Nos analyses contextuelles, nos propositions et orientations

« Reconstruire les paysages… »

Michel Audouy, est architecte-paysagiste et enseignant à l’Ecole nationale supérieure du paysage de Versailles (ENSP). Exemples à l’appui, il esquisse des pistes de travail pour recoudre des territoires dont la laideur est aussi le reflet de leur marginalisation.

Novo Ideo : Dans quelle mesure le paysage peut-il faire l’objet d’un projet ?

Michel Audouy : Pensé à l’échelle d’une parcelle – un jardin par exemple – ou l’échelle d’un territoire plus étendu, le paysage nécessite un projet issu le plus souvent d’une demande sociale, d’une question écologique, culturelle, économique et souvent tout à la fois.

Le fleuve, élément central à l’évolution du Grand Bordeaux

C’est quoi un projet ?

C’est d’abord la formulation d’un besoin, d’une volonté de transformer un territoire pour le préserver, le valoriser, accueillir de nouvelles activités ou de nouveaux usages.

C’est ensuite l’élaboration d’une commande et d’un cahier des charges en vue de sélectionner une maîtrise d’œuvre. On attend d’une équipe de maîtres d’œuvre – architecte, paysagiste, urbaniste… – qu’elle propose une stratégie, une composition spatiale qui répond à la commande. En réalité, on attend davantage, c’est à dire aller au delà d’une stricte réponse aux besoins indiqués dans le programme.

Un processus associant des acteurs aux attentes parfois contradictoires…

Le paysage, par son essence même, implique de constituer des équipes pluridisciplinaires et d’associer au projet les acteurs d’un territoire – agriculteurs, des habitants, des associations de protection de la nature, des chefs d’entreprise, etc. – variant selon l’échelle et le lieu. Le projet de paysage, par sa dimension interdisciplinaire, peut fédérer des actions parfois contradictoires comme par exemple le développement économique et la préservation de l’environnement.

#PROJET  « C’est d’abord la formulation d’un besoin, d’une volonté de transformer un territoire… » Michel Audouy, architecte-paysagiste

Venons au problème résumé par l’expression désormais consacrée de « La France moche » : la question des entrées de ville défigurées est-elle spécifique à la France ?

Non, vraiment pas mais la France s’est bien illustrée dans ce domaine ces trente dernières années ! En Europe, plus on descend vers la Méditerranée plus c’est catastrophique – absence de réglementation, pots de vin, et le plus souvent incapacité de penser l’évolution des territoires au delà d’un mandat électif – ont contribué au désastre.

Mais il serait facile de pointer du doigt les seuls politiques, surtout depuis les lois de décentralisation. Ces entrées de ville composées de zones commerciales, industrielles, artisanales, de lotissements… ne sont que le visage malade de nos modes de vie, liés à la voiture et complètement déconnectés des lieux, de leur histoire et de leur géographie.

On commence à prendre conscience des problèmes que cela engendre, au delà de la simple dimension esthétique, à ne pas à négliger tout de même pour la France, première destination touristique mondiale.

Comment peut-on remédier à cela, existe –t-il une démarche de reconstruction paysagère ?

Il faudra du temps, autant de temps qu’on a mis pour s’étaler grossièrement partout. Nous avons les outils et les compétences, mais il manque la volonté politique pour les mettre en œuvre.

Tout aménagement de zone commerciale, d’usine… doit faire l’objet d’un projet, ce qui oblige à composer des équipes pluridisciplinaires, et à poser toutes les questions, pas uniquement celle de la fonctionnalité, et de l’amortissement à court terme.

Un projet c’est un compromis, qui permet de conjuguer ce qui a priori pourrait sembler contradictoire. Il ne s’agit pas de cacher nos zones de production mais plutôt de leur donner des formes génératrices de paysage. Il ne s’agit pas non plus de reconstituer des formes d’organisation du passé (le bocage, les chemins creux…), si derrière ce décor il n’y a pas de logique publique ou privée pour en assurer la pérennité.

Il existe déjà beaucoup d’outils règlementaires que l’on peut mobiliser, des règles de protection aux plans locaux d’urbanisme. En passant par les plans de paysages, les chartes…

J’attends beaucoup des plans locaux d’urbanisme à l’échelle intercommunale

Je regrette la disparition possible des CAUE dans chaque département si la baisse des crédits se poursuit. Nous avons besoin à l’échelle nationale comme à l’échelle locale d’un projet de territoire – à long terme – qui allie développement économique et qualité des paysages.

C’était le cas pendant des siècles avant notre ère, quand la question du paysage ne se posait pas sinon dans le domaine de l’art et de la culture.

 Au delà, pouvez-vous nous citer quelques exemples d’intervention de vos étudiants/ professionnels auprès des communes ?

Je vous citerais plutôt des exemples de démarches intéressants portés par des paysagistes contemporains même si à l’école du paysage de Versailles, comme dans d’autres écoles, nous avons des étudiants qui travaillent en fin de cycle sur des sujets aussi intéressants que le paysage et les énergies renouvelables, les nouvelles formes d’agriculture, les conséquences des risques climatiques.

Le « parc de la Garonne » à Toulouse, conduit par l’agence TER, veut fédérer au sein de la métropole le développement des différentes communes autour du paysage lié au fleuve.

Les « 50 000 hectares de nature » de la communauté urbaine de Bordeaux est encore un exemple où l’élément naturel constitué par le fleuve doit servir d’élément central à l’évolution de la métropole.

D’autres exemples, en France et en Europe placent le paysage au cœur de l’évolution des territoires : Lille et le parc de la Deûle, la vallée de la Ruhr en Allemagne, le bassin minier autour de Lens, l’Ile de Nantes, l’estuaire de la Loire de Nantes à Saint-Nazaire, le plateau de Saclay… et il n’est pas trop tard pour dessiner un Grand-Paris du paysage !

Jardin, Ile de Nantes

Les exemples de bonnes démarches sont nombreux sans recouvrir toutefois l’ensemble des territoires. Ils se caractérisent tous par une approche globale des questions, à toutes les échelles et autour d’un projet dont le fil est le paysage – patrimonial, naturel, ou économique. L’autre point commun est leur inscription dans le temps, un temps nécessaire à la concertation, à l’élaboration de plans et à l’aménagement.

Propos recueillis par Jean-Marc Pasquet.

Photo couverture : Parc de la Deûle, Lille

 

Une brève histoire du paysage

La notion de paysage est en réalité très ancienne, on peut déjà parler d’une relation sensible à l’environnement dès l’Antiquité, exprimée en Grèce et Rome antique par le Génie du lieu. Le terme Paysage apparaît dans les langues européennes autour du XVème siècle, il désigne alors la représentation du territoire et de la nature à l’arrière plan de tableaux dont les thèmes sont issus pour l’essentiel des épisodes bibliques ou mythologiques. Donc le paysage est un morceau de nature choisi sur lequel l’observateur – le peintre en l’occurrence – a posé son cadre.

La codification de la perspective à partir de la fin du XVème siècle favorise la représentation de l’espace urbain ou naturel, donnant au paysage un statut qui va au delà du simple décor d’arrière-plan.

Dès la Renaissance, en Italie, puis en France, les jardins s’ouvrent progressivement sur leur environnement par le biais de terrasses et de belvédères. Cette ouverture est préconisée dans les traités d’architecture et d’art des jardins, et se pratique aussi dans les compositions urbaines.

A partir du XVIIème siècle, au siècle de Le Nôtre donc, les peintres flamands (Ruysdael, Seghers…), français (Nicolas Poussin, Claude Le Lorrain…), et d’autres, réalisent des paysages très élaborés exprimant leurs réflexions sur le monde, le temps, l’humanité. Pour cela, ils trouvent l’inspiration en Italie, plus tard en Grèce, dans le sud de la France… ou simplement dans la campagne comme les peintres flamands. C’est le début d’une longue histoire du paysage en tant que sujet à part entière qui nous conduira jusqu’à la période moderne, en passant par les peintres impressionnistes. C’est aussi le début, grâce aux artistes d’une sensibilisation de la société à la beauté du monde environnant, qu’il soit rural, champêtre, maritime ou urbain.

Dès le XVIIIème siècle, en Angleterre puis dans toute l’Europe, il y a un glissement du paysage peint vers le paysage conçu (le jardin), avec des peintres comme Hubert Robert qui participent à la conception de parcs suivant les règles de composition de la peinture.

Les premières lois de protection des paysages datent de la toute fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle, en France comme en Europe ainsi qu’aux Etats-Unis. Il s’agit alors de préserver des sites exceptionnels naturels ou patrimoniaux déjà menacée par l’arrivée du monde industriel. C’est aussi le début du développement du tourisme encouragé par l’extension des réseaux ferrés, à partir de 1860.

L’entrée dans l’ère industrielle avec l’extension des villes et ses avatars fait prendre conscience de la nécessité de créer des espaces verts. Je citerais les projets d’Alphand à Paris, d’Olmsted à Boston et à New-York, et à Londres la transformation d’anciens jardins aristocratiques en grands parcs publics.

Le paysage au coeur de l’évolution des territoires : la vallée de la Ruhr en Allemagne

Dès la fin du XIXème siècle, les paysagistes sont associés à cette nouvelle conception de la ville. Cela nous conduit progressivement à notre époque où désormais la question du paysage, au delà de sa dimension esthétique et exclusivement verte, est indissociable de la qualité du cadre de vie ; c’est d’ailleurs inscrit dans la définition qu’en donne la Convention européenne du paysage, signée en 2000 à Florence, par les 47 pays du Conseil de l’Europe. Ces derniers s’engagent à œuvrer, dans leurs politiques de développement et d’aménagement, à la qualité du paysage (/ des paysages), dans l’assertion la plus large.

« Permettre à chacun de devenir autonome »

Marylise Léon est issue de la fédération CFDT de la chimie et de l’énergie. Elle est élue secrétaire nationale, en charge des questions industrielles, au sein de la commission exécutive de la CFDT. Elle répond à nos questions sur la question du travail.

Novo Ideo : Votre organisation a remis au Premier ministre un document dense sur les réformes à mener. Il souligne dans son introduction que « la vraie clé pour faire reculer le chômage, c’est bien d’impulser une stratégie d’investissements publics et privés dans les emplois de demain… ». Qu’est-ce-à-dire exactement ?
Marylise Léon :
On constate que les investissements au maintien ou à l’amélioration de la qualité et de l’innovation ne sont pas suffisants.
Pour faire reculer le chômage et améliorer l’emploi, il faut s’engager vers un nouveau mode de développement, basé sur la qualité (des biens et des services produits, des emplois, de la vie au travail, des relations sociales…). Bien sûr, la stratégie publique d’investissements doit être consolidée et mise en cohérence avec ces objectifs au niveau européen. L’État stratège a un rôle majeur à jouer pour cibler les investissements publics et orienter les investissements privés vers la transition écologique, numérique, l’innovation.
Améliorer l’emploi et réduire le chômage passe aussi par le fait de permettre à tous les salariés de monter en compétences et en qualification, via l’accès à la formation tout au long de la vie, le développement des compétences, l’accompagnement des transitions professionnelles.
Puis, au regard des mutations en cours : technologiques, industrie du futur, il faut donner les moyens aux salariés d’être partie prenante tout comme aux filières, aux territoires et aux entreprises. Il faut pour cela développer des projets d’écologie industrielle et d’économie circulaire en prenant en compte la réalité de chaque territoire, entreprise et filière dans un dialogue économique et social de qualité à tous les niveaux.

Face à la fin des carrières linéaires, la CFDT plaide en faveur de l’universalisation des droits, rattachés à la personne, avec l’outil du Compte Personnel d’Activité. Plus de 5 millions de nos concitoyens sont exclus de l’emploi, cela demande des investissements colossaux…
Il est vrai que les carrières linéaires menées au sein d’une seule entreprise sont de plus en rares et ne répondent peut-être plus aux aspirations des uns et des autres. Aussi il faut adapter notre modèle économique et social à ces successions d’expériences diverses, parfois sous des statuts différents. Les évolutions technologiques ont transformé la nature du travail et son organisation. Le chômage de masse et la dualisation du marché du travail ont fait apparaître de forts besoins en mobilité professionnelle et géographique et l’émergence de nouvelles formes d’emploi, impulsée notamment par le numérique.

« Le CPA pourrait permettre d’expérimenter de nouvelles voies professionnelles en garantissant un « droit au retour », si nécessaire, pour sécuriser le choix d’une nouvelle orientation professionnelle »

Aussi la CFDT porte-t-elle la mise en place d’un accompagnement global personnalisé pour permettre à chacun de devenir autonome et pour lever les freins à l’emploi.
A cette fin, la dimension professionnelle et sociale doit être prise en compte. Il faut mettre du lien et de la coopération entre les opérateurs de l’accompagnement social (travailleurs sociaux) et ceux de l’accompagnement professionnel (Pôle Emploi, Apec, Cap Emploi, etc.). Le CPA est en ce sens un formidable outil ; mais la question du financement de cet accompagnement global et plus généralement du CPA se pose.
Pour poursuivre cette démarche, on pourrait intégrer une banque du temps dans le CPA. Avec un « compte temps », le CPA pourrait être l’instrument d’une meilleure conciliation des différents temps de la vie active (professionnelle ou non professionnelle) et pourrait permettre de gérer harmonieusement des temps tout au long de la vie, en tenant compte du contexte d’allongement de la durée de vie, du besoin d’autonomie accrue des individus, etc.
Avec un « droit au retour » (ou « droit à l’expérimentation »), le CPA pourrait permettre d’expérimenter de nouvelles voies professionnelles en garantissant un retour en arrière, si nécessaire, pour sécuriser le choix d’une nouvelle orientation professionnelle.

Ce faisant, vous dépassez le cadre de la réforme du Code du travail pour aller vers une « codétermination à la française ». Qu’entendez-vous par là ?
Dans l’exposé des motifs du projet de loi d’habilitation à prendre par ordonnances, les mesures pour le renforcement du dialogue social affichent l’ambition de « simplifier et renforcer le dialogue social et ses acteurs, notamment au travers d’une refonte du paysage des institutions représentatives du personnel, plus en phase avec la réalité des entreprises et les enjeux de transformation dont elles ont à débattre ». Pour la CFDT, il faut parvenir à faire du dialogue social un enjeu de qualité du travail et de compétitivité des entreprises. C’est un enjeu de démocratisation de l’entreprise, et pour cela la codétermination est une voie intéressante. Concrètement, cela consiste à faire en sorte que sur les sujets codéterminés, employeur et salariés ont des droits égaux. Ils peuvent tous les deux lancer des initiatives et doivent se mettre d’accord. Il leur appartient alors de négocier avec la volonté sérieuse d’aboutir et aucun des deux ne peut bloquer les échanges par un droit de veto. Si la négociation aboutit à un désaccord, les parties peuvent recourir à l’arbitrage. Il faudrait alors définir les thématiques dans lesquelles ce mécanisme serait mis en place. Pour la CFDT les thèmes comme la rémunération des dirigeants, l’utilisation des aides publiques ou encore l’organisation du travail, devraient faire l’objet de cette codétermination.

Le corpus de réformes gouvernementales comprend une refonte de l’assurance chômage et une réorientation des fonds de la formation professionnelle. La CFDT a toujours été favorable à une activation des dépenses de retour vers l’emploi. Mais ne faut-il pas craindre, avec le basculement de cotisations vers la CSG, une forfaitisation de l’indemnisation chômage ?
L’assurance chômage est un outil essentiel de la sécurisation des parcours professionnels des salariés, face aux évolutions du marché du travail. Les partenaires sociaux ont assumé depuis 60 ans leurs responsabilités quant à la définition des règles et à la gestion du régime, en finançant de fortes dépenses qui relèvent de la politique publique (pré-retraites, budget de Pôle Emploi, politique culturelle, non remboursement des pays frontaliers).
Pour la CFDT, une réforme de l’assurance chômage doit combiner un socle universel de solidarité pour l’activité et l’insertion, et un régime complémentaire assurantiel et contributif assurant un revenu de remplacement en cas de perte d’activité.
La CSG ne peut pas financer un revenu de remplacement. Le basculement des cotisations salariales vers la CSG risque, pour la CFDT, de transformer en profondeur l’indemnisation des demandeurs d’emploi vers une indemnisation forfaitaire, emportant de surcroît le risque de retrait du consentement des revenus moyens et supérieurs (sans parler des retraités et fonctionnaires), amenés à participer très largement au financement pour une indemnisation limitée.

Il y a cette inquiétude de « l’inversion des normes »…
Il convient ici de préciser clairement de quoi il s’agit. D’une façon générale en droit français et pas seulement en droit du travail, les différentes règles obligatoires sont organisées sous une forme pyramidale  et chaque niveau inférieur ne peut sauf exception être moins favorable que le niveau supérieur. Ainsi en ce qui concerne le code du travail, il est régi par la loi. Si on décline ce principe cela signifie que les accords collectifs (de branche/secteur d’activité ou d’entreprise) ne peuvent pas être moins favorables aux salariés que ce que la loi dispose, l’accord d’entreprise ne peut pas être moins favorable pour les salariés que l’accord de branche (sauf exceptions) et pour finir le contrat de travail ne peut pas être moins favorable que ce que prévoit l’accord d’entreprise.

« Donner la possibilité à la négociation
d’entreprise et de branche
d’adapter le droit aux situations concrètes,
sans déroger aux droits fondamentaux
des salariés et sous certaines conditions strictes :
les accords devront être majoritaires à 50 %.
S’il n’y a pas d’accord, le droit existant s’applique.
Personne n’est donc obligé de négocier »

Cependant il existe déjà dans le droit du travail de nombreuses dérogations à cette architecture : les lois Auroux en 1982 ont créé « les accords dérogatoires » en matière de durée du travail notamment. Par ailleurs, il s’agit bien de laisser la négociation s’exprimer au plus près des réalités pour les salariés, c’est-à-dire dans l’entreprise. C’est d’ailleurs ce qu’est venue faire la loi travail : donner la possibilité à la négociation d’entreprise et de branche d’adapter le droit aux situations concrètes, sans déroger aux droits fondamentaux des salariés et sous certaines conditions strictes : les accords devront être majoritaires à 50 %. S’il n’y a pas d’accord, c’est le droit existant qui s’applique. Personne n’est donc obligé de négocier.

Pénibilité : « L’évolution de la prise en charge de quatre facteurs va permettre à plusieurs milliers de travailleurs de partir en départ anticipé à la retraite dès 2018 »
(photo : Anne Bruel)

Que répondez-vous au gouvernement quand il évoque la difficulté concrète de mise en place du compte pénibilité notamment dans les PME ?
La mise en place du compte pénibilité était une revendication majeure pour la CFDT : véritable mesure de justice sociale pour un grand nombre de salariés, ce compte permet de prendre en compte la pénibilité de certains métiers et de leur impact sur la santé des salariés. Au sujet des annonces récentes du gouvernement, la CFDT attend les propositions concrètes afin d’en mesurer leur portée réelle.
L’évolution de la prise en charge de quatre facteurs va permettre à plusieurs milliers de travailleurs de partir en départ anticipé à la retraite dès 2018. Cependant, cette évolution ne doit pas se traduire uniquement par une gestion médicalisée de la pénibilité.
Six facteurs sont maintenus en l’état et la CFDT s’engagera pleinement à ce que les accords collectifs traitant de la prévention prennent en compte les parcours professionnels afin que les salariés concernés par les quatre autres facteurs puissent également bénéficier du droit à la formation et du passage à temps partiel.
Les salariés des Très Petites Entreprises ne doivent pas être exclus de ce compte alors qu’ils sont peut-être les plus concernés !
Désormais dénommé Compte professionnel de prévention, ce droit doit devenir une réalité pour tous les salariés exposés aux travaux pénibles.

Enquête législatives 2017 :
LREM, l’empire du milieu

En se disant « ni de droite, ni de gauche » durant la campagne présidentielle, Emmanuel Macron faisait référence au système bipartisan français qu’il avait bien l’intention de surmonter. A la veille des élections législatives, il cherche à faire bouger les lignes à droite comme à gauche pour réorganiser la vie politique autour de son mouvement.

A droite, la tentation de rejoindre le Premier ministre Edouard Philippe augmente avec la publication de sondages rendant chaque jour plus improbable une majorité Les Républicains (LR) à l’Assemblée nationale.

A gauche, le faible score de Benoît Hamon à la présidentielle semble avoir précipité le Parti Socialiste (PS) vers sa chute, forçant ses sympathisants à choisir entre En Marche et la France Insoumise (FI). La FI est à ce jour la principale force d’opposition à gauche, même si certains territoires (par exemple Grenoble, voir notre analyse ci-dessous) tentent l’aventure d’une nouvelle gauche dont le socle recoupe des ex-frondeurs PS, Europe Ecologie – les Verts (EELV) et des mouvements citoyens.

Focus sur l’accent écolo porté dans quelques circonscriptions

La FI se positionne en opposition totale au président Macron. L’Avenir en Commun (AEC), le programme de Jean-Luc Mélenchon, est aussi celui de tous les candidats FI aux législatives. Si les candidats FI viennent d’horizons divers, un certain nombre portent de longue date des valeurs écologistes. C’est le cas de Bénédicte Monville de Cecco, ex-EELV, candidate dans la 1re circonscription de la Seine-et-Marne, urbanisée en pays rural. La candidate a porté des projets écologiques à la mairie de Melun, où elle est conseillère municipale opposée au maire LR. Sa candidature, bien que suivant le programme de l’AEC, est plutôt axée sur la transition écologique. Le député sortant, Jean-Claude Mignon (LR), élu depuis 1988, a annoncé qu’il ne se représenterait pas pour laisser le paysage politique se renouveler. Il laisse la place à son suppléant, Denis Jullemier, mais celui-ci n’est pas unanimement soutenu dans son camp. Alors que la droite et la gauche sont divisées, c’est En Marche, ou dans cette circonscription le MoDem, qui pourrait en bénéficier…


Vers l’effacement du parlementaire construit
sur des baronnies locales : quelles conséquences
sur les politiques publiques
?

Après avoir répondu à la « main tendue » d’Emmanuel Macron, Nathalie Kosciusko-Morizet (NKM) se présente dans la 2e circonscription de Paris, qui comprend le nord de la rive gauche. La circonscription, dont le député sortant est François Fillon, est réputée imperdable pour la droite. Pour ces élections législatives, 24 candidats s’y affrontent. Deux candidats membres de LR mais non investis par le parti se présentent : Henri Guaino et Jean-Pierre Lecoq, maire du VIe arrondissement. Gilles Le Gendre est candidat pour En Marche, reprenant à son compte le programme d’Emmanuel Macron. NKM, investie par LR, se décrit comme étant de la droite progressiste, volontiers orientée vers l’écologie ; elle a d’ailleurs été ministre de l’Ecologie de 2010 à 2012. A rebours de son parti, elle se prononce notamment pour l’augmentation de la part des renouvelables dans le mix énergétique français d’ici 2025. NKM est toutefois donnée perdante face à Gilles Le Gendre selon un sondage Ifop-Fiducial réalisé fin mai. Du fait des divisions de la droite, la vague En Marche pourrait emporter même une circonscription LR qui semblait gagnée d’avance.

Toutefois, la recomposition politique proposée par Emmanuel Macron passe avant tout par son propre parti, En Marche, rebaptisé La République en Marche (LREM). Les candidats LREM sont de sensibilités diverses et ont des parcours variés, près de la moitié venant de la société civile, un tiers si on ne comptabilise que les personnes vierges de toute activité politique précédente. En revanche, tous ces candidats n’ont qu’un seul programme, celui d’Emmanuel Macron. Ils peuvent simplement afficher en priorité sur leur site et leurs tracts les points de leur choix. Il n’y a donc peu de différence entre les candidats aux sensibilités plutôt écologistes (Matthieu Orphelin, Barbara Pompili, François de Rugy…) et les autres, même si ce dernier met en avant sur son site ses réponses à des questionnaires en provenance d’associations écologistes : corrida, nucléaire…

L’effet LREM : Buno Le Maire favorable à « l’absence de prolongation automatique de l’ensemble des centrales nucléaires »

Reste le cas des candidats soutenus par LREM sans être investis par ce parti, par exemple Bruno Le Maire (ex-LR), ministre de l’Economie et candidat dans la première circonscription de l’Eure sous l’étiquette « majorité présidentielle ». Celui-ci n’affiche sur son site comme sur ses tracts aucun sigle de parti, pour selon lui montrer sa liberté. Son programme est différent de ceux de François Fillon et d’Emmanuel Macron. En ce qui concerne le nucléaire par exemple, il est pour « l’absence de prolongation automatique de l’ensemble des centrales, qui se traduira par un coût du grand carénage plus faible que prévu, les sommes seront réinvesties dans les capacités de production de demain, qu’elles soient nucléaires ou renouvelables, et dans l’innovation ».

Au total, LREM ou du moins la « majorité présidentielle » pourrait gagner une majorité absolue à l’Assemblée Nationale, majorité aux sensibilités diverses mais au programme unique, qui a déjà bousculé les lignes du bipartisme français. Le système de production des élites nationales via les territoires pourrait s’en trouver également bousculé. De fait, la légitimité des députés REM est largement assise sur une décision verticale du parti. Le changement signe l’effacement du parlementaire construit sur des baronnies locales. Il est encore trop tôt pour en déceler les conséquences sur les politiques publiques. Nombre d’entre elles sont depuis la décentralisation le fruit de l’expérimentation par les collectivités : qu’en sera-t-il demain ?

L’EXCEPTION GRENOBLOISE

Grenoble, historiquement marquée à gauche, est le terrain d’élections législatives inhabituelles, où la gauche semble se recomposer autour du paradigme de l’écologie. Pour comprendre les dynamiques en cours, il est nécessaire de revenir sur « l’exception grenobloise », selon les termes l’actuel maire Éric Piolle…

Après deux décennies de socialisme, 2014 marque la victoire de l’écologie politique à Grenoble avec l’élection d’Éric Piolle, maire Europe Ecologie Les Verts. Mais ce penchant au « vert » est issu d’une dynamique ancienne : de nombreux facteurs structurels amènent les Grenoblois à se préoccuper d’écologie. Entourés de montagnes, les habitants sont soumis aux contingences qui en résultent : pollution due au phénomène de cuvette, températures qui vont de l’extrême chaleur au grand froid, inondations, risques sismiques. Avec ses importants secteurs nucléaire, chimique et des hautes technologies, la ville de Grenoble est aussi composée de nombreux étudiants, ingénieurs et intellectuels venus d’ailleurs. Tous conscients des enjeux environnementaux, ce sont des milieux sociologiquement ouverts au progressisme. Ingénieur, d’implantation récente à Grenoble, Eric Piolle a su rassembler diverses gauches et mouvances écologistes à travers un projet plus qu’un parti, incarnant en ce sens une forme d’esprit grenoblois. Il s’inscrit dans le prolongement des Groupes d’action municipale (GAM) portés à l’occasion des municipales de 1965 par l’ancien maire socialiste Hubert Dubedout.

L’ancien maire Hubert Dubedout, porteur du premier Groupe d’Action Municipale (GAM), structure citoyenne qui essaimera dans toute la France

Dans le but de pérenniser « l’exception grenobloise », ses partisans ont abordé les législatives dans une dynamique de rassemblement. C’est dans cette optique que le mouvement « Ensemble pour gagner » soutenu par le maire, Christiane Taubira et Benoît Hamon, fut créé. Les deux candidats du mouvement, la jeune Soukaina Larabi (23 ans) et Nicolas Kada (3e et 1re circonscriptions iséroises) cherchent à rassembler la gauche locale sur une ligne écologiste, sociale, européenne, ouverte à la société civile. Mais le projet bute sur l’atomisation de la gauche. Le PS local est miné par des défections vers En Marche comme celle d’Olivier Véran, député sortant de la première circonscription, et par une brouille avec le Mouvement des jeunes socialistes (MJS) local. Quant à la France Insoumise (FI), arrivée première aux présidentielles avec le soutien d’Éric Piolle, elle a décidé de faire cavalier seul.

Sur la troisième circonscription, Soukaina Larabi accompagnée de Maryvonne Boileau (issue de la majorité municipale) fondent leur engagement autour de l’écologie politique : lutte contre les perturbateurs endocriniens, 100% renouvelable d’ici 2050, circuits courts… L’écologie qu’elle définit par le terme “préserver”, concerne aussi bien l’environnement que le social et l’emploi. Elles affrontent l’ancien maire socialiste et actuel député (depuis 1988) Michel Destot et sa suppléante Francine Claude. Le ticket PS encourage la rénovation thermique et urbaine ainsi que le mix-énergétique. Sur la première circonscription, Nicolas Kada accompagné de Hugo David (leader MJS Isère) sont opposés à Olivier Véran, qui fait le pari d’une croissance verte en dynamisant les filières éco-technologiques.

Le projet de rassemblement et de recomposition de la gauche française porté par l’élection d’Éric Piolle en 2014 est donc toujours présent, mais il se heurte à la recomposition de la vie politique nationale amorcée par les présidentielles 2017. Grenoble reste un laboratoire de la reconfiguration de la gauche française au prisme de l’écologie. Un terrain au contexte sociologique particulier qui en limite la portée.

Enquête : Auriane Biron et Johan Goncalves Procek

Relecture : Benjamin Bibas

Coordination : Jean-Marc Pasquet

 

« Fertiliser l’écosystème économique »

Vincent Champain est cadre dirigeant et président de l’Observatoire du Long Terme.  Il répond aux questions économiques de Novo Ideo : réforme du code du travail, Comptes publics, innovation et stratégies industrielles. Quelques pistes d’action en environnement contraint.

Novo Ideo : D’abord, votre réaction sur le projet de réforme du Code du travail. Existe-t-il selon vous une spécificité du chômage français qui justifie sa refonte …

Vincent Champain : Notre système est à la fois très centralisé (c’est l’Etat ou le dialogue social au niveau national qui fixent beaucoup de choses), très passif et très pénalisant pour les salariés les moins qualifiés.

« En résumé, dans le système anglo saxon, ils sont « working poors », dans le système nordique, ils peuvent être dans des emplois publics locaux, alors qu’en France ils seront au chômage »

Il n’y a aucun doute qu’il faille changer les choses. La questions c’est comment – le bon mix est sans doute plus la « flexicurité », plus de flexibilité, mais surtout un accompagnement actif vers un nouvel emploi plus soutenu. Or ces dernières années le « -curité » a été oublié…

« Les dépenses actives, qui consistent à aider les demandeurs pour quitter le chômage, sont plus de quatre fois plus faible que dans les pays les plus engagés en ce sens »

Dans une tribune récente, l’Observatoire du Long Terme que vous présidez oppose le « pessimisme économique et optimisme technologique ». Vous soulignez d’ailleurs un management trop souvent préoccupé par la réduction des incertitudes plutôt qu’à penser de nouveaux marchés…

Oui. C’est vrai dans tous les domaines. En politique on voit peu de candidats occupé à traiter les enjeux de demain. Et parmi ceux qui le font, peu le font sur la base de faits – la taxe sur les robots est le meilleur exemple à bien des égards !

Venons à la philosophie économique générale du nouveau Président de la République : un nouvel équilibre entre offre et demande pourrait on dire. En quoi selon vous la recherche d’équilibre budgétaire doit consolider un certain niveau d’investissement public …

Dire que l’on peut durablement dépenser plus qu’on ne gagne est un mensonge. Or la France le fait depuis 1974, dernière année où un budget a été voté à l’équilibre. Donc il me semble faire aucun doute qu’on doit maitriser les dépenses publiques.

Toute la difficulté est de le faire au bon moment – le pouvoir a souvent tendance à penser que ça devrait être plus tard. Et cela fait 43 ans ! Et il faut aussi le faire en agissant sur les bonnes dépenses et de la bonne façon. Ce qui compte au fond c’est surtout la « valeur ajoutée » des dépenses publiques – c’est-à-dire faire en sorte que la valeur des services valle plus pour les français que ces services ne leur coûtent. Si l’on réduit les dépenses de santé mais que la qualité baisse encore plus vite c’est l’inverse d’une bonne gestion !

Vous évoquez également la notion de « non emploi » qui semble plus important en France. Pouvez-vous préciser cette notion et les moyens de réduire ce phénomène.

Le non emploi mesure le nombre de tous ceux qui sont en âge de travailler et qui n’ont pas d’emploi, quelle que soit la cause. L’avantage de cette mesure c’est qu’elle dévoile le « chômage caché » (faux stages, dispense de recherche d’emplois…). La France est mauvaise dans ce domaine.

Taux de non-emploi des principaux pays

« Les Etats-Unis qui ont un chômage bas ont un non-emploi assez élevé, qui traduit un nombre important de personne qui ont renoncé à chercher un emploi. Les meilleurs sont les pays nordiques »

1995 2005 2014
Italy 48.8% 42.5% 43.5%
Spain 51.7% 35.5% 43.2%
France 40.5% 36.3% 35.8%
OECD 35.8% 34.6% 34.2%
EU15 39.7% 34.5% 34.1%
USA 27.5% 28.5% 31.9%
Finland 38.1% 31.5% 31.1%
Australia 32.4% 28.5% 28.4%
Canada 32.5% 27.6% 27.7%
UK 30.8% 27.3% 27.4%
Japan 30.8% 30.7% 27.3%
Denmark 26.1% 24.1% 27.2%
Netherlands 34.9% 28.5% 26.9%
Germany 35.4% 34.5% 26.2%
Sweden 27.8% 26.0% 25.1%
Norway 26.5% 24.8% 24.7%
Source:http://longterme.org  

Les moyens pour réduire le non-emploi sont ceux qui permettent de réduire le chômage, à l’exception des manipulations statistiques. Pour aller plus loins sur le sujet : cliquez ici.

Le numérique est-il ennemi de l’emploi…

Le développement du numérique peut donc aller de pair avec la croissance de l’emploi, à trois conditions :

  • être compétitif : plus nous seront prompts à saisir les opportunités du numérique, plus nous gagnerons en parts de marché et plus nous créerons d’emplois. Or notre « data competitiveness », c’est à dire la capacité de la France à être le bon endroit pour implanter des projets numériques mondiaux, est variable selon les sujets ;
  • la pertinence de la stratégie industrielle : agir en agronome, c’est-à-dire offrir en France aux entreprises nationales et étrangères un « terreau économique » fertile. Plutôt qu’en jardinier, c’est-à-dire vouloir s’occuper de tout et faire les paris industriels à la place des entreprises, et veiller à la fois au développement des emplois qualifiés et des emplois peu qualifiés, de façon à ce que tout le monde sorte gagnant du virage numérique ;
  • les talents : il faut développer le nombre d’entrepreneurs qui créent une nouvelle entreprise et d’intrapreneurs qui mènent à bien des projets au sein d’entreprises existantes.

« Prêter plus d’attention à la fertilité de l’écosystème économique qu’à la « nationalité » des entreprises »

Pas de « ministre de l’industrie » en tant que tel dans ce gouvernement. Quelles devrait être les priorités et les moyens dans le domaine industriel ?

La politique industrielle a parfois consisté pour l’Etat à « choisir quelques vainqueurs », en cherchant ensuite à les protéger à tout prix de la concurrence mondiale. Ce que montrent les travaux réalisés par l’Observatoire du Long Terme, c’est que la voie opposée offre probablement plus de débouchés.

D’abord, en prêtant plus d’attention à la fertilité de l’écosystème économique (ie, faire en sorte que la France soit le lieu pour créer ou développer une entreprise) qu’à la « nationalité » des entreprises : peu importe que les entreprises soient petites ou grandes, françaises ou étrangères, dès lors que l’emploi et la valeur ajoutée sont en France ! C’est ce qu’on appelle « l’économie Wimbledon » : les champions de tennis y sont rarement britannique, mais c’est au Royaume-Uni que sont les emplois induits et les recettes !

Ensuite, en adoptant une approche de positionnement sur la chaîne de valeur. La priorité n’est pas que la France fasse tout, sur tous les produits, mais qu’elle se concentre sur les composants ou produits où elle a des chances raisonnables d’être compétitive, en important le reste -chercher à produire du pétrole au lieu de l’importer serait aussi vain que de renoncer à valoriser nos atouts dans le luxe ou dans l’énergie.

Par ailleurs, nous pouvons encore développer notre capacité conquérir les marchés mondiaux. Cet objectif repose évidemment sur le système d’aide à l’export, mais il nécessaire aussi de nous interroger sur le paradoxe français : énormément d’idées, beaucoup de startup mais peu qui deviennent des champions mondiaux.

Enfin, il est nécessaire de « boucler l’équation sociale » : en accompagnant cette stratégie industrielle de mesures de développement de l’emploi pour les salariés peu ou pas qualifiés – notamment dans les secteurs « low tech » ou dans les services.

 

Des propos recueillis par Jean-Marc Pasquet.

L’école Macron : « s’adapter au risque de disparaitre »

Philippe Watrelot est professeur de sciences économiques au lycée de Savigny-sur-Orge (91), président CRAP-Cahiers Pédagogiques et formateur à l’Ecole Supérieure du Professorat et de l’Education de Paris. Fin connaisseur des systèmes éducatifs à l’étranger, il anime également un blog dédié à l’actualité de l’éducation, Chronique Education. Il répond à nos questions et passe en revue les principaux chantiers présidentiels.

Novo Ideo : D’abord, votre réaction sur le projet du nouveau Président de laisser aux communes le « libre choix » d’adapter les rythmes scolaires, réforme ô combien emblématique du mandat précédent…

Philippe Watrelot : D’une manière générale, je pense que l’Éducation Nationale a besoin de continuité et de durabilité. Ce sont les réformes successives et les dispositifs défaits avant même d’être arrivés à maturité et évalués qui rendent les enseignants cyniques et désabusés et qui donnent paradoxalement une impression d’immobilisme et de réforme impossible.

La remise en cause de la réforme des rythmes est typique de cette logique. Certes, le dispositif était critiqué et pouvait certainement être amélioré. Mais ici, on est dans un retour en arrière plus qu’une amélioration. Il faudrait refaire tout l’historique de cette “réforme” pour se rendre compte qu’elle est une suite d’occasions manquées et de réponses incomplètes à des questions mal posées. La suppression du samedi par Xavier Darcos répondait d’abord à des objectifs financiers puisqu’il s’agissait de libérer du temps d’enseignant pour les amener à faire du soutien et ainsi dans une sorte de billard à trois bandes supprimer les RASED. On était bien loin de l’intérêt des enfants…

Rythmes scolaires : « le plus important est de préserver les cinq matinées de travail »

Et dès 2010, on s’est rendu compte que ces « nouveaux rythmes » était néfaste pour l’apprentissage des enfants. On a même eu en 2011, une mission trans-partisane et rassemblant tous les acteurs qui a conclu à la nécessité de revenir à cinq matinées de travail. Lorsque François Hollande a été élu, Vincent Peillon a cru que cette question allait pouvoir être réglée rapidement puisqu’il y avait consensus. Et on a vu les postures syndicales et les tactiques politiques prendre le dessus. Aujourd’hui, après bien des vicissitudes, on veut revenir sur le principe. Et la question reste la même : où est l’intérêt de l’enfant ?

En même temps, la précédente réforme n’a-t-elle pas placé les communes face à une inégalité dans l’organisation de ces rythmes…

C’est vrai, il y avait et il y a toujours des inégalités dans l’organisation des rythmes. On aimerait que cela soit de la diversité plutôt que de l’inégalité. Que les solutions trouvées ne soient pas les mêmes partout, n’est pas choquant en soi. C’est le principe même de la décentralisation et de la subsidiarité.

Mais lorsqu’on aboutit à des inégalités flagrantes, c’est évidemment plus difficile à admettre. Or, ce n’est pas forcément une question de « moyens ». Des petites communes rurales ont fait preuve de beaucoup d’inventivité pendant que des grandes agglomérations trainaient les pieds (Marseille par exemple) et proposait des solutions a minima.

L’inégalité est donc surtout un problème de motivation et de choix politiques des communes.

Un rond point ça coute plus cher que les activités pour les enfants…

On aurait pu espérer que les dernières élections municipales allaient se faire sur des enjeux tels que ceux-là et que les électeurs allaient comparer les offres et les projets. Il n’en a rien été et on peut regretter qu’il n’y ait pas eu d’émulation sur ces questions éducatives pourtant essentielles.

Quel serait sur ce plan le changement souhaitable selon vous ?

Je pense que le plus important est de préserver les cinq matinées de travail. C’est l’essentiel de la réforme. Après, on peut concevoir que celles ci soient réparties autrement. On pourrait retourner au samedi matin, même si cela semble difficile.

En ce qui concerne les temps d’activités, l’important est de ne pas tomber dans le zapping des activités et de prévoir des temps suffisamment longs.

Là où la réforme des rythmes a été le plus loin c’est dans les communes où il y a eu la mise en œuvre des PEDT et la mise en convergence de l’action de tous les acteurs : éducation nationale, personnel communal, milieu associatif, etc. C’est cette dimension qu’il faut renforcer.

28%

Proportion des élèves en REP qui ne maitrisent pas le français à l’entrée en sixième (40% en REP+)

Venons sur la philosophie générale du Président qui souhaite recentrer l’école sur ses missions de transmission de savoirs fondamentaux…

Cette question des “fondamentaux” est une mauvaise réponse à une question bien mal posée. D’abord parce qu’elle repose sur des chiffres exagérés. Ainsi, ce n’est pas comme le disent certains candidats un élève sur deux en éducation prioritaire qui ne maîtriserait pas les “fondamentaux” mais selon le ministère de l’Education nationale, à l’entrée en sixième, la « non maîtrise » en français concerne 28 % des élèves scolarisés en REP et 40 % des élèves en REP+. Il faut rappeler ensuite que la France est déjà le pays qui consacre le plus de temps en primaire à la lecture, l’expression écrite et la littérature, soit 37 % du temps d’instruction obligatoire contre 22 % en moyenne dans les pays membres de l’OCDE. Si on y ajoute le calcul, ces enseignements représentent 57% du temps en primaire. Des données qui indiquent qu’en matière d’apprentissages des fondamentaux, il ne s’agit pas d’en faire plus, mais de faire mieux et autrement.

Renforcer l’apprentissage de la lecture et du calcul, ça peut se faire dans beaucoup d’occasions et pas seulement dans la mémorisation et la répétition des règles d’orthographe et de grammaire.

L’invocation des “fondamentaux” comme une sorte de mantra est un bel exemple de ces idées qui apparaissent de bon sens mais qui ne résistent pas aux chiffres et ne résistent pas au concret dans la vraie vie de l’éducation…

Une réforme emblématique serait la réduction dés la prochaine rentrée à 12 élèves dans les classes de CP des zones prioritaires. Selon les évaluations sur ce sujet, les bénéficiaires seraient plutôt les étudiants ayant des difficultés plutôt modérées. Comment répondre également aux contraintes matérielles et de locaux…

Suffit-il de baisser les effectifs pour que la réussite et les apprentissages s’améliorent ? Les études sur ce sujet montrent qu’il faut en effet une baisse sensible de ces effectifs mais qu’il est également nécessaire d’avoir un changement de pédagogie et donc de la formation continue. On peut continuer à avoir la même pédagogie avec des élèves en moins… L’enjeu de la formation des enseignants est essentiel. La réponse ne peut pas être uniquement quantitative et ce chiffre “magique” de 12 élèves n’est pas la panacée.

La France est déjà le pays qui consacre le plus de temps en primaire à la lecture, l’expression écrite et la littérature, soit 37 % du temps d’instruction obligatoire contre 22 % en moyenne dans les pays membres de l’OCDE. Si on y ajoute le calcul, ces enseignements représentent 57% du temps en primaire

L’autre question est très pratique : c’est celle des locaux. Où mettre ces élèves ? Si, dans certains endroits, des classes sont effectivement vacantes, dans d’autres il y a pénurie. Il faudrait donc construire ou plutôt aider les communes à construire.

Pourquoi n’avoir pas annoncé plutôt “un enseignant pour douze élèves” ? Cette formulation aurait permis de privilégier la piste de la co-intervention qui est plus prometteuse mais aussi plus réaliste. Le fait d’avoir deux enseignants permet non seulement de mieux différencier et d’apporter des réponses aux difficultés propres à chacun mais oblige aussi ces mêmes enseignants à échanger et à co-élaborer leurs séquences de travail. Alors que ce métier est souvent trop solitaire et peu propice au changement, ce dispositif est un moyen de faire évoluer la conception du métier et de créer les conditions d’un développement professionnel

Zones prioritaires : Pourquoi n’avoir pas annoncé plutôt “un enseignant pour douze élèves” ?

La co-intervention est à la base du dispositif « Plus de maîtres que de classes » (PDMQDC). Or on apprend que cette mesure de réduction à 12 se ferait en dépouillant ce dispositif qui n’a que trois ans d’existence. Comme le rappelle une note récente de l’institut Alain Savary (Ifé), une fois de plus, le politique mettra-t-il fin à une « innovation » avant même qu’on puisse comprendre ce qu’elle génère ?

Enfin, concernant le métier d’enseignant, il est proposé de mieux rémunérer ceux affectés en zones prioritaires, de développer à le fois le numérique et les études dirigées, mais également de redonner de l’autonomie aux établissements sur l’organisation des temps périscolaires notamment. N’est-ce pas l’esquisse d’une transformation en profondeur, quelles pourraient en être les conséquences…

L’autonomie, c’est comme le cholestérol. Il y en a du bon… et du moins bon !

L’autonomie est un mot piégé. S’il s’agit de donner aux acteurs de terrain les moyens de s’organiser comme ils l’entendent pour atteindre des objectifs nationaux, cela peut être positif, s’il s’agit de mettre en compétition des établissements pilotés par des chefs d’établissements managers pour faire du ranking grâce à des tests standardisés, c’est une autre affaire…

Pour ma part, je suis pour une plus grande autonomie lorsqu’elle est celle des équipes et des collectifs. On peut alors aller vers plus de diversité pour répondre au mieux aux besoins en fonction des situations locales et des moyens humains. Je pense aussi que l’avenir de l’école passe par des alliances éducatives avec les autres partenaires et institutions. Je suis aussi pour que le développement professionnel, la formation continue devienne un impératif pour tous les établissements.

Comment concilier cet impératif d’« agilité » et d’efficacité de l’École avec la nécessaire égalité républicaine ? Il faut naviguer entre deux écueils, celui du conservatisme sclérosant et celui d’un libéralisme destructeur. La solution passe par une définition très précise des objectifs et une évaluation liée à la capacité à les atteindre. Pour le dire autrement, à l’inverse de la situation d’aujourd’hui, il faut être plus ferme sur les finalités et plus souple sur les procédures et les modalités !

L’enjeu est essentiel. Car si on ne réussit pas cette évolution, c’est le système éducatif qui risque d’imploser. Mes voyages à l’étranger et la confrontation avec d’autres systèmes m’ont montré que l’existence d’un service public d’éducation fort et centralisé “à la française” est une exception. Et surtout, il n’est pas immuable. Le développement récent des écoles privées hors contrat et la tendance lourde à la marchandisation de l’école nous montre que l’éducation nationale doit s’adapter si elle ne veut pas courir le risque de disparaitre…

Des propos recueillis par Jean-Marc Pasquet.

Pour aller plus loin, le rapport du Cniré (Le Conseil national de l’innovation pour la réussite éducative)