Une courte note, un podcast ou un visuel pour aller plus loin

Constitution de Pandore

Un an après le choc provoqué par les premiers attentats qui ont frappé le pays en 2015, la France donne immanquablement l’image d’un pays prêt à se déchirer au détour d’un débat aux termes mal posés et aux finalités inavouées.

Dupée par une classe politique aussi prompte à décréter l’état d’urgence citoyen le soir du couronnement du Front national qu’à renouer avec les calculs partisans à peine les plateaux TV évacués, l’opinion publique peine à percevoir la nature profonde du projet de déchéance de nationalité des binationaux définitivement condamnés pour crimes terroristes : celle d’un leurre à visée dérivative, détournant l’attention de régressions juridiques significatives mais concourant dans le même temps – de manière inattendue – à la préservation de la cohésion nationale.

La première conséquence du débat relatif à la déchéance de nationalité est d’éclipser le projet de loi « renforçant la lutte contre la criminalité organisée et son financement, l’efficacité et les garanties de la procédure pénale », pourtant susceptible d’introduire des mesures d’exception dans le code pénal. Portant à bien des égards une atteinte manifeste  au principe constitutionnel de séparation des pouvoirs, sa portée est incomparable à celle de la déchéance.

Qu’il soit permis de mettre en regard le nombre de citoyens exposés aux risques de dérives inhérents aux perquisitions administratives, à la restriction des droits de la défense, au contrôle judiciaire exercé par les préfets et le nombre de binationaux déchus à la condition première – faut-il le rappeler – que leurs ceintures d’explosifs dysfonctionnent et que des milliers de balles du GIGN les épargnent.

Il est pourtant douteux que ces mesures suscitent autre chose qu’une vague résignation, nourrie par la présomption d’une « efficacité » pourtant discutable mais (donc ?) revendiquée jusque dans le titre de la loi. Quel contraste entre la saturation du débat sur la déchéance par de grands principes philosophiques et la faiblesse de la mobilisation pour la préservation de nos libertés fondamentales (secret des correspondances, respect du monopole accordé au juge judiciaire pour l’édiction de mesures privatives de liberté etc.) !

 Eclatant symbole de l’incapacité chronique de la France à défendre les libertés publiques dans l’adversité et à assumer, à travers les siècles, la part le plus noble du libéralisme politique.

Opérant une diversion perverse au moment où sont élaborées des mesures autrement plus préoccupantes pour l’exercice de nos libertés, la déchéance pourrait à l’inverse – dans un paradoxe apparent – faire office de dérivatif nécessaire afin de canaliser les pulsions de haine suscitées par la violence des attaques terroristes perpétrées en 2015.

L’hypothèse communément admise veut que l’approbation de cette réforme constitutionnelle revienne à ouvrir la boîte de Pandore, compte tenu de l’incandescence à laquelle a été porté le débat public au cours des derniers mois et de la revendication d’une parole raciste comme conséquence de la victoire du FN aux élections régionales. Encouragée par cette légitimation parlementaire, la spirale négative aboutirait fatalement à un élargissement progressif des motifs de déchéance et à une remise en cause du droit du sol.

Moins inéluctable, une autre voie – fort étroite – existe cependant. Constatant l’enracinement des ressorts de l’hybris collective et leur antériorité au projet présidentiel, elle fait le pari que le dispositif de déchéance remplisse une fonction de paratonnerre en fixant sur lui les excès caractéristiques d’une situation de crise où la société semble mettre en jeu sa propre pérennité.

Elle s’inspire en cela des travaux historiques du philosophe René Girard, décédé quelques jours avant les attentats du 13 novembre. Alors que les leaders d’opinion se contentent de reprendre la notion de « triangulation », pour qualifier l’initiative politique du Président de la République, un autre concept développé par Girard dans La violence et le sacré apparaît plus opérant encore. Il s’agit de la neutralisation de l’agressivité collective par le sacrifice d’une victime – un « bouc émissaire » – obtenue par la mise en œuvre d’une violence ponctuelle et légale, dont la fonction est d’opérer une catharsis, une purge des passions qui compromettent la cohésion sociale.

En 2016, il n’est évidemment nullement question de livrer un individu à la violence physique de la foule.  Cela serait contradictoire avec la défense de l’Etat de droit précédemment évoquée. C’est bien le dispositif même de la déchéance qui est voué à jouer ce rôle de bouc émissaire, prouesse permise par l’échauffement du débat public qui finit par conférer un pouvoir d’incarnation à un simple objet juridique.

Constitutionnalisée, la déchéance de nationalité est condamnée à rester un lieu vide – il est exigé du terroriste djihadiste qu’il meurt sur le théâtre de ses horreurs – ou un objet régulé par le droit, à la condition que son application se limite à la condamnation définitive pour crime terroriste prononcée par un juge indépendant.

A défaut, il n’est pas tout à fait inimaginable que le retrait de la révision constitutionnelle, interprété dans le contexte actuel comme une marque d’impuissance, se traduise par une dynamique de débordements, qu’ils soient intellectuels et moraux – la remise en cause frontale du droit du sol – ou physiques – les expéditions punitives d’Ajaccio donnant quelque crédit à cette hypothèse.

L’étroitesse de la voie esquissée et la dangerosité de la situation requièrent des principaux dirigeants qu’ils se montrent à la hauteur de leurs responsabilités. Or, aussi bien à droite qu’à gauche, l’hypocrisie règne en maître, dévoyant le questionnement légitime sur ce qui fonde l’appartenance à la nation et garantit l’inscription de chacun dans la République.

Répondre à la désespérance

D’habitude, les veilles d’élections, je dors mal, je suis stressé, avec tous les désagréments que cela comporte. De manière assez surprenante je n’ai rien ressenti de tel pour ces élections. Ni la veille du premier tour, ni la veille du second. J’étais plus préoccupé par ma présidence de bureau de vote que par l’élection en elle-même. Ce qui m’inquiétait : si moi, élu, militant depuis ma majorité, j’étais aussi détaché de ces élections, qu’en était-il de personnes moins politisées ?

Je vous livre mes impressions. C’est peut-être imprécis, sûrement encore brouillon, un peu incantatoire. Mais sincère.

Après les résultats, je n’ai même pas réussi à être déçu. Il faut dire qu’on s’attendait à une déculottée depuis tellement longtemps que j’en serais presque venu à la souhaiter. Il y aurait beaucoup à dire sur les résultats de ces élections et beaucoup a déjà été dit, au risque de répéter, voici juste quelques réflexions générales et étonnement avant de passe au gros morceau, le FN.

  • Les très bons résultats de Dupont-Aignan qui réunit plus de 800 000 bulletins rien que sur son nom. Une autre extrême droite existe en France que le Front national.
  • La disparition de l’extrême gauche : scores anecdotiques de Lutte Ouvrière, absence (?) du NPA. Et c’est tant mieux. On peut remercier Mélenchon d’avoir su capter ce vote.
  • L’échec des alliances entre EELV et le Front de Gauche, à l’exception notable de la liste du Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées menée par Gérard Onesta. L’alliance ne dépasse par les 5 % dans le Nord, en Rhône-Alpes les écolos passent de 17 % en 2010 à moins de 7 % cette année. Je pense qu’on paie le prix d’alliances à géométrie variable et d’un message écologique brouillé. J’en avais déjà parlé pour les départementales, peut-être que notre électorat ne comprend pas ces choix différents selon les régions (moi-même je m’y perds). L’échelon régional est peut-être trop grand pour s’allier à la carte, contrairement aux municipales où ces choix sont en général mieux compris.
  • Corollaire de cet échec, nous passons de 263 élus régionaux à 65. Après la purge des municipales de 2014 et le départ de plusieurs parlementaires, c’est un nouveau coup dur non seulement financier mais aussi politique : plus d’élus dans cinq grandes régions, plus de vice-présidence donc ni de maîtrise de dossiers. Sans oublier les dizaines d’assistants qui se retrouvent au chômage.

Le score du FN, et que faire

Il y a plusieurs choses qu’on peut faire pour réagir aux scores du FN et à sa progression. J’en ai identifié trois qui ont été tentées et sont encore envisagées pour les prochaines élections de 2017.

Compter sur les modes de scrutin

C’est ce que l’on fait depuis toujours. Le mode de scrutin majoritaire qui prévaut en France, que ça soit avec les législatives (scrutin uninominal à deux tours) ou les primes majoritaires des scrutins municipaux (50 % d’emblée des sièges pour la liste arrivée en tête quel que soit son score) et régionaux (25 % des sièges pour la liste arrivée en tête), a permis pour l’instant la constitution, bon an mal an, d’un « Front républicain » qui interdisait dans la plupart des cas la victoire du FN.

Malheureusement, ce mode de scrutin se retourne contre ses créateurs à partir du moment où le FN est vainqueur. C’est ce qui est arrivé dans les villes remportés par le Front en 2014 et ce qui a failli arriver dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie et la Provence pour les régionales.

Plus grave, plus ennuyeux, notre manie à favoriser le fait majoritaire nous empêche de bâtir des coalitions à la place de la logique bloc contre bloc qui prévaut dans quasiment toutes les institutions (à de rares exceptions près). Souvent, cela conduit à refuser des idées parce qu’elles viennent d’en face, et vice-versa, dans un jeu permanent de postures plus que de prises de position. Bien sûr, le plus grave n’est pas tant ce jeu de postures que les actions souvent identiques entre les deux blocs quand ils sont en position de pouvoir. C’est ce jeu de dupes qui a en partie fait prospérer le Front national et nourri la défiance envers les politiques.

Reprendre ses idées

Ça a marché une fois, un peu : Nicolas Sarkozy en 2007. Et encore, je suis certain que ça serait à relativiser.

Aujourd’hui, même un homme comme Estrosi reconnait que courir après le FN en reprenant ses idées, c’est l’aider à gagner. Appliquer ou promouvoir les idées d’extrême droite, c’est les valider, et ainsi pousser cette extrême droite à en demander toujours plus. C’est ainsi que fonctionnent les extrémistes : ils n’en ont jamais assez et ne connaissent pas le compromis, l’équilibre.

Le siphonnage de l’électorat frontiste est donc inefficace en plus d’être un fusil à un coup. C’est en plus une solution complètement impossible, normalement, pour la gauche républicaine. Certes, la République est née dans le sang de la Commune avec des Versaillais au pouvoir, mais on n’est plus en 1871. Hormis les coups de menton de Manuel Valls permis par la situation exceptionnelle provoquées par les attentats de 2015 (j’espère la série close), les idées d’extrême droite ne peuvent être portées par quelqu’un qui se prétend de gauche, a fortiori républicain.

Le coup de barre à gauche

Réflexe en cas de victoire de la droite, des personnalités à gauche estiment que c’est parce que la gauche n’était pas assez à gauche. Peut-être, mais quand on est réduit à un étiage du tiers de l’électorat au niveau national, c’est un peu court comme explication. 66 % des électeurs votent pour la droite mais il faudrait « plus de gauche » ? Surtout, de quelle gauche parle-t-on ?

Faut-il partir dans une fuite en avant infinie, façon avant-garde éclairée, sur des sujets qu’on estime progressiste mais dont l’adhésion est largement minoritaire parmi les Français ? Faut-il faire « plus de gauche » sur des sujets sociétaux en oubliant le social ? A-t-on besoin de proposer des mesures qu’on sait impossibles à mettre en œuvre à moyen terme, mais qu’on porterait parce que ce serait ça la « vraie gauche » ? Peut-on, s’il vous plait, sortir de l’incantation (ce que ne fait évidemment pas ce billet, j’en suis conscient) ?

Répondre aux inquiétudes

Pour l’instant, aucune de ces méthodes n’a fonctionné et les deux premières sont même suicidaires puisqu’elles donnent du grain à moudre à l’idéologie du FN et du carburant à sa progression.

J’essaie de rester modeste, en sachant très bien que je n’ai pas la solution clef en main. Si seulement… Je pense néanmoins que nous devons d’urgence cesser de mépriser les électeurs, tous les électeurs. Y compris les électeurs du Front national.

Que nous les partagions ou non, une grande partie des Français a des inquiétudes lourdes, sur l’avenir, sur son identité. Il faut y apporter des réponses. Des réponses généreuse, des réponses écologiques. Mais faire comme si ces inquiétudes n’existaient pas ou étaient méprisables, c’est à éviter absolument.

Le chantier qui s’ouvre pour la gauche et les écologistes est immense. Il s’agit ni plus ni moins que de proposer un nouvel horizon, un horizon qui fasse envie, qui soit compréhensible. Le « populisme » (quel vilain mot quand il est associé à l’extrême droite, s’adresser au peuple est-il si vil ? si sale ?) fonctionne car il trouve les mots à plaquer sur les inquiétudes de millions de Français et d’Européens. Il devient un débouché politique à la colère, la rancœur, l’abandon, c’est la voix des abandonnés du service public, des écoles qui fonctionnement mal, des entreprises délocalisées, des déclassés (que cela relève du fantasme ou de la réalité). Les millions d’indépendants, de chômeurs par intermittence, de jeunes créateurs, les ruraux qui doivent faire deux heures de voiture pour aller travailler… et souvent tentés par le vote frontiste doivent se retrouver dans l’espérance écologique.

Un monde nouveau se construit sous nos yeux. Différent de celui de l’Après-Guerre et des Trente-Glorieuses. Nous devons lui offrir un débouché politique viable et sans guerre, ni civile ni avec nos pays voisins.

C’est inédit pour les écologistes, car il faut trouver comment parler à cette France qui décroche, cette France hors des métropoles ou dans leurs interstices. L’écologie a des outils à proposer, des mesures à faire adopter, et quand elle n’en a pas, nous pouvons en créer, réfléchir et en discuter en sortant de notre zone de confort.

Soyons clairs. Nous ne récupèrerons pas le vote des racistes et des xénophobes, des nostalgiques d’un régime autoritaire qu’ils n’ont pas connu et dont ils n’imaginent pas une seconde qu’ils pourraient en être les victimes (alors que si, dans la plupart des cas). Mais le vote des désespérés, oui, c’est à ces Françaises et Français qu’il faut parler.