Le bonheur au travail ?

BIEN ÊTRE = PIPEAU ?

 

Les cyniques pointeront une mode managériale influencée par la psychologie positive anglo-saxonne. Les philosophes noteront qu’en période de moindres opportunités, le bonheur stoïque (tenter de faire désirer le job que l’on a) prend le pas sur le bonheur épicurien (tenter d’avoir le job que l’on désire). Les économistes noteront la causalité entre employés heureux, employés productifs et clients satisfaits. Mais nul ne niera que le « management par le bonheur » est à la mode. Même la sérieuse OCDE, davantage connue pour ses travaux sur les déficits publics et les réformes structurelles, publie une étude sur le bien-être au travail.

De plus en plus d’entreprises se construisent sur l’inverse du modèle d’entreprise bâtie sur l’idée que le succès collectif donnera les moyens du bonheur individuel de chacun.

Sarenza insuffle à ses employés un « esprit drôle et décalé dans des pieds bien chaussés ».

MyLittleParis prône un « Wow Effect » afin d’étonner et d’inspirer le quotidien de ses abonnées, et organise pour ses salariés des moments de partage pour découvrir ensemble de nouveaux concepts ou tendances afin de nourrir leur créativité.

SeLoger accompagne ses employés dès le recrutement avec des messages forts sur sa culture et promeut l’épanouissement de ses salariés autant que leur performance. De plus en plus de grandes entreprises mesurent par enquête l’adhésion à la stratégie de l’entreprise, le sentiment d’épanouissement ou le ressenti sur les perspectives de développement.

Elles suivent des stratégies variées, mais qui partagent plusieurs dimensions :

– Donner à chacun une maîtrise de ses activités. Plus le système de management sera clair sur les finalités en laissant de la souplesse sur les façons d’y arriver, et plus il permettra d’accompagner le développement de nouvelles compétences, plus les salariés s’y épanouiront.

– Renforcer le lien et le sentiment d’appartenance. Chacun de nous a besoin de faire partie d’un groupe et d’y trouver une place. Francis Fukuyama décrivait six critères qui renforcent la cohésion d’un groupe : la taille (le sentiment d’appartenance sera plus fort dans une PME ou dans une petite équipe), l’existence d’une identité forte (une entreprise qui se démarque par son image générera plus d’adhésion), la fréquence des relations (les rencontres physiques pèsent plus que les « conference calls »), l’existence de valeurs communes (des règles ou des méthodes communes, une culture forte?), le niveau de justice (les salariés seront plus attachés à une entreprise méritocratique) et le niveau de transparence (par exemple, pour les opportunités de mobilité interne ou la collégialité des décisions).

Chaque gouvernement promet de nouveaux champs à la négociation collective, de nouvelles lois puis de nouvelles simplifications. Mais curieusement, la question du bonheur au travail est le grand absent des agendas sociaux. Certes, elle se prête difficilement à des lois, mais elle pourrait par exemple faire l’objet de discussions avec les représentants des salariés, ou constituer une orientation utile des programmes de formation. Dès lors, pourquoi ne pas en faire la première des contreparties du pacte de responsabilité ?

de Rugy : « Je veux rendre notre Etat plus agile »

La Constitution affirme que la « République française est décentralisée ». Pour autant, force est de constater que l’organisation administrative privilégie la centralité. De même, plus de 30 ans après les lois Defferre, notre pays ne semble avoir pris conscience de ses diversités territoriales. Il est figé dans une vision monolithique de l’action, la plupart des décideurs qu’ils soient politiques ou administratifs résident à Paris. Leur vision des altérités territoriales reste marginale. Elle contraint les marges de manœuvre déjà réduites par l’économie des ressources. Pourtant, la montée en puissance de l’extrême droite et du ras-le-bol « anti-système » devraient conduire au décloisonnement total des leviers de l’action publique. François de RUGY, député écologiste et candidat à la primaire de la gauche et des écologistes, exprime dans cet entretien pour NOVO IDEO sa vision d’un Etat moins omnipotent et plus efficace.

Alors que le discours politique semble discrédité par un procès fait en inaction, comment retrouver de l’action publique au temps de la rareté budgétaire…

Les cadres politiques se focalisent à tort sur les différences de projets portant sur un demi point de déficit public, en plus ou en moins. Or, là n’est pas l’essence des maux français. Nos concitoyens ont en réalité une perception très fine du défaut d’action politique et nous le disent sur le terrain : « de toute façon, ce n’est pas vous qui décidez ». On doit reprendre la main sur tout ce qui relève de l’action publique.

Or, la conception de l’action administrative française repose sur une division normative des tâches. Elle s’appuie schématiquement sur une distinction entre l’Etat qui supporte seul le pouvoir régalien et les collectivités ce qui n’en relève pas. Elle porte en elle les germes de sa propre balkanisation. A l’heure des défis globaux, climatiques et sécuritaires, il convient de remplacer nos modes d’action administrative en silo.

ALSTOM : conséquences d’un éclatement de l’action publique et de son manque d’agilité

ALSTOM : conséquences d’un éclatement de l’action publique et de son manque d’agilité

Par quel biais …

Par une approche territoriale. A cette fin, je propose d’expérimenter des Groupes d’intervention territorialisée (GIT). A l’image des GIR, groupements d’intervention pluridisciplinaire, il s’agit d’avoir un traitement complet des problématiques. En l’espèce, les GIT regrouperont les services de l’Etat et des collectivités. Ces dernières mettront ainsi à disposition de l’Etat leur connaissance de terrain et leur ingénierie. Les acteurs sociaux et ceux de l’action économique, rémunérés par les collectivités (CCAS, départements, régions) seront ainsi parties prenantes de la réponse apportée par la puissance publique aux problèmes de territoire. J’y vois une utilité concrète par exemple dans le domaine des reconversions industrielles.

Dans le cas d’ALSTOM Belfort notamment, il est clair qu’entre le moment de l’abandon de la « taxe sur les « poids lourds », la perte d’investissement dans le ferroviaire qui en a résulté jusqu’aux carnets de commande de cette usine, il y a les conséquences d’un éclatement de l’action publique et de son manque d’agilité. L’absence d’anticipation qui en résulte est dramatique.

Au delà du sujet de la convergence des actions des acteurs publics que vous soulevez, ne doit on pas également réformer les mécanismes financiers qui orientent insuffisamment l’utilité des investissements ou découragent peu les « grands projets inutiles » …

Les collectivités réalisent aujourd’hui 70% de l’investissement civil en France. Il est commun de rappeler que les dépenses d’avenir sont portées par les dépenses d’investissement. Or, rien n’est moins sûr. De nombreuses dépenses d’investissement sont totalement improductives et consommatrices d’argent public.

70%

C’est la part des collectivités dans l’investissement civil en France

Dans le même temps, quel que soit le caractère de la dépense d’investissement, elle permet à la collectivité de bénéficier du remboursement de la TVA par le Fonds national dédié, le FCTVA . Ma proposition consiste donc à discriminer les investissements des collectivités en créant un super taux de FCTVA (comme il a existé un super taux de TVA) pour les dépenses à haute portée environnementale. Les crédits nécessaires au financement de ce fonds seraient pris sur une réduction du taux de TVA normal pour les dépenses d’investissement commune. Il s’agit de donner un bonus à la « bonne dépense » plutôt que d’aider indistinctement tout investissement.

De la même manière, des objectifs nationaux en matière de développement des énergies renouvelables ou sanitaire (obésité, maladies cardio-vasculaires) doivent alimenter des péréquations d’investissements entre régions qui n’ont ni la même histoire économique, industrielle, ni la même sociologie.

BONUS : pour éviter les projets inutiles en discriminant les investissements selon des objectifs nationaux

BONUS : pour éviter les projets inutiles en discriminant les investissements selon des objectifs nationaux

La « meilleure dépense » est utile et fléchée sur des résultats à atteindre

L’action publique est aujourd’hui moins légitime parce que les citoyens rechignent à s’engager. Ils considèrent les élus comme des « professionnels de la politique » un peu déconnectés…

Si Tocqueville imaginait que les élections locales pouvaient vivifier la démocratie en rapprochant les peuples de leurs élus, il faut faire le constate que les citoyens fussent-ils locaux s’éloignent du débat démocratique. Cette situation est d’autant plus problématique que, comme le note Rosanvallon, nous continuons de privilégier une approche moniste de notre démocratie. Les élections seules sont considérées comme les moteurs de la démocratie. La culture « participative » a tenté d’amender notre système mais là encore, avec pas mal de défauts.

Par exemple, les instances de conseils (CESE) ou consultatives (conseils de quartiers) apportent des éclairages techniciens sur l’action des instances élues. Parfois, elles sont trop peu représentatives de la sociologie de la population. On l’a notamment constaté à l’occasion des consultations sur les rythmes scolaires : les populations qui s’expriment le plus fréquemment ne sont pas celles dont les enfants sont les plus en difficultés.

Je propose de réintégrer le citoyen au cœur de la démocratie locale.

A cette fin, l’idée de créer au sein de chaque strate de collectivité une commission citoyenne, constituée de citoyens – à l’image des jurés de Cour d’assise, tirés au sort et défrayés par l’Etat pour participer à la vie démocratique doit être expérimentée. Ces commissions, assorties d’un budget d’action pour recourir à un conseil par exemple, alimenteraient un débat fécond au niveau local. Leurs propositions devraient faire l’objet d’un examen approfondi et d’une délibération en assemblée locale plénière.

Comment cela marcherait concrètement…

Des séances exceptionnelles, organisées sous l’égide du préfet et de l’exécutif de la collectivité seraient un miroir de l’action locale un peu à l’image des prérogatives des Comités d’entreprises dans le cadre des « droits d’alerte » lorsqu’il existe une menace sur l’emploi. Ou que les élus syndicaux questionnent la stratégie de leur entreprise. Dans ce cadre, les « commissions citoyennes » se substitueraient à une kyrielle d’instances consultatives qui ajoutent un regard technicien sur l’action d’instance déjà marquées par le poids des endogamies. Le but est de rendre plus lisible l’action locale sans doublonner les instances élues. Il s’agit d’entretenir une tension féconde entre la démocratie directe et les instances représentatives.

Bref, fluidifier l’action par l’implication citoyenne mais comment réduire les effets pervers du « mille-feuille » administratif français…

Les dernières lois dites de « réforme territoriale » n’ont pas permis de délimiter une répartition des compétences optimales sur le territoire. La logique du rapport de force politique a prévalu sur une réflexion cohérente de l’action publique. Cela s’explique également par une logique de parcours des élus qui se replient sur le mille-feuille administratif. A défaut d’avoir un statut facilitant leur propre reconversion en cas de perte de leur mandat…

INSERTION : rassembler dans une Agence régionale toutes les ressources publiques avec Pôle Emploi

INSERTION : rassembler dans une Agence régionale toutes les ressources publiques avec Pôle Emploi

Un exemple…

Prenons le RSA (revenu de solidarité active). Il est parfois proposé de recentraliser le financement pour faire face aux difficultés financières des Départements. Je propose au contraire de le régionaliser. Il apparait en effet logique, dès lors que l’on conçoit le chômage comme en partie lié à la faiblesse de la politique de formation française de confier à la collectivité qui gère la formation et la politique économique le paiement du RSA. Il constitue l’ultime filet social avec son volet d’insertion, hélas trop souvent réduit à peau de chagrin faute de moyens.

De la même manière, il faut en finir avec l’éclatement des politiques d’insertion entre Départements et Régions pour rassembler au sein d’une Agence régionale intégrant également Pôle Emploi l’ensemble des ressources publiques. Cette politique passe par une régionalisation de services administratifs de pans entiers de l’Etat.

Parfois, des recentralisations seront nécessaires. Je propose que la loi permette au Préfet de reprendre la compétence urbanisme si la collectivité qui en a la charge ne respecte pas ses obligations légales, par exemple en matière de logements sociaux. Cette reprise de compétence serait financée par la collectivité. Il faut en finir avec le cycle « objectifs-autonomie-amendes » qui ne satisfait personne.

Cette démarche pragmatique, je la porte en exemple de ce qu’il faut faire au niveau européen. Parfois, il faut mutualiser des politiques, et dans certains cas la renationalisation de compétences peut être la solution. Il faut regarder au cas par cas.

Quelle doit être la ligne de conduite de ces réorganisations…

Je propose une clé de reclassement des compétences et des moyens simples. Nous devons procéder par empathie avec l’usager final. Qu’il soit entrepreneur, chômeur de longue durée ou en recherche de reconversion, le service public doit prévoir une continuité de sa réponse sans renvoyer courir chacun après « le bon guichet ».
Certains pays nordiques ont résolu leur « mille feuille » en posant au système public quelques objectifs lisibles dont la responsabilité relève d’Agences constituées par les transferts de ressources d’Etat et des collectivités. En un mot, nous devons briser l’équation française « fort prélèvements obligatoires-faibles performances sanitaires et sociales ».
C’est là la clé que se joue ni plus ni moins la survie de nos sociétés démocratiques.

SERVICE PUBLIC : une continuité de sa réponse sans renvoyer courir chacun après le bon guichet

SERVICE PUBLIC : une continuité de sa réponse sans renvoyer courir chacun après le bon guichet

Un entretien réalisé par Jean-Marc Pasquet et Bastien Sayen. Photographies : Nathalie Tiennot.

Terrorisme : un risque territorial sous-estimé ?

Le risque terroriste est désormais un enjeu et un sujet territorial. Malgré la nature et la localisation des attentats commis par Mohammed Merah en 2012 (à Toulouse et Montauban), il n’a jamais été analysé pleinement comme tel.

On pourrait formuler le postulat de départ simplement : n’importe qui n’agresse pas n’importe qui, n’importe où. Les attentats de 2015, qui ont fait appel à une logistique plus lourde et internationale, sont plutôt l’exception dans la macabre liste des occurrences terroristes. Mais ils sont si marquants psychologiquement et symboliquement qu’ils nous encouragent à penser l’attaque terroriste comme un phénomène national, voire international. Bref, comme un phénomène qui reste « distant ».

Pourtant, la majorité des attaques terroristes depuis 2012 sont marquées par la proximité et des stratégies ou des tactiques territoriales locales. D’ailleurs, de remarquables spécialistes du sujet ont commencé à l’analyser, comme Gilles Kepel qui recourt de nombreuses fois au terme « proximité » dans son dernier ouvrage.

Un risque de proximité

Dans le terrorisme de type « national ou international », ce sont des lieux et/ou des groupes emblématiques, donc hors de la vie ordinaire de tout un chacun, qui sont ciblés. On comprend mieux, dès lors, la méprise collective dans l’interprétation des attaques de Mohammed Merah. Ses cibles étant emblématiques – des militaires et des enfants de confession juive –, ses actes sont apparus comme « distants » pour la majorité des Français, liés à un terrorisme qui demeurerait une question nationale et internationale, et non comme une réalité territoriale et locale.

Les élus et autres « responsables » publics ont plus ou moins continué à penser selon ce paradigme jusqu’aux attentats de Nice en juillet 2016. Au-delà du déni toujours possible, il y a sans doute dans cette attitude l’espoir ou la volonté de ne pas dégrader inutilement les conditions de l’ordre public.

Mais, désormais, il n’est plus possible – et ce serait même une faute – de continuer à raisonner et à appréhender le risque terroriste sans comprendre qu’il est non seulement devenu un risque territorial mais qu’il est un risque de proximité.

« Tous peuvent être touchés »

Cette situation n’est pas le fait du hasard mais d’une stratégie, celle des réseaux djihadistes, en particulier de ceux liés à l’État islamique (EI). Al-Qaida avait une stratégie de frappe emblématique : la terreur devait naître de voir touché ce que tous pensaient intouchable, voire inaccessible à une destruction. Le 11 septembre 2001 reste le cas idéal-typique de ce schéma. Mais l’EI et les nouveaux réseaux djihadistes développent, quant à eux, une stratégie de frappe de proximité : la terreur naît de l’idée que tous peuvent être touchés, ou leurs proches, même si et précisément parce qu’ils ne représentent « rien » de particulier et d’emblématique (un groupe, un pouvoir, etc.). Ce point est à rapprocher des analyses du même Gilles Kepel qui, dans ses travaux, parle de djihadisme de 3e génération (EI) après celui de 2e génération (Al-Qaida).

Une femme se recueille après la tuerie de Nice. Valéry Hache/AFP

L’attaque de Nice, évidemment, mobilise encore des éléments emblématiques (lieu et événement). Mais, semble-t-il, moins pour eux-mêmes que pour permettre de toucher de nombreuses cibles humaines et sociales qui, elles, ne l’étaient pas. La modestie des moyens et du schéma opérationnel militent en faveur de cette interprétation.

Cette seconde stratégie est redoutable pour deux raisons :

  • Elle rapproche spatialement et psychologiquement la menace de chaque citoyen qui dès lors et « sans raison » peut se sentir « visé » ;
  • Elle diffuse très largement, d’un point de vue spatial, le potentiel d’occurrence de frappes terroristes.

Ces deux caractères rendent l’action des pouvoirs publics plus complexe et impliquent des moyens beaucoup plus lourds car devant assurer une couverture territoriale large sur un nombre de lieux potentiels nettement plus élevés. Cela induit ce que nous observons aujourd’hui : un épuisement des forces de sécurité.

Autre conséquence de cette évolution du risque terroriste : elle élargit de manière drastique le nombre d’acteurs chargés de prévenir, de neutraliser ce risque ou de gérer la crise consécutive à une attaque.

Le caractère complexe de la réaction à mettre en œuvre pour le combattre est amplifié par le paradoxe du risque terroriste qui peut autant s’apparenter à une tuerie de masse (Bataclan) qu’à des meurtres plus « classiques » par leur ampleur limitée (Saint-Étienne-du-Rouvray).

Des préconisations à manier avec précaution

De nouvelles questions se posent alors avec l’apparition de ce nouveau terrorisme djihadiste. Quelle est la géographie sociale du risque terroriste territorial ? Comment faire cette géographie sociale et quel usage en faire par la suite ? Et – point crucial – quel rapport y a-t-il entre l’analyse publique d’un risque territorial (donc localisé) potentiel et l’augmentation de la probabilité de sa survenue ?

Ce dernier point est particulièrement crucial en matière de risque territorial : il produit ou repose sur la proximité entre des acteurs, des ressources et des lieux dont une ou plusieurs combinaisons peuvent réaliser partiellement ou totalement le risque. Autrement dit, la responsabilité à l’égard des informations, des analyses et des préconisations que l’on peut rendre publiques devient critique.

Une femme retire un bouquet de fleurs sur la Promenade des Anglais, à Nice, le 15 octobre 2016. VALERY HACHE/AFP

Considérons, par exemple, un lieu situé dans une capitale régionale concentrant une grande quantité de matières inflammables et potentiellement explosives à proximité immédiate de quartiers populaires densément peuplés et du principal axe de circulation de l’agglomération (entre 35 et 40 mètres de déport horizontal entre la source de risque la plus proche et ladite voie de circulation). Ce sont des milliers d’habitants, leurs logements et le fonctionnement quotidien, y compris économique, de toute l’agglomération qui sont exposés.

Faut-il souligner la difficulté éthique et pratique à rendre compte publiquement (ce qui est la logique de toute recherche universitaire) de ce type d’analyse ? L’émergence du risque terroriste territorial rend donc encore plus difficile l’appréhension publique des autres risques territoriaux, ceux-ci pouvant devenir l’instrument de celui-là. En effet, un débat public médiatisé sur la localisation de tel ou tel risque (industriel dans notre exemple) peut faciliter une action terroriste, voire la susciter en fournissant une connaissance directement exploitable. Souvenons-nous des inquiétudes des premières heures après l’explosion de l’usine AZF de Toulouse en 2001.

Sortir des équations simplistes

Il est possible d’indiquer les lignes principales de contribution d’une telle géographie sociale et des résultats d’analyse qu’elle offrirait, notamment pour sortir des équations les plus simplistes :

  • Comprendre les trajectoires socio-spatiales des djihadistes ;
  • Comprendre l’organisation et l’évolution de leurs espaces de vie ;
  • Connaître les lieux et les occasions sociales de formation idéologique et technique, y compris les voyages (Afghanistan et Pakistan, par exemple) et l’activité sur Internet. Cela implique aussi de comprendre les processus de diffusion des contenus idéologiques et de schémas opérationnels, diffusion qui ne peut s’opérer exclusivement via Internet ;
  • Comprendre le management stratégique de l’espace que développe un djihadiste – seul ou en équipe – pour préparer et assurer les opérations puis les réaliser ;
  • Analyser les lieux des attaques, leurs caractéristiques sociales, leurs configurations, l’évolution des choix et les typologies qui peuvent en ressortir ;
  • Analyser le rôle et le choix des lieux de repli, de fuite et/ou, d’emprisonnement. Un travail capital doit ainsi être fait sur les centres de détention et les maisons centrales en tant que lieux de formation idéologique et donc comme foyers secondaires de production et de diffusion de l’idéologie et des comportements djihadistes ;
  • Comprendre, enfin, l’« espace social frappé » pour évaluer l’impact réel sur la société locale et, éventuellement, l’effet différentiel selon les groupes sociaux. Cet aspect est évidemment lié aux lieux des attaques mais ne peut y être réduit.

Nos réactions décident de l’efficacité de l’attaque terroriste

On le voit, il y a là toute une démarche de sciences du territoire à appliquer aux enjeux du terrorisme actuel. Elle n’est pas simple mais la compréhension de cette géographie sociale–là débouche sur deux issues pratiques importantes :

  • Mieux comprendre le processus menant à l’attaque, c’est se donner évidemment de meilleures chances de l’empêcher ou de le minorer. Or les approches dominantes ne donnent pas assez de place à l’analyse des processus et des interactions, se perdant dans le constat que les profils des attaquants et leurs « parcours » sont trop hétérogènes pour en tirer des préconisations ;
  • Mieux comprendre l’impact territorial quant à la diffusion des représentations et des comportements, notamment de la peur, et les effets de lieu des occurrences d’attaques, c’est améliorer nos chances de contrôler les effets sur nos sociétés de ces événements tragiques.

Le contrôle, et donc la compréhension, de ces effets doit faire partie des préoccupations du contre-terrorisme car il faut bien saisir que l’objectif des groupes, réseaux et organisations terroristes n’est pas atteint par l’attaque elle-même mais par ses effets sociaux. Or une fois l’attaque perpétrée, les attaquants n’ont pas de contrôle direct sur ces effets sociaux et ceux-ci n’ont rien de « mécaniques ».

Un homme se recueille à Nice, le 15 octobre 2016, face à un mémorial improvisé. ANNE-CHRISTINE POUJOULAT/AFP

Par ailleurs, un comportement qui manque trop fréquemment l’effet qu’il vise tend à disparaître ou à se réduire, notamment en rencontrant de plus en plus de difficultés à trouver et mobiliser les individus qui l’endosseront. Autrement dit, la réaction médiatique et politique (cf. le nombre très élevé d’événements annulés pendant l’été 2016 suite à l’attentat de Nice), en tant qu’elle guide fortement les perceptions sociales, n’est pas extérieure à l’attaque terroriste et à son analyse mais en fait partie. C’est tellement vrai que c’est écrit noir sur blanc dans les publications de l’EI (par exemple pages 26 et 27 du numéro 10 de Dâr al Islâm, publication francophone de l’EI).

La réponse, dès lors, ne peut se réduire à une sorte de charte de « bonne conduite » pour les médias et les élus nationaux, encore qu’elle soit sans doute souhaitable. Cette réponse, pour être efficace, doit se penser au niveau territorial et local par la compréhension des impacts sociaux réels des événements. Cela mène également à une réflexion sur l’adaptation des services spécialisés au caractère stratégique de cette dimension territoriale.

Un article diffusé en licence Creative Commons sur le site The Conversation.

USA : faire campagne sans tracter

Par Alexis Prokopiev et Timothée Germain

Nous connaissons bien, en théorie, l’utilisation des sondages et les campagnes de proximité basées sur des porte-à-porte et des phonings. Mais comment ces techniques fonctionnent-elles concrètement et localement, sur le terrain ? A quelques jours de la présidentielle américaine, qui se déroule dans un climat tendu entre Hillary Clinton et Donald Trump, Point d’aencrage vous emmène à Chicago – ville de naissance d’Hillary Clinton et des débuts politiques de Barack Obama – pour observer de l’intérieur la campagne des démocrates dans cette ville symbolique.

« Chaque voix compte ! », c’est avec ces mots, et quelques cookies, que Michelle, l’une des coordinatrices des volontaires, nous accueille au QG de campagne d’Hillary Clinton dans l’Etat de l’Illinois. Situé dans un building du centre-ville de Chicago, à quelques pas de la gigantesque Trump Tower érigée par le milliardaire en 2009, ce QG recouvert d’affiches multicolores grouille de volontaires et membres de l’équipe de campagne. On sent enfin un parfum électoral dans cette ville où, contrairement à New York, centre de happenings anti-Trump permanents, la campagne présidentielle semble quasi-absente des rues.

L’enjeu : les « Swing states »

« Ici, c’est un « Blue State » », explique Michelle, « l’Illinois, et surtout Chicago, votent souvent démocrate. Obama a toujours gagné ici et l’objectif pour ces élections n’est pas juste de gagner mais de gagner très largement. On veut un raz-de-marée pour les élections générales dans cet Etat ». Les sondages le confirment. D’après le très influent site FiveThirtyEight[1], que tous les volontaires disent consulter régulièrement, dans l’Etat de l’Illinois, Hillary Clinton a 98% de chances de l’emporter contre à peine deux petits pourcents pour Donald Trump. Toutefois, la situation n’est pas la même dans tous les Etats voisins. Nous avons déjà parlé de la géographie électorale des Etats-Unis[2], si le Michigan et le Wisconsin semblent largement acquis aux démocrates, alors que le Missouri et l’Indiana le sont à Trump, il reste un très important « Swing state »[3][4] à proximité : l’Iowa. Il y a deux semaines encore, Hillary Clinton avait l’un avantage, même très relatif,[5] sur Donald Trump. Elle n’est désormais plus qu’à 29% des intentions de vote. C’est l’une des raisons pour lesquelles les volontaires de la campagne s’activent dans la « phone bank »[6] à recruter des volontaires pour aller convaincre les électeurs de cet Etat.

Patricia et Robert, deux volontaires, font chauffer leurs téléphones. Grâce à un logiciel connecté à une base de données de sympathisants démocrates de l’Etat, ils appellent des personnes qui ont déjà montré un quelconque intérêt pour la campagne d’Hillary Clinton afin de les mobiliser davantage. « L’objectif est de remplir le bus qui emmènera les volontaires faire campagne dans l’Iowa durant toute la journée de samedi », explique Patricia, une volontaire affiliée au parti démocrate depuis les années Reagan, « c’est un engagement important car le bus part à 7h30 du matin et revient à Chicago à 19h. On précise surtout aux volontaires qu’ils seront de retour pour le match des Cubs » (l’équipe de baseball de Chicago qualifiée pour la première fois depuis 1945 pour les World Séries). Ces volontaires partiront pour un tour de bus dans l’Iowa avec un but très précis : convaincre les indécis, les indépendants et les personnes qui se sentent proches du parti démocrate mais ne sont pas certaines d’aller voter en faveur de sa candidate. Les volontaires seront munis d’une carte fléchée et de plusieurs argumentaires avec des messages différents et ciblés pour chaque catégorie de personnes à convaincre. Il est intéressant de noter que dans ces derniers jours de campagne, appelés aussi « crunch time », l’équipe qui coordonne les volontaires délaisse quasi totalement les Etats facilement gagnables ainsi que les Etats très difficilement gagnables pour se concentrer sur les « Swing states ».

Cibler les électeurs pour augmenter l’efficacité de la campagne

L’intensité de mobilisation des volontaires, la période durant laquelle ils se mobilisent ainsi que leurs lieux d’action sont minutieusement choisis et coordonnés par l’équipe de campagne. C’est là que réside l’innovation majeure de 2012 et qui a encore été améliorée depuis. « La campagne de Clinton utilise l’analyse des données statistiques (ou le « big data ») pour obtenir un ciblage et une catégorisation les plus précises possibles et établir ainsi une cartographie des populations cibles prioritaires mais aussi des messages efficaces et adaptés pour les convaincre », explique Tomas Ogorzalek, professeur adjoint au département des Sciences politiques de l’université Northwestern de Chicago. Les données proviennent de la base électorale mais aussi des réseaux sociaux, et surtout de Facebook, ce qui permet de mieux cibler les centres d’intérêts des personnes contactées ainsi que leur intérêt pour la campagne tout court. Cela s’appelle le « micro-ciblage », réalisé grâce à des instruments précis. « À des moments différents de la campagne les équipes essayent de mobiliser des catégories d’électeurs différentes », souligne Tomas Ogorzalek, « le but étant d’optimiser l’efficacité de l’approche et donc, aussi, d’économiser de l’argent et des efforts ». Les catégories visées sont déterminées selon une double échelle : ceux qui sont plus ou moins intéressés par un vote en faveur d’Hillary Clinton et ceux qui sont tout simplement intéressés par le fait d’aller voter. « Il n’est pas très utile de viser ceux qui sont sûrs de voter Trump car cela ne fera que les irriter », souligne Tomas Ogorzalek, « tout comme il est aussi difficile de convaincre ceux qui sont sûrs de ne pas aller voter ». D’autant que, d’après M. Ogorzalek, durant les débats « Hillary Clinton a déjà mobilisé, par son discours, différentes catégories de la population qui se mettent en mouvement pour voter pour elle ou pour participer à sa campagne ».

Lors des dernières semaines de campagne un effort particulier est donc porté vers ceux dont on sait qu’ils sont au moins un peu intéressés, ou peuvent l’être, par un vote pour Hillary Clinton mais qui ne sont pas encore sûrs d’aller voter. Le but étant d’ »activer » leur vote en leur expliquant, par exemple, comment se rendre au bureau de vote ou, tout simplement, en leur rappelant la date et les modalités du vote. « Même si une personne ne répond pas positivement à un e-mail de l’équipe de campagne, le simple fait de le recevoir et de lire ces quelques informations utiles peut déclencher l’action de se rendre aux urnes », insiste M. Ogorzalek. C’est aussi que confirme Michelle : « les volontaires vont aller faire du porte-à-porte dans les États voisins et demander aux gens d’aller voter en ciblant ceux qui sont susceptibles de voter pour nous ou ceux qui sont indécis ». D’après elle, « un processus efficace fait élire des présidents, ce processus a fait élire Obama deux fois » et elle insiste sur la nécessité de « parler aux gens » car, selon elle, ce sont « des gens qui parlent à d’autres gens » qui peuvent augmenter l’envie d’aller voter ou même de s’engager comme volontaire ou de devenir donateur.

C’est l’avènement du Little Data. Comme le décrit Jim Messina dans un récent éditorial paru dans le New York Times[7], les ensembles massifs de données sont moins importants pour comprendre un électorat donné que quelques points très précis, ceux qui permettront de convaincre un électeur indécis. Pour celui qui fut directeur de la seconde campagne victorieuse de Barack Obama, en 2012, avec le Little Data, les interactions entre militants et électeurs sont devenues très personnalisées. Plutôt que de dérouler un message global sur la plateforme du candidat, le volontaire peut se concentrer d’emblée sur l’enjeu qui mobilisera le mieux son interlocuteur. En conséquence, les sondages à l’échelle nationale sur des échantillons de quelques centaines de personnes ne présentent plus beaucoup d’intérêt face à de tels outils de compréhension fine de l’électorat. De même, le découpage de la population en grandes catégories (comme « femmes indépendantes », « Latinos d’ascendance cubaine ») est progressivement délaissé dès lors qu’il n’offre une image très incomplète, voire trompeuse.

Un fait étonnant : alors que les sondages réalisés par les démocrates, notamment lors de la dernière campagne d’Obama, sont considérés comme étant parmi les plus précis et les plus détaillés du pays, les Républicains, surtout avec Donald Trump, semblent moins investir cet outil. Comme l’explique ironiquement le Washington Post, « l’équipe de campagne de Trump a dépensé plus dans les casquettes que dans les sondages »[8] (1,8M$ pour les sondages contre 3,2M$ pour les casquettes). Le même article note que, même si les autres dépenses comme, par exemple, les publicités télévisées, ont augmenté ces dernières semaines, les sommes dépensées pour le merchandising du candidat restent considérables (plus de 15M$). Cela s’explique, d’après le Washington Post, sans doute par une volonté électorale et notamment par la volonté du candidat lui-même de centrer cette campagne sur lui-même et sur son propre message plutôt que de la cibler ou de l’adapter à des groupes de personnes particulières. Tomas Ogorzalek explique notamment que les Républicains ont historiquement une base électorale importante et assez fidèle dont une partie s’est même renforcée avec les déclarations de Donald Trump mais qui ont, de l’autre côté, choqué une autre partie de l’électorat républicain qui s’est éloignée de son candidat. Ce sera sans doute là un enjeu majeur post-campagne pour le Parti Républicain : recoller les morceaux d’un parti profondément divisé.

Faire campagne sans tracter

La campagne présidentielle est omniprésente dans les journaux et sur les écrans des chaines de télévision américaines. Elle l’est aussi désormais sur les réseaux sociaux, très utilisés par les candidats et leurs supporters, notamment pour interpeller, parfois de manière violente, les uns les autres. Les spots électoraux télévisés se distinguent soit par un classicisme très américain avec une présentation sobre et minutieuse, soit par une originalité très étonnante qui montre, par exemple, des candidats aux élections générales en héros d’une bande dessinée de Marvel. Il est aussi assez courant de voir des clips qui attaquent des candidats adverses sans pour autant promouvoir le programme de leur propre camp. Ce « black PR »[9], à la limite de la diffamation, est encore très présent dans les médias américains.

Toutefois, lorsqu’on compare la campagne américaine aux campagnes électorales françaises, une chose frappe immédiatement l’esprit : la quasi-absence, à quelques jours du scrutin, de la campagne dans les rues de Chicago. En effet, si à New York il est possible de noter ça et là des performances artistiques, qui peuvent d’ailleurs s’accompagner de tensions, souvent dirigées contre Donald Trump, notamment devant la Trump Tower new-yorkaise, il n’y a rien de tel dans les rues de Chicago. Pas de groupes de militants qui tractent à l’entrée du marché bio local, ni d’affiches collées dans les rues, ni même de quelconque panneau électoral devant les bureaux où se déroulent déjà le vote anticipé. Lorsqu’on leur pose la question sur les tractages et les collages, les volontaires du QG de la campagne d’Hillary Clinton dans l’Illinois ont tous la même réaction : « est-ce efficace ? ». Ils expliquent notamment que certains volontaires tractent devant les bureaux de vote ou lors d’évènements particuliers mais toujours de manière très ciblée. Par exemple, il existe des tractages matinaux devant les bureaux de vote où sont inscrits de nombreux indécis et des personnes qui ne sont pas sûres d’aller voter. Le but des tracts n’étant pas forcément, dans ce cas, de promouvoir la candidate mais surtout d’expliquer les modalités du vote. Les volontaires de la campagne d’Hillary Clinton expliquent qu’il existe aussi d’autres « tractages ciblés » comme autour d’ « évènements auxquels participent essentiellement, par exemple, des femmes, ou des Afro-américains ou des Latino-américains ». Le but étant à chaque fois de cibler des groupes de populations avec des tracts spéciaux qui leur sont adressés. Tomas Ogorzalek a une explication pragmatique : « le budget de campagne a des limites et les volontaires ont aussi des forces limitées, il est donc nécessaire de les repartir et de les prioriser de manière à les concentrer sur les actions les plus efficaces et sur les « meilleurs messages » au lieu de les diluer dans la masse d’information que reçoivent déjà les gens ». Exit donc les tractages au marché si chers aux militants français, exit aussi les collages sauvages, visiblement peu appréciés aux Etats-Unis, et place au porte-à-porte, au bouche-à-oreille et au mail-to-mail avec des messages de plus en plus ciblés et de plus en plus désirables.

Mettre la campagne en mouvement

C’était l’une des grandes innovations de la campagne de Barack Obama en 2008 (décrite notamment dans une note de Terra Nova publiée en 2009[10]) : pour gagner une élection présidentielle il ne suffit plus d’avoir des militants et des électeurs, il faut aussi lancer une campagne de mobilisation pour créer un véritable mouvement qui portera le candidat (ou la candidate) jusqu’à la victoire. En 2016, la mobilisation autour de la candidate démocrate semble également très forte notamment par opposition au candidat des Républicains. Toutes les personnes interrogées, dont certaines ont notamment soutenu Bernie Sanders lors des primaires du Parti démocrate, se disent très motivées, voire « galvanisées », dans ce contexte, par la candidature d’Hillary Clinton. Patricia et Robert, deux volontaires, parlent de la campagne de Donald Trump comme d’une campagne « dégoutante, laide, méchante et embarrassante pour l’image des Etats-Unis ». Ils sont démocrates mais indiquent que leur motivation augmente à chaque fois qu’ils entendent Donald Trump s’exprimer dans les médias. Ce facteur semble non-négligeable dans le déclenchement de l’adhésion et du vote en faveur d’Hillary Clinton.

La plupart des volontaires viennent au QG deux ou trois fois par semaine et y passent quelques heures à donner des coups de téléphone ou à poster des messages sur les réseaux sociaux. Tout est coordonné par plusieurs volontaires seniors, comme Gregory, qui a déjà participé à plusieurs campagnes du Parti démocrate et a suivi une formation spéciale, d’abord par téléphone, puis pendant une journée passée avec d’autres volontaires expérimentés. Ils ont pour mission d’organiser le travail des autres volontaires, de repartir les tâches, de les motiver, de surveiller le bon déroulement du processus mais aussi… de créer une ambiance de camaraderie pour que les gens « se sentent bien ici et aient envie de revenir plus souvent », souligne Michelle. Les coordinateurs des volontaires passent entre 8 et 10 heures par jour au QG. Ils ne sont pas rémunérés pour cela et prennent souvent plusieurs mois de vacances pour pouvoir faire campagne. C’est le cas de Marion, une néerlandaise, qui a pris trois mois de vacances aux Pays-Bas et est venue aux Etats-Unis à ses propres frais pour « se battre pour la liberté car, ici, ils savent ce que cela veut dire. » C’est la troisième fois, depuis 2012, que Marion se rend aux Etats-Unis pour participer aux campagnes électorales des démocrates. « Il existe ici un vrai mouvement de fond, un mouvement qui part du bas vers le haut et qui, malgré tous les problèmes des Etats-Unis, vise à protéger la démocratie qui est très précieuse. Ici les gens votent à chaque étape, au niveau local et au niveau national, certains trouvent cela trop mais moi, qui suis européenne, je pense que cela crée une vraie conscience citoyenne », dit Marion en montrant sa photo avec Barack Obama prise lors de la campagne législative de 2014. Au sein de cette campagne chaque volontaire dit « se sentir important » car, comme le dit Michelle, « on peut passer 6 heures à obtenir une seule voix, mais on sait que même cette voix est importante pour la victoire finale. »

Tomas Ogorzalek explique que cette mobilisation est basée sur la Rational vote theory qui laisse une place aussi importante à la participation qu’au résultat. L’idée principale est de « faire bénéficier les gens de leur simple participation, peu importe le résultat, pour qu’ils puissent titrer une satisfaction personnelle et collective du processus » en s’intégrant dans une collectivité et se sentant appartenir à un groupe de personnes ayant les mêmes idées et les mêmes buts. On est loin d’une organisation militante classique héritée de l’organisation militaire ou syndicale. Michelle confirme que l’aspect social du travail des volontaires est très important et qu’il doit aussi y avoir un côté « fun » dans le fait d’offrir plusieurs heures par jour à une campagne présidentielle. « C’est grâce à ce mouvement que nous avons fait élire le premier Noir à la présidence des Etats-Unis, c’est aussi grâce à cette camaraderie que nous allons faire élire la première femme de notre Histoire », conclut, cachant à peine sa fierté, cette féministe qui a commencé à militer lorsqu’elle avait à peine 12 ans.

Alexis Prokopiev et Timothée Germain

[1] http://projects.fivethirtyeight.com/2016-election-forecast/illinois/

[2] http://pointdaencrage.org/3-les-secrets-de-la-geographie-electorale-actuelle-des-etats-unis/

[3] « Etat-charnière » ou « Etat-pivot ».

[4] Explication des « Swing States » ici : http://pointdaencrage.org/2-le-moment-ou-vous-allez-decouvrir-ce-quest-un-swing-states/

[5] http://projects.fivethirtyeight.com/2016-election-forecast/iowa/

[6] « Centre d’appels téléphoniques ».

[7] http://www.nytimes.com/2016/11/03/opinion/campaign-stops/the-election-polls-that-matter.html?_r=1

[8] https://www.washingtonpost.com/news/the-fix/wp/2016/10/25/donald-trumps-campaign-has-spent-more-on-hats-than-on-polling/

[9] Technique de relations publiques qui consiste à dénigrer et créer une image négative de son adversaire.

[10] http://tnova.fr/rapports/moderniser-la-vie-politique-innovations-americaines-lecons-pour-la-france

Point d’aencrage qui publie cet article rassemble des étudiants et des jeunes professionnels qui réfléchissent ensemble aux solutions politiques d’aujourd’hui et de demain. 

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Portugal : quelles pistes pour un redécollage

En péril démographique, le Portugal cherche de nouveaux relais de développement. Par Jean-marc Pasquet, Think tank Novo Ideo.

Bruxelles a renoncé tout récemment à sanctionner le gouvernement portugais de coalition de gauche et des écologistes pour non atteinte de ses objectifs. Un certain pragmatisme pour ne pas fragiliser la reprise naissante. Pour autant, le Premier ministre Antonio Costa (PS) a confirmé le pays sur la trajectoire des fameux 3 % de déficit. En rupture, selon une presse unanime, avec le côté « technocrate » de son prédécesseur. Mais sans le renier sur cette orientation de fond.

 Un premier semestre au pouvoir fêté sans effusions

Dans les grandes villes, le parti socialiste a fait discrètement placarder sur des panneaux d’affichage les « engagements tenus ». Parmi lesquels, la politique sociale, avec la revalorisation du revenu d’insertion ou du complément solidarité pour les personnes âgées. La politique familiale du pays, minée par sa faible natalité, a été renforcée et la meilleure prise en charge des dépenses personnelles de santé signent une ligne clairement progressiste. Faute toutefois de disposer des marges de manœuvre budgétaires de ses ambitions, la gauche s’est engagée sur les 35 heures dans l’essentiel de la fonction publique, dès le 1er juillet prochain. Du temps redonné faute d’argent. Sans pour autant mettre sous tension accrue le secteur de la santé, elle négocie pour ces salariés des contreparties dont des jours de congés et des crédits d’heures.

 Trouver un modèle original de développement

Convalescent et sous perfusion des crédits européens, le Portugal tente de trouver un modèle original de développement. En misant sur son ensoleillement, son statut de porte d’entrée de l’Europe. Lisbonne s’impose comme un pays d’accueil des sièges européens, de l’économie créative, maritime, touristique et du bien-être. Le pays bénéficie d’une position d’interlocuteur privilégié de l’Amérique latine. Il favorise sur son territoire les installations issues des pays émergents d’Afrique et d’Asie. Il lance des appels du pied à la jeunesse de pays en plein chaos comme le Venezuela, ou de retour au pays auprès de ses natifs. L’urgence est de retourner la tendance à la baisse préoccupante de la population. Les projections à horizon de quelques décennies laissent entrevoir des risques importants pour les régimes sociaux.

 Péril démographique et modèle de développement

La natalité, en berne, explique en partie le tassement récent du solde naturel. L’excédent des décès sur les naissances est de 22 000 en 2014. Il reflète en partie les incertitudes de la population. Contrairement à une idée reçue, le solde migratoire est régulièrement négatif, c’est encore le cas en 2014 : 30 000 personnes on quitté le Portugal en solde net.

La politique (controversée) des « golden visas » et les exonérations fiscales décennales des résidents étrangers ont pourtant créé un climat de confiance. Les demandes en attente d’attribution de « statuts de résidents non habituels » doivent contribuer à atteindre l’objectif très volontariste pour 2016 de 20 000 de la Chambre de commerce et d’industrie franco-portugaise. En outre, ces mesures produisent des effets en décalage avec les attentes initiales. Beaucoup de séniors sans activité en sont bénéficiaires. Seuls 20% des « résidents non habituels » en exercent une ici, considérée comme « à forte valeur ajoutée ». En revanche, ces nouveaux habitants représentent 20% du total des transactions immobilières en 2016. Et déjà, les répercussions sur les prix immobiliers font la « une » de certains médias inquiets des effets possibles d’un tourisme de masse.

Nouveaux relais d’activité

Le Portugal est donc contraint de trouver de nouveaux relais d’activité. Il a déjà réformé son marché du travail : baisse du coût du travail, assouplissement des règles de licenciement, dégressivité accrue des allocations chômage, moins généreuses mais plus universelles. Le gouvernement peine à améliorer des points faibles singuliers comme une bureaucratie souvent pesante et un enseignement supérieur inadapté : à rebours de ses voisins européens, il ne protège pas ou peu du chômage.

Antonio Costa mise également sur des points d’excellence de l’économie lusitanienne. Dans le domaine des énergies renouvelables par exemple, les efforts depuis le début des années 2000 sur l’hydraulique et l’éolien ont permis au pays de fonctionner en début d’année quelques jours sans énergie fossile. Les écoles de santé, dans lesquelles de nombreux établissements suisses viennent recruter infirmiers et autres assistants de soins, constituent aussi un gisement d’emplois locaux en lien avec l’économie des séniors. Le Portugal, « Floride de l’Europe » ? Quand se faire soigner une dent pose le choix entre un rendez-vous dans plusieurs mois à l’hôpital public ou payer un libéral pour près de 15 % du salaire minimum, le redécollage portugais oscille encore entre désir d’excellence et vie quotidienne difficile.

Cet article a été publié par La Tribune le 2 juin sous le titre :

« Portugal : six mois de gauche au pouvoir, et après ? »