 100 000 habitants, est désormais plébiscité par près de trois-quarts français. Selon un récent sondage de l’IFOP (2019), il représente tout à la fois un plafond de leurs attentes et un plancher de perspectives. Il regroupe le tiers de la population française, des quartiers prioritaires et des établissements de santé ainsi que les succursales des Universités. « Trait d’union » entre ruralité et espaces métropolitains, ce territoire dispose de la taille critique pour faire face à l’arrivée de nouvelles populations.

La crise sanitaire annonce un changement des perceptions. La prise de distance apparaît désormais comme un potentiel de richesses quand la métropole s’engorge et renvoie à l’idée de promiscuité, de pollutions, de mauvaise santé, et de vie chère. Plus profondément, le territoire de la “ville moyenne”, entre bourg rural et 100 000 habitants, est désormais plébiscité par près de trois-quarts français. Selon un récent sondage de l’IFOP (2019), il représente tout à la fois un plafond de leurs attentes et un plancher de perspectives. Il regroupe le tiers de la population française, des quartiers prioritaires et des établissements de santé ainsi que les succursales des Universités. « Trait d’union » entre ruralité et espaces métropolitains, ce territoire dispose de la taille critique pour faire face à l’arrivée de nouvelles populations. 

Cela oblige à des coutures urgentes, pour mieux filer la trame d’une économie fondée sur ce qui marche déjà. En accompagnant les individus et en s’appuyant sur des attentes populaires.

Par exemple, un «droit à la mobilité durable» doit offrir une solution de déplacement à chacun sans recours systématique à la voiture individuelle. Un «droit à l’émancipation sociale», se déclinerait sur un «compte personnel», sous forme de points, cumulables et convertissables pour accéder aux besoins fondamentaux : formation, ancienneté, mutuelle, aide au déménagement, garantie jeunes, cours du soir pour adultes qui souhaiteraient jouer une deuxième chance comme en Scandinavie, etc. Ce compte pourrait être abondé par l’État, les accords de branche et les régions. 

Les circuits courts, l’alimentation saine, l’économie du réemploi et du recyclage, la diffusion d’une culture du vélo, la valorisation énergétique ou l’isolation constituent des mailles connues de développement et de réussites pour ces territoires. Pour accroitre les effets du plan de relance sans précédent en discussion à l’Assemblée, elles doivent être renforcées. À l’image d’expériences au Canada ou au Japon, des sociétés de développement commercial mobilisent entreprises et associations de quartiers autour de « banques de commerces vides » pour diminuer la vacance. En France, des villes dynamiques utilisent monnaies complémentaires et des préemptions ciblées pour accroître l’impact de la consommation sur le tissu local.

Demain, avec la généralisation du Très-Haut-Débit, la voiture autonome, nous améliorerons la compétitivité globale des villes moyennes. Les utilisations du foncier seront optimisées dans sa capacité naturelle à rendre des services écosystémiques. Par exemple, l’arbre réduit certes l’impact des pollutions mais sa capacité à se substituer à des réseaux classiques pour filtrer l’eau reste encore sous-estimée.

Enfin, des développements industriels locaux doivent être accélérés sur l’hydrogène décarboné et la méthanisation à l’image de nos voisins allemand et portugais.

Nous faisons le pari d’un socle productif pour chaque territoire en nous appuyant sur des relocalisations choisies et des déconcentrations supplémentaires d’administrations centrales. La production de réseaux locaux d’énergies renouvelables entre bourgs et villes moyennes et l’émergence de centrales de grandes tailles (méthanisation, éolienne, agri voltaïque) seront autant de charpentes de la maison France. D’autant plus solides qu’elles seront issues des territoires qui n’ont pas encore déployés tous leurs atouts.

         Osons le temps de la ville moyenne, source de relance économique sociale et écologique. 

Hélène Roques, Territoires de Progrès

Jean-Marc Fabius, fondateur de Green LightHouse Developpement

Jean-Marc Pasquet, think tank Novo Ideo

(Crédits : Nicolas Brignol via Wikipedia (CC BY-SA 3.0))

Paris : sortir la vieillesse du placard

Face à la canicule et à la pollution, la vulnérabilité des seniors est plus importante. Ce qui ne les incite pas à sortir de leur logement, et accélère l’isolement et la perte de mobilité. Anne Lebreton a publié cette tribune dans le « Huff »le 26 juin 2019.

Un quart des Parisiens aura plus de 60 ans en 2030 et 10% plus de 75 ans. Si le revenu moyen des seniors est plus élevé dans la capitale qu’en France, leur part vivant sous le seuil de pauvreté (15,5%) (souvent dans des quartiers qui sont devenus très chers) et allocataires du minimum vieillesse, est supérieure de moitié au reste du pays. Ces seniors à faibles revenus sont particulièrement touchés par la “précarité énergétique”, ils consacrent plus de 10% de leur revenu à ces dépenses. Beaucoup d’entre eux ne demandent pas les allocations auxquelles ils ont droit: “je me débrouille bien, j’achète en promotion”, “il y en a qui en ont plus besoin que moi”.

Certains ont moins de 300 euros de reste à vivre.

Près d’un quart -souvent suite au décès du conjoint- affecte au paiement de son loyer une part trop importante de ses ressources.

Je veux un Paris qui accompagne les seniors dans leur souhait de couler de beaux jours dans la capitale.

Pour ceux -les plus nombreux- qui sont parfaitement actifs, et jusqu’à souvent plus de 90 ans, cela veut dire qu’ils prennent pleinement leur place dans la vie de la cité: engagements politiques, mandats électifs, emplois complémentaires à leur retraite, engagements associatifs (sans les seniors, aucune association ne fonctionnerait), vie culturelle.

A 70 ans, on s’occupe quelquefois encore de ses propres parents!

Mais pour ceux-là et pour les autres aussi, avec les administrations en charge du grand âge, et les nouvelles “Maisons des aînés et des aidants”, il faut tout faire pour adapter davantage la ville à une réalité grandissante: on vieillit le plus souvent chez soi.

A nous de travailler finement à l’ouverture des droits, de renforcer l’aide à domicile locale, à nous de proposer des solutions pratiques de déplacements, de travailler beaucoup plus efficacement à l’adaptation des logements (petits travaux, isolations, aménagements intérieurs sur la mobilité). Nous devons aussi faciliter les changements désirés vers un autre logement plus adapté. Et pour atteindre ce but, il est nécessaire de lancer une petite révolution:  il faut sortir la vieillesse de son placard, il faut en parler, il faut l’anticiper.  

Sur le grand âge nous vivons une révolution. La Silver économie est en plein boom. A l’heure de la robotique, et bientôt des voitures sans conducteurs, à 70 ans maintenant, est-on vraiment un senior? A 70 ans, on s’occupe quelquefois encore de ses propres parents!

La robotique ne résoudra pas certains problèmes bien terre à terre liés à l’habitat parisien: descendre d’un 4ème étage d’un immeuble du 17ème siècle sans ascenseur avec une mobilité réduite

La robotique ne résoudra pas certains problèmes bien terre à terre liés à l’habitat parisien: descendre d’un 4ème étage d’un immeuble du 17ème siècle sans ascenseur avec une mobilité réduite, faire face à l’impossibilité réelle de changer rapidement de logement dans Paris où la pénurie de m2 touche tous les aspects de la vie, être seul, le plus souvent seule, avec des enfants qui vivent ailleurs, ou pas d’enfants.

La vision des seniors a également changé. Avoir 70 ans aujourd’hui ne revêt pas la même réalité qu’il y trente ou quarante ans. La vulnérabilité face à la pollution et à la chaleur est pourtant plus importante que lorsqu’on est dans la vie active. La sensibilité quant à la qualité et la capacité de régénération de son environnement de proximité est plus forte. Un environnement dégradé en termes de bruit, de pollution, d’absence de possibilité de ressourcement n’incite pas nos seniors à sortir de leur logement. Ceci accélère l’isolement et la perte de mobilité.

Je m’engage pour que chaque parisien ait à moins de cinq minutes de chez lui un ilot de tranquillité et de fraicheur. C’est la proximité des lieux de vie qui importe, beaucoup plus que d’éventuelles forêts au centre de Paris. Pour se poser en sécurité, dans son quartier, sans la cohue des grands aménagements, je m’engage pour que ces lieux permettent de redécouvrir la rue comme espace où l’on puisse faire simplement une pause. Créons ces espaces près des cafés qui remplissent si souvent un rôle essentiel de lien social réel -et sans aucune reconnaissance publique- pour beaucoup de nos seniors.

Établissons des parcours de promenade verte avec les maires d’arrondissement, les conseils de quartier, les commerçants pour ouvrir nos quartiers trop enserrés dans la minéralité. Ils relieront parcs, jardins et rues ordinaires rendues aux promeneurs, avec des bancs et des arbres en pleine terre qui assumeront pleinement leur fonction de climatisation.

Établissons des parcours de promenade verte avec les maires d’arrondissement, les conseils de quartier, les commerçants pour ouvrir nos quartiers trop enserrés dans la minéralité.

Alors que Dominique Libault vient de rendre son rapport sur la dépendance au premier ministre, accentuons aussi l’effort quantitatif et qualitatif sur les structures de dépendance, en ayant comme objectif d’obtenir le label “humanitude” pour les structures parisiennes: pas de soin forcé, respect de l’intimité, le vivre et mourir debout, l’ouverture de la structure vers l’extérieur qui devient un lieu de vie et d’envies.

Pour les seniors à Paris, trouver des solutions concrètes aux problèmes de solitude, de mobilité et de dépendance seront les trois défis de la prochaine mandature, un travail qui faudra continuer de co-construire avec eux.

Les terroristes expliqués aux paresseux

De petite souris heureuse d’observer le fonctionnement d’un tribunal, on passe à la déception d’en rester à la superficialité des choses. Un peu comme si le récit BD du procès de Nuremberg nous avait donné à voir la file d’attente, son petit manège médiatique, l’égo des ténors…et puis c’est (presque) tout.

A un trait clair près de Leslie Plée.

L’enquête de Doan Bui, journaliste à l’ Obs « nous en apprend sur nous-mêmes », indique la quatrième de couverture.

Si ce « nous » cherche à disperser ses peurs dans l’évitement, alors le pari est réussi. On cherchera plus vainement dans la parole des victimes et accusés des clés pour comprendre.

La fascination de jeunes pour le jihadisme, la radicalisation ? Une affaire entre « potes », devant la télé, sans réseaux. Une histoire de fratrie, des manipulations mentales qui tournent mal. Des névroses familiales en proie aux violences et baignées dans une « haine » dont on a du mal à lire le nom.

La perte d’altérité semble avoir pour seul moteur le déraillement psychologique ou la misère sociale. L’éloignement de prisonniers radicalisés : la voie de sortie des rares repentis

Vilains garçons, vilaines filles.

Cet album sur le procès de Merah nous en apprend davantage sur la difficulté d’esprit rationnel à retracer l’engagement enthousiaste de ces assassins pour un projet politique. Quel est-il ? Le rétablissement du Moyen-Âge pour les « mécréants ». Comment se nomme-t-il ? L’islam radical. Comment agit-il ? Tel un puissant aimant qui a aspiré près de 4 000 jeunes partis se battre, fait sans précédent depuis le nazisme, contre une partie de leurs propres compatriotes.

Ce défi culturel et éducatif opposé à nos raisons ne trouve ni les bons diagnostics dans cet album, que des pistes secondes, et quelques bons sentiments placés par l’auteur dans les bulles de ses enfants.

« C’est quoi un terroriste » répond hélas à une autre question dont la crise de la presse est la réponse : « c’est quoi un journaliste ?».

Trop de « live-twitters » cernés de hashtags.

De Rugy et la « Cité écologiste »

Force est de reconnaitre qu’après cinquante ans d’histoire, les écologistes excellent au moins dans un exercice : se dénier entre eux la qualité d’écologiste. Les réactions à la nomination de François de Rugy en témoignent. François de Rugy s’est lui-même plié à cette facilité en son temps en accusant ses anciens camarades de Europe Ecologie Les Verts de « gauchisme » en posant dans son livre Ecologie ou gauchisme, il faut choisir  une alternative terriblement réductrice. Reconnaitre la pluralité des courants de cette famille politique semble une gageure bien plus difficile que pour le socialisme en son temps.

Comprendre l’appartenance simultanée de François de Rugy et de ses détracteurs à la même famille politique de l’écologie suppose d’accepter un portrait plus riche en variétés de cette sensibilité politique. De nombreux auteurs et de nombreuses œuvres ont abouti à l’émergence de cette nouvelle tendance politique, aussi riche en tensions internes que stimulante par ses différences constitutives.

Une schématisation de cette multiplicité consisterait  à dresser le constat de trois niveaux de radicalité écologique

Une contestation de notre rapport ontologique au monde (le courant de la « Deep Ecology » ou l’écoféminisme par certains de ses aspects) ou à tout le moins de notre éthique dominante (géocentrisme ou biocentrisme versus anthropocentrisme) ; une critique du système-monde capitaliste[i] dans ses capacités à coordonner les conditions de son existence avec celle des cycles de vie et géobiochimiques de la planète (le courant de la décroissance en incarne sans doute le pôle central) ; enfin une critique interne des institutions libérales dans leur incapacité à évoluer d’une société de consommation de masse prédatrice vers une « Cité Ecologiste ». On peut classer les partis politiques verts existants dans ce dernier courant par leur participation récurrente et généralement assez placide à la vie institutionnelle des démocraties libérales[ii]. Dans ce schéma, les oppositions entre François de Rugy et ses amis et leurs anciens camarades « verts » restent à un niveau très superficiel.

Il n’en reste pas moins un contraste toujours brulant entre certaines prétentions « antisystémiques » de l’écologie politique et la sensibilité plutôt libérale de gauche des partis qui l’incarnent. Il constitue une ressource stratégique récurrente pour les conflits internes à l’intérieur des partis verts (procès en «manque de radicalité ») sans jamais aboutir à la réorganisation de ces partis sur un mode révolutionnaire,  y compris non-violent (gandhien), le seul conséquent avec une réflexion authentiquement antisystémique. Le municipalisme libertaire de Murray Boochkin qui en est une tentative de formulation stratégique a fait assez peu d’émules[iii] ! Ce conflit pose toujours en principe préalable une légitimité supérieure du courant « antisystémique » sur le courant « libéral ».

A cet égard, la candidature de François de Rugy à la primaire de la gauche marquait une tentative d’affirmer la pleine légitimité de l’écologie politique « libérale »

Elle n’a pas en effet à s’humilier constamment devant ses concurrentes. Pour commencer, rappelons que c’est elle qui a formé l’expression « écologie politique » avec Bertrand de Jouvenel dans les années 60. Mais elle a une difficulté à décliner souvent plus avant son identité.

Essayons d’en dessiner les contours

Elle commence d’abord avec une critique des apories de la Cité Productiviste[iv]. Quelles sont-elles ? Attachée à « développer les forces productives », cette Cité favorise en amont la mobilité extrême du travail et du capital. Son premier obstacle est le désir d’enracinement toujours renouvelé des populations, national ou local. En aval, elle favorise l’essor d’une consommation effrénée dans les secteurs où des gains de productivité du travail sont les plus aisés. Elle mutile à la fois le travail ainsi déshumanisé et appauvrit l’horizon de l’existence vers l’emballement pour des formes standardisées de consommation[v]. Enfin, elle mutile notre rapport à la nature, non seulement par sa sous-estimation de coûts de son fonctionnement pour les écosystèmes mais en dévalorisant même la gratuité des dons qu’elle nous apporte.

« Elle désagrège la valeur de la vie contemplative et du temps libre, le sens des loisirs et de la fête, et, pour tout dire, elle profane les rythmes de l’existence condamnés à s’ajuster à sa machinerie et à ses ajustements sans fin des « facteurs de production ». In fine, c’est le bonheur même d’être qu’elle menace »

Ensuite, elle a des alliés dans la société « instituée ». Malgré sa puissance (et son culte de la puissance), sa capacité à faire évoluer historiquement le droit en son sens[vi], ses citadelles de pouvoir et d’argent (mal nommés « lobbys »), la force aussi de son imaginaire de « progrès » alimenté par des succès incontestables, la Cité Productiviste n’a pas réussi à effacer les origines libérales de la société moderne, fondée sur une idée moins « balisée » de l’émancipation des individus[vii]. La discipline par excellence qui devrait en réfléchir et thématiser les enjeux, l’économie, a aussi produit des sous-courants comme l’économie de l’environnement ou l’économie du bien-être, qui fournissent des arguments et des outils à qui veut bien s’en servir pour bâtir une Cité Ecologiste[viii]. L’écologie politique libérale peut ainsi, plus facilement que les autres courants, construire un programme de réformes des politiques économiques, budgétaires et sociales[ix].

Si l’écologie, même libérale, reste politique, c’est qu’il y a bien conflit entre ces deux Cités, la Productiviste et l’Ecologiste

Il est impossible de croire que la seconde advienne spontanément de la première, dont la cohérence et la puissance à s’associer aux désirs humains est trop forte pour s’effacer devant la seconde. Mais la Cité Ecologiste ne fait pas table rase non plus de la société existante, parce que la Cité Productiviste est loin de l’englober encore. Les racines libérales de la société, sa conception individualiste de la recherche de la vie bonne, vivent encore associés au désir de puissance sans fin du productivisme.

Plus grave, la Cité Productiviste, qui s’étend sur un nombre toujours plus grand de nations, échoue à intégrer les limites planétaires aux ressources qu’elle consomme.  Par ailleurs, elle s’avère un assez douteux véhicule des valeurs libérales dans les nations qu’elle a séduites (la Chine par exemple). Nous sommes arrivés à un tournant terrifiant dans l’histoire de l’écologie politique. Il s’agissait il y a peu encore de transformer notre civilisation pour l’adapter aux contraintes naturelles,  il devient de plus en plus clair hélas! que c’est davantage la civilisation libérale qui est menacée aujourd’hui des effets incontrôlés du productivisme sur le système planétaire.

La Cité Productiviste a certes ses solutions, qu’elle n’énonce que mezzo voce encore : géoingénierie, génie génétique appliqué à l’espèce humaine le cas échéant, rêveries autour de la maitrise de la fusion nucléaire, extension du domaine de la production au-delà des limites de biosphère — et Elon Musk est son prophète ! Ayant toujours subordonné les droits de l’individu à l’impératif de puissance collective, sa résolution à poursuivre sur sa trajectoire ne fait que peu de doute.

L’alliance de la société libérale et de la Cité Productiviste arrive à un moment critique de son histoire

Et toute l’ambiguïté d’Emmanuel Macron a été mise à nu au moment de la démission de Nicolas Hulot. Très bien, trop bien, trop vite, identifié comme un libéral, Emmanuel Macron incarne  aussi – et sans doute surtout – un projet néo-saint-simonien qui a été quelque peu occulté. Hors celui-ci s’acclimate très bien des renforcements du pouvoir de l’Etat sur les individus : les lois sur l’état d’urgence, la loi asile et immigration en témoignent. Ce « saint-simonisme » acceptera davantage de prendre des mesures de protection pour les abeilles (à miel) que pour les frelons et autres « nuisibles » identifiés par les fédérations de chasse. La contradiction entre les dimensions à la fois individualistes et émancipatrices du projet que François de Rugy avait proposé au cours de la primaire de la gauche et la pratique actuelle du gouvernement est malheureusement éclatante.

Peut-on verdir le « saint-simonisme » ?

Dans sa logique d’ensemble, non, bien entendu (Pour un point du vue opposé, voir Juliette Grange, Pour une philosophie de l’écologie, 2012). Mais il reste suffisamment plastique pour permettre le refus des projets « productivistes » obsolètes (comme l’était l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes) et accepter les « innovations écologistes » prometteuses. Concrètement, le transfert des bases de la fiscalité du travail et du capital vers les ressources naturelles est engagé et mérite d’être amplifié au-delà de 1 point du PIB[x]. La réforme du couteux Crédit Impôt Recherche en crédit d’impôt pour l’innovation verte est une piste d’économie et de performance[xi]. Le projet de valoriser Paris comme capitale de la finance verte est bienvenue – ce sont les capitaux privés qu’il faut mobiliser pour des pans de la transition écologique (économies d’énergies et énergies renouvelables). Les idées préconisées dans le rapport CAP 22 de revoir l’invraisemblable suréquipement de la France en aéroports « régionaux », d’instaurer une vignettes poids-lourd et la création de péages urbains sont intéressantes. L’orientation des dépenses de l’assurance-maladie vers des actes de prévention est aussi une source de performance économique et sanitaire. Les contrats de transition écologique peuvent-ils être une occasion d’une relocalisation partielle de l’économie ? Il faut le souhaiter.

De manière générale, la transition écologique peut accompagner la réorganisation des recettes et des dépenses publiques 

« S’agissant de l’ambition, les politiques environnementales constituent un cas emblématique. En théorie, elles ne devraient pas peser sur le budget puisqu’il s’agit de corriger un problème d’externalité : la solution pour cela est d’instaurer un signal-prix incitatif, par l’éco-fiscalité ou des marchés de quotas sous plafond global (voir l’expérience suédoise). L’impact budgétaire peut même être favorable : recettes fiscales à court terme, réduction des dépenses curatives à long terme. »[xii] Les chantiers ne manquent pas avant d’arriver au noyau dur de l’opposition entre les paradigmes écologistes et productivistes. Espérons qu’ils soient mis en œuvre dans les années qui viennent !

NOTES

[i] L’écologie politique serait un mouvement « antisystémique » au sens d’Immanuel Wallerstein au sein du système-monde capitaliste. Voir Comprendre le monde, La Découverte, 2009

[ii] Pour un « échantillonnage » plus complet des courants écologiques, voir Carolyn Merchant, Ecology Second Edition, Humanity Books, 2008

[iii] Lire par exemple Murray Bookchin, Open Letter to the Ecology Movement, 1980, repris dans Toward an Ecological Society, Black Rose Books, 1985

[iv] Nous reprenons ici les analyses de Bertrand de Jouvenel dans Arcadie, Gallimard 2002, et La civilisation de puissance, Fayard, 1976

[v] Sur la « réification » du travail comme facteur de production et sur la consommation comme style de vie aliénant notre rapport au monde, voir aussi Pape François, Lettre Encyclique Laudato Si’, particulièrement §124-129, §203-204 et §222-223

[vi] François Ost, La nature hors la loi, La découverte, 2003 particulièrement les chapitres 2 et 3, et cet exemple, p67 : « le temps du travail, de l’industrie commence ; l’idée et le respect de la propriété foncière doivent faire place à l’idée et au respect de la production. » Lerminier 1831

[vii] Sur le conflit entre l’éthos libéral et l’éthos productiviste dans nos sociétés modernes, voir Michael Oakeshott, Morale et politique dans l’Europe moderne, Les Belles Lettres, 2006 ,  le chapitre VIII sur la théorie politique du productivisme et le chapitre VI sur son articulation avec le « libéralisme historique ».

[viii] Par exemple Gilles Rotillon Economie des ressources naturelles, La découverte, 2005, et, avec Philippe Bontemps, l’économie de l’environnement, La Découverte, 2003

[ix] Nous laisserons les lecteurs juges de la crédibilité d’une offre politique construite autour des propositions figurant dans le livre Gouverner la Décroissance, dir Agnès Sinaï et Mathilde Szuba, Sciences Po les Presses, 2017, particulièrement les chapitres 4 « le rationnement, outil convivial » et 7 « pour un aménagement permaculturel des territoires ». Certaines propositions de ce livre relevant pour leur part de l’écologie libérale et réformiste de gauche la plus traditionnelle (le chapitre 9 sur l’adaptation de notre modèle social ainsi que le chapitre 2 sur la création d’un revenu de transition écologique)

[x] Lire le « Rapport 2018 de la Commission Mondiale sur l’Économie et le Climat » par exemple

[xi] Sur la nécessité d’une politique industrielle verte, en surcroit des politiques de taxations de ressources naturelles, cf Aghion, Cette, Cohen, Changer de modèle, Odile Jacob, 2015, p199-200

[xii] Note du Conseil d’Analyse Economique, n°43.

 

 

Photos : Nathalie Tiennot, Flicker