Nos analyses contextuelles, nos propositions et orientations

ETUDE Loi de Finances 2018 : le projet présidentiel à l’épreuve des faits

Objectif du gouvernement: respecter la cible d’un déficit public à 2,6% du PIB fin 2018 et diminuer de 10 milliards d’euros les impôts. Il table sur une croissance économique de 1,7% sur l’année 2018, en butte sur la réforme de la dépense publique. Les collectivités sont malgré tout protégées après trois années de perte sèche de leurs dotations.

 Des premières mesures dans le prolongement du Pacte de stabilité

Exonération de la Taxe d’habitation pour 80% des ménages, reconfiguration de l’ISF en impôt sur la fortune immobilière, revalorisation de l’AAH, de l’ASPA et de la prime d’activité, transfert des cotisations salariales maladie et chômage vers la CSG, création d’une « flat-tax » à 30% sur les revenus du capital, augmentation de la fiscalité énergie avec une augmentation du « prix » du carbone et transformation des crédits d’impôts pour les travaux de rénovation énergétique en prime, voici pour les principales mesures. Elles s’inscrivent dans la poursuite du pacte de responsabilité et du maintien de la « politique de l’offre » avec une baisse progressive de l’impôt sur la société à 25% et la transformation du CICE en baisse permanente de charges.

Le gouvernement Philippe met en œuvre les promesses de campagne du candidat Macron.

Selon l’OFCE, si le transfert vers les actifs approche les 7 milliards d’euros, 10% les plus aisés concentreraient près de 46% des baisses d’impôts prévues sur le quinquennat du fait de la structure de leurs revenus.

53,9 %

Taux des dépenses publiques en 2018 (54,6% en 2017)

Le gouvernement est ainsi confronté immédiatement à une difficulté « comptable ». Comment combiner l’application de ses baisses d’impôts ou de hausses des minimas sociaux avec le Pacte de Stabilité Budgétaire Européen ? Cela implique une réduction très importante des déficits publics. Avec une baisse du déficit structurel de seulement 0,1% prévue pour 2018, les limites de l’exercice apparaissent assez vite.

Une orientation plus pro-business que sociale-libérale

Le premier choix fait par le gouvernement aura été l’étalement dans le temps de l’application de certaines mesures. L’option retenue est prioritairement la poursuite de la « politique de l’offre », avec une inspiration revendiquée qui tient de la stimulation de l’innovation pratiquée au début des années 1990 en Suède, davantage que du « ruissellement ». Un arbitrage « pro-business » est clairement affiché avec la transformation du CICE en baisse de charges en une seule fois en 2020 ainsi qu’une diminution immédiate de l’ISF et de la fiscalité sur les revenus du capital. « En même temps », les baisses de cotisations et les revalorisations des minimas sociaux sont étalées sur deux ou trois ans tandis que l’augmentation de la CSG s’appliquera dès janvier 2018 ; l’exonération de la Taxe d’Habitation, la mesure fiscalement la plus coûteuse et du coup la plus significative est répartie sur trois exercices budgétaires consécutifs.

Politiquement, l’équilibre social-libéral du projet Macron se déporte ainsi vers cette orientation pro-business où, pour citer le commissaire européen socialiste Pierre Moscovici[1], la baisse de la fiscalité sur le capital vient logiquement compléter la politique de baisses de charges sur les entreprises des gouvernements Ayrault et Valls.

La fiscalité écologique en question

Dans ce contexte, la bonne surprise reste que la montée en puissance de la fiscalité environnementale n’est pas oubliée ou repoussée dans le temps[2]. Certes, la taxation sur les dégradations environnementales est un moyen de financer la baisse des prélèvements obligatoires sur les entreprises et le capital. Certes, cela se fait de manière modeste, le gouvernement prenant bien soin de cibler les ménages plutôt que les professionnels (transports, pêcheurs, agriculteurs…). Néanmoins, même modeste, cette augmentation pèsera lourd sur le budget des Français aux revenus les plus faibles (concrètement, les ménages du premier quintile[3]). Le ministre de la Transition écologique et solidaire a en conséquence annoncé des mesures sociales nouvelles, dont la généralisation du chèque énergie. Une modulation de la taxe foncière selon les performances énergétiques du bâti est également à l’étude.

Mais de quelle fraction des recettes de cette nouvelle fiscalité environnementale pourra t-il bénéficier pour financer ces mesures sociales et les « contrats de transition » devant accompagner la fermeture des centrales à charbon et d’un nombre conséquent de réacteurs nucléaires ? La question reste pendante à la lecture de la loi de programmation budgétaire, et elle est décisive pour penser une transition « écologique ET solidaire ».

Des économies sur les dépenses encore peu précises

Pour accompagner ces mesures de baisses d’impôts, le candidat Macron avait annoncé une baisse des dépenses publiques (60 milliards d’euros) et du nombre de fonctionnaires (120 000)[4]. La loi de programmation budgétaire prévoit une baisse des dépenses publiques de 3 % du PIB (soit plus de 60 milliards) à l’horizon 2022. Pour 2018, cela représente 7 milliards d’euros sur l’État, 3 milliards sur les collectivités territoriales et le Grand Paris, enfin 5 milliards sur la Sécurité sociale. Mais ces chiffres sont à interpréter selon une tendance spontanée à la hausse des dépenses publiques. Concrètement, le PLF 2018 prévoit une augmentation des dépenses  et des déficits publics de 11 milliards d’euros. L’Éducation et la Défense sont les gagnants des arbitrages.

« Le gouvernement a mis en place un (nouveau) comité « Action Publique 2022 » pour piloter la réforme de l’action publique et de la « norme pilotable » des dépenses publiques »

A ce stade, le gouvernement est peu clair sur les postes où seront réalisées les baisses de dépenses[5]. La masse salariale continue d’augmenter d’environ 2 %, moins de 1600 postes seraient supprimés, en retrait par rapport à l’objectif présidentiel. Certes, l’exécutif a le mérite de vouloir séparer la fraction des dépenses de l’État qu’il juge « pilotable » des dépenses fortement contraintes (notamment les retraites, le coût de la dette, le plan d’investissement de « 50  milliards » et, ce qui est une nouveauté, les prélèvements sur recettes au profit des collectivités territoriales).

Ses premières mesures traduisent une volonté d’équilibre des comptes publics : on réalise des coupes claires dans des missions de l’État où les dépenses sont réputées, sur la base de comparaison européenne, être excessives et, qui plus est peu efficaces (logement, travail) mais sans vraie réforme pour améliorer l’efficacité de la dépense publique. Aucune des pistes de réforme structurelle des aides au logement n’a été envisagée (proposition de Gabrielle Fack et alii, par exemple[6]), et la réduction du nombre de contrats aidés, pour des motifs surtout budgétaires en vérité. Ce mouvement précède la réforme de l’assurance-chômage et les nouvelles politiques de financement de la formation des chômeurs. Là encore le compromis social-libéral proposé pendant la campagne se déporte au détriment de la ligne telle qu’incarnée par l’économiste Pisani Ferry notamment[7].

Certes, le gouvernement a mis en place un (nouveau) comité « Action Publique 2022 » pour piloter la réforme de l’action publique, tant dans la quantité que dans la qualité des dépenses. On ne peut s’empêcher de rappeler que ses prédécesseurs, sous Nicolas Sarkozy et François Hollande, s’y sont également essayés et que, dès 2019, l’État s’engage à une maîtrise importante de la « norme pilotable » des dépenses publiques (-0,4% en 2019 puis -1% en 2020 contre +0,6% en 2018). Le tournant s’annonce donc difficile.

« La loi de programmation demande à l’État de contractualiser avec les 319 principales collectivités territoriales un objectif maximum de croissance des dépenses de fonctionnement et une croissance forte de l’autofinancement de leurs investissements  (art. 10 LPFP) »

Un nouveau contrat avec les collectivités, mais avec quels leviers ?

Cette maîtrise de la dépense publique s’étend logiquement aux administrations publiques locales et à celles de la Sécurité sociale. Sur les dépenses publiques locales, le gouvernement maintient le principe d’une programmation et d’un plafond national introduit par la précédente législature, mais il en modifie le mode de gouvernance. Pour remplacer la baisse centralisée des montants de dotation des collectivités (qui a abouti à la création de curiosités comme les dotations négatives et à l’inflation d’embauches en contrats aidés), la loi de programmation demande à l’État de contractualiser avec les 319 principales collectivités territoriales un objectif maximum de croissance des dépenses de fonctionnement (1,2 %) et une croissance forte de l’autofinancement de leurs investissements  (2,6 milliards d’euros par an, cumulatifs) (art. 10 LPFP), ce deuxième point apparaissant comme particulièrement contraignant. Cette contractualisation est soumise au débat démocratique local dans le cadre des débats d’orientation budgétaire : un rapport du représentant de l’État sera soumis pour avis  en cas de dépassement d’un ratio encours de la dette/CAF (art. 24 LPFP). La question des « malus » pour les collectivités ne s’associant pas à cette réforme ou ne respectant pas les objectifs négociés reste à définir.

Conclusion : vers un nouveau pacte européen ?

Les enjeux de ce PLF 2018 peuvent se lire à deux niveaux. Nationalement, inspiré par les réflexions d’économistes comme Philippe Aghion[8], le gouvernement espère que ces mesures budgétaires, ainsi que des mesures extra-budgétaires comme les ordonnances sur le Code du travail, augmenteront la croissance potentielle de l’économie française[9] (que la direction du Trésor a réévalué à la baisse, à 1,25 %) et, à terme, l’état des finances publiques. Politiquement, elles sont aussi le gage de la volonté de la France de respecter les traités européens actuels pour mieux les réformer : la question de la création d’un budget de la zone euro permettant de financer des programmes d’investissement européen ou de corriger des chocs exogènes sur la zone monétaire unique était au cœur de la campagne d’Emmanuel Macron et reste importante dans les discours du président.

Ces deux paris, également risqués, ne pourront fonctionner qu’avec le soutien d’une fraction de la population plus importante que celle qui a voté pour Emmanuel Macron au premier tour de l’élection présidentielle. A ce jour, il n’est pas facile de trouver dans ce PLF 2018 beaucoup de réponses à la question de l’élargissement de la base sociale du « progressisme » présidentiel.

 

Les collectivités convalescentes mais résilientes


Elles ont augmenté leur épargne brute
en 2017 (+ 2,2 %) en raison d’un rythme d’évolution des recettes de fonctionnement (+ 1,6 %) en lien avec la reprise de la fiscalité sur les entreprises et immobilière. C’est un rythme un peu supérieur à celui des dépenses de fonctionnement (+ 1,5 %). Cette tendance de reconstitution des marges de manœuvre financières s’observerait pour tous les niveaux de collectivités.

Une reprise des dépenses d’investissement des collectivités territoriales (+ 3,7 % en 2017, après trois années de recul représentant -10,6 milliards d’euros), surtout portée par le bloc communal mais les volumes restent faibles, inférieurs à 50 milliards d’euros.

Des investissements autofinancés et un faible recours à l’endettement (+ 0,3 % en 2017) dans un contexte de faible taux d’intérêt.

Sources : CDC, LBP

 

LEXIQUE

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Déficit public

Les déficits publics désignent le solde négatif (dépenses supérieures aux recettes) du budget de l’Etat, des collectivités locales et de la Sécurité sociale. Dans ce cas, les administrations publiques se trouvent en situation de besoin de financement.

Epargne brute et capacité de désendettement

Cet indicateur correspond au solde des opérations réelles de la section de fonctionnement (recettes réelles de fonctionnement – dépenses réelles de fonctionnement y compris les intérêts de la dette) des collectivités. L’épargne brute constitue la ressource interne dont dispose la collectivité pour financer ses investissements de l’exercice. Cet agrégat est souvent rapporté à la dette de la collectivité pour calculer sa capacité théorique de désendettement exprimée en nombre d’années. La Loi de Finances en fixerait une cible : 11 à 13 années pour les communes.

NOTES

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[1] Audition de Pierre Moscovici par la commission des Affaires européennes et la commission des Finances de l’Assemblée nationale, le 4 octobre 2017

[2]Les recettes liées à l’augmentation de la fiscalité environnementale sur le quinquennat sont évaluées à 12,5 milliards d’euros à l’horizon 2022 (direction du Trésor).

[3]Rapport de la direction du Trésor sur la PLPF et le PLF 2018, évaluation par l’OFCE du programme présidentiel.

[4]Les chiffres du programme présidentiel sont tous repris du site du candidat.

[5]Le caractère peu documenté des baisses de dépenses a été relevé par l’institut COE-REXECODE en mars 2017 et par l’OFCE en juillet 2017.

[6]BOZIO, FACK, GRENET, Les allocations logement, comment les réformer, Opuscule n°38 Cepremap, édition Ens Rue d’Ulm

[7]D’autant plus que ces baisses devraient affecter les transferts sociaux, et impacter à la baisse le revenu disponible des ménages.

[8]AGHION, CETTE, COHEN, Changer de modèle, éditions Odile Jacob

[9]L’OFCE s’est essayée par exemple à une évaluation de la croissance potentielle induite par le projet Macron sur la formation. Bruno Ducodré l’estime entre +0,16% et +0,31% sur 5 ans.

 

Note : David Chollet. Relectures : Jean-Marc Pasquet et Jérome Kerambrun. Corrections, édition : Benjamin Bibas.

 

« Reconstruire les paysages… »

Michel Audouy, est architecte-paysagiste et enseignant à l’Ecole nationale supérieure du paysage de Versailles (ENSP). Exemples à l’appui, il esquisse des pistes de travail pour recoudre des territoires dont la laideur est aussi le reflet de leur marginalisation.

Novo Ideo : Dans quelle mesure le paysage peut-il faire l’objet d’un projet ?

Michel Audouy : Pensé à l’échelle d’une parcelle – un jardin par exemple – ou l’échelle d’un territoire plus étendu, le paysage nécessite un projet issu le plus souvent d’une demande sociale, d’une question écologique, culturelle, économique et souvent tout à la fois.

Le fleuve, élément central à l’évolution du Grand Bordeaux

C’est quoi un projet ?

C’est d’abord la formulation d’un besoin, d’une volonté de transformer un territoire pour le préserver, le valoriser, accueillir de nouvelles activités ou de nouveaux usages.

C’est ensuite l’élaboration d’une commande et d’un cahier des charges en vue de sélectionner une maîtrise d’œuvre. On attend d’une équipe de maîtres d’œuvre – architecte, paysagiste, urbaniste… – qu’elle propose une stratégie, une composition spatiale qui répond à la commande. En réalité, on attend davantage, c’est à dire aller au delà d’une stricte réponse aux besoins indiqués dans le programme.

Un processus associant des acteurs aux attentes parfois contradictoires…

Le paysage, par son essence même, implique de constituer des équipes pluridisciplinaires et d’associer au projet les acteurs d’un territoire – agriculteurs, des habitants, des associations de protection de la nature, des chefs d’entreprise, etc. – variant selon l’échelle et le lieu. Le projet de paysage, par sa dimension interdisciplinaire, peut fédérer des actions parfois contradictoires comme par exemple le développement économique et la préservation de l’environnement.

#PROJET  « C’est d’abord la formulation d’un besoin, d’une volonté de transformer un territoire… » Michel Audouy, architecte-paysagiste

Venons au problème résumé par l’expression désormais consacrée de « La France moche » : la question des entrées de ville défigurées est-elle spécifique à la France ?

Non, vraiment pas mais la France s’est bien illustrée dans ce domaine ces trente dernières années ! En Europe, plus on descend vers la Méditerranée plus c’est catastrophique – absence de réglementation, pots de vin, et le plus souvent incapacité de penser l’évolution des territoires au delà d’un mandat électif – ont contribué au désastre.

Mais il serait facile de pointer du doigt les seuls politiques, surtout depuis les lois de décentralisation. Ces entrées de ville composées de zones commerciales, industrielles, artisanales, de lotissements… ne sont que le visage malade de nos modes de vie, liés à la voiture et complètement déconnectés des lieux, de leur histoire et de leur géographie.

On commence à prendre conscience des problèmes que cela engendre, au delà de la simple dimension esthétique, à ne pas à négliger tout de même pour la France, première destination touristique mondiale.

Comment peut-on remédier à cela, existe –t-il une démarche de reconstruction paysagère ?

Il faudra du temps, autant de temps qu’on a mis pour s’étaler grossièrement partout. Nous avons les outils et les compétences, mais il manque la volonté politique pour les mettre en œuvre.

Tout aménagement de zone commerciale, d’usine… doit faire l’objet d’un projet, ce qui oblige à composer des équipes pluridisciplinaires, et à poser toutes les questions, pas uniquement celle de la fonctionnalité, et de l’amortissement à court terme.

Un projet c’est un compromis, qui permet de conjuguer ce qui a priori pourrait sembler contradictoire. Il ne s’agit pas de cacher nos zones de production mais plutôt de leur donner des formes génératrices de paysage. Il ne s’agit pas non plus de reconstituer des formes d’organisation du passé (le bocage, les chemins creux…), si derrière ce décor il n’y a pas de logique publique ou privée pour en assurer la pérennité.

Il existe déjà beaucoup d’outils règlementaires que l’on peut mobiliser, des règles de protection aux plans locaux d’urbanisme. En passant par les plans de paysages, les chartes…

J’attends beaucoup des plans locaux d’urbanisme à l’échelle intercommunale

Je regrette la disparition possible des CAUE dans chaque département si la baisse des crédits se poursuit. Nous avons besoin à l’échelle nationale comme à l’échelle locale d’un projet de territoire – à long terme – qui allie développement économique et qualité des paysages.

C’était le cas pendant des siècles avant notre ère, quand la question du paysage ne se posait pas sinon dans le domaine de l’art et de la culture.

 Au delà, pouvez-vous nous citer quelques exemples d’intervention de vos étudiants/ professionnels auprès des communes ?

Je vous citerais plutôt des exemples de démarches intéressants portés par des paysagistes contemporains même si à l’école du paysage de Versailles, comme dans d’autres écoles, nous avons des étudiants qui travaillent en fin de cycle sur des sujets aussi intéressants que le paysage et les énergies renouvelables, les nouvelles formes d’agriculture, les conséquences des risques climatiques.

Le « parc de la Garonne » à Toulouse, conduit par l’agence TER, veut fédérer au sein de la métropole le développement des différentes communes autour du paysage lié au fleuve.

Les « 50 000 hectares de nature » de la communauté urbaine de Bordeaux est encore un exemple où l’élément naturel constitué par le fleuve doit servir d’élément central à l’évolution de la métropole.

D’autres exemples, en France et en Europe placent le paysage au cœur de l’évolution des territoires : Lille et le parc de la Deûle, la vallée de la Ruhr en Allemagne, le bassin minier autour de Lens, l’Ile de Nantes, l’estuaire de la Loire de Nantes à Saint-Nazaire, le plateau de Saclay… et il n’est pas trop tard pour dessiner un Grand-Paris du paysage !

Jardin, Ile de Nantes

Les exemples de bonnes démarches sont nombreux sans recouvrir toutefois l’ensemble des territoires. Ils se caractérisent tous par une approche globale des questions, à toutes les échelles et autour d’un projet dont le fil est le paysage – patrimonial, naturel, ou économique. L’autre point commun est leur inscription dans le temps, un temps nécessaire à la concertation, à l’élaboration de plans et à l’aménagement.

Propos recueillis par Jean-Marc Pasquet.

Photo couverture : Parc de la Deûle, Lille

 

Une brève histoire du paysage

La notion de paysage est en réalité très ancienne, on peut déjà parler d’une relation sensible à l’environnement dès l’Antiquité, exprimée en Grèce et Rome antique par le Génie du lieu. Le terme Paysage apparaît dans les langues européennes autour du XVème siècle, il désigne alors la représentation du territoire et de la nature à l’arrière plan de tableaux dont les thèmes sont issus pour l’essentiel des épisodes bibliques ou mythologiques. Donc le paysage est un morceau de nature choisi sur lequel l’observateur – le peintre en l’occurrence – a posé son cadre.

La codification de la perspective à partir de la fin du XVème siècle favorise la représentation de l’espace urbain ou naturel, donnant au paysage un statut qui va au delà du simple décor d’arrière-plan.

Dès la Renaissance, en Italie, puis en France, les jardins s’ouvrent progressivement sur leur environnement par le biais de terrasses et de belvédères. Cette ouverture est préconisée dans les traités d’architecture et d’art des jardins, et se pratique aussi dans les compositions urbaines.

A partir du XVIIème siècle, au siècle de Le Nôtre donc, les peintres flamands (Ruysdael, Seghers…), français (Nicolas Poussin, Claude Le Lorrain…), et d’autres, réalisent des paysages très élaborés exprimant leurs réflexions sur le monde, le temps, l’humanité. Pour cela, ils trouvent l’inspiration en Italie, plus tard en Grèce, dans le sud de la France… ou simplement dans la campagne comme les peintres flamands. C’est le début d’une longue histoire du paysage en tant que sujet à part entière qui nous conduira jusqu’à la période moderne, en passant par les peintres impressionnistes. C’est aussi le début, grâce aux artistes d’une sensibilisation de la société à la beauté du monde environnant, qu’il soit rural, champêtre, maritime ou urbain.

Dès le XVIIIème siècle, en Angleterre puis dans toute l’Europe, il y a un glissement du paysage peint vers le paysage conçu (le jardin), avec des peintres comme Hubert Robert qui participent à la conception de parcs suivant les règles de composition de la peinture.

Les premières lois de protection des paysages datent de la toute fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle, en France comme en Europe ainsi qu’aux Etats-Unis. Il s’agit alors de préserver des sites exceptionnels naturels ou patrimoniaux déjà menacée par l’arrivée du monde industriel. C’est aussi le début du développement du tourisme encouragé par l’extension des réseaux ferrés, à partir de 1860.

L’entrée dans l’ère industrielle avec l’extension des villes et ses avatars fait prendre conscience de la nécessité de créer des espaces verts. Je citerais les projets d’Alphand à Paris, d’Olmsted à Boston et à New-York, et à Londres la transformation d’anciens jardins aristocratiques en grands parcs publics.

Le paysage au coeur de l’évolution des territoires : la vallée de la Ruhr en Allemagne

Dès la fin du XIXème siècle, les paysagistes sont associés à cette nouvelle conception de la ville. Cela nous conduit progressivement à notre époque où désormais la question du paysage, au delà de sa dimension esthétique et exclusivement verte, est indissociable de la qualité du cadre de vie ; c’est d’ailleurs inscrit dans la définition qu’en donne la Convention européenne du paysage, signée en 2000 à Florence, par les 47 pays du Conseil de l’Europe. Ces derniers s’engagent à œuvrer, dans leurs politiques de développement et d’aménagement, à la qualité du paysage (/ des paysages), dans l’assertion la plus large.

La femme est l’avenir du sport

Sous les critiques

L’accès des femmes aux pratiques physiques et sportives est récent.

Il est lié à la conquête de nouveaux droits civils, politiques, et au dépassement des préjugés coriaces sur la féminité. Si les femmes représentent 52% de la population, elles ne représentent que 35% des licenciés des fédérations sportives

En 2004, un rapport du ministère de la Jeunesse,des Sports et de la Vie Associative a mis en évidence les difficultés auxquelles sont confrontées les femmes pour accéder aux pratiques sportives.

  • Il souligne que l’histoire du sport est fortement marquée par la tradition militaire;
  • il met en évidence que le sport est structurellement construit sur des organisations et des pratiques masculines alors que les causes des différences dans l’engagement féminin ou masculin des filles et des garçons dans les activités sportives sont souvent à rechercher dans des déterminants biologiques;
  • de nombreux sports se sont construits autour des concepts de défi et d’affrontement physique .

 Jeunes filles à l’écart dés l’école primaire

Pourtant, le sport scolaire et associatif peut représenter un espace de liberté pour les filles et les femmes, pour les garçons et les hommes à tous les âges, une voie de réussite et d’émancipation et un moyen de résistance aux contraintes sociales et culturelles .

Le sport peut permettre aux filles et aux garçons d’accepter l’idée d’être égaux dans le respect des différences des corps

A ce titre, il joue un rôle important dans la prévention des violences sexistes.

Le développement actuel de freins culturels d’ordre communautaire ou religieux dans les « quartiers sensibles » doit interroger sur l’exclusion des filles du monde du sport dans certaines parties du territoire.

Des recommandations du rapport femmes et sports de 2004 doivent être soulignées, d’autres méritent d’être prolongées. Une remise à plat des dogmes qui alimentent les politiques locales s’impose également.

La pratique sportive doit se faire le plus longtemps et le plus souvent possible dans la mixité. L’entrainement du soir, le cours d’éducation physique, sont des éléments qui permettent une pratique mixte dès le plus jeune age. On peut considérer que le sport associatif est le vecteur privilégié de pratique pendant l’enfance et l’adolescence. C’est un investissement d’un bon retour tout au long de la vie.

Des pistes pour la pratique des femmes adultes

Actuellement l’offre sportive du secteur associatif est étroitement liée à la présence des installations existantes : stades d’athlétisme, terrains herbeux, gymnases… Ces installations sont très coûteuses à la construction et à l’entretien, peu économes en fluides notamment (électricité…) et sous utilisées. Les femmes en profitent globalement peu car elles ne sont pas adaptées à leurs besoins et à leurs rythmes de vie.

Qui a donc décidé de ces orientations ?

Qui conseille les élus ?

Un constat s’impose: il y a sous représentation des femmes dans les instances de prise de décision.

L’orientation est clairement celle d’installations destinées à des pratiques compétitives (les présidents de clubs sont souvent des notables très écoutés et des relais d’opinion) alors que les femmes pratiquent la plupart du temps hors compétition.

L’activité physique des femmes adultes est motivée par des préoccupations de santé, de bien être, d’esthétique. Les principaux motifs qui limitent la pratique sont : « le manque de temps », le fait d’avoir d’autres activités qui entrent en concurrence, et « le manque d’envie ». D’autres freins à la pratique sont le prix des activités (30%) et les contraintes familiales.

Lorsqu’on les interroge les femmes voudraient pratiquer en priorité la gymnastique (12 %), la danse (8 %) et la natation (7 %). Ces disciplines se pratiquent pour la plupart individuellement et renvoient le plus souvent à des sports d »expression corporelle, l’esthétique et l’entretien du corps occupent une place importante.

Lorsqu’on y regarde de plus près, les modes d’engagement corporel des femmes traduisent la façon dont elles investissent le monde. Leurs attentes sont conformes aux représentations permises par notre société.

Lorsque les femmes pratiquent, elle le font souvent hors du secteur associatif, seules ou en famille et ne souhaitent pas faire de compétition. Ce sport que les fédérations tendent structurellement à favoriser…

Les femmes de plus de 60 ans

De multiples études démontrent l’impact de l’exercice physique dans le vieillissement corporel et le maintien des capacités cognitives.

L’activité physique retarde la dépendance et assure une plus grande longévité. Elle est donc très rentable pour les comptes de la nation. Mais elle doit intervenir bien avant l’arrivé en maison de retraite.

Il faut solliciter les femmes avant la fin de leur vie active et leur proposer un choix d’activités physiques . C’est dans cette période charnière que se joue le vieillissement à venir. Le coût de l’accès à des activités physique est négligeable par rapport à l’économie de dépenses de santé à terme. La mise en place d’un système de « chèque-sport » permettrait par exemple à chacune de découvrir des activités physiques dans le cadre d’associations. Le niveau d’activité physique des femmes est un révélateur du fonctionnement de notre société.

Elles pratiquent moins que les hommes, des activités autorisées par nos représentations du corps, et s’interrompent fréquemment pour des raisons financières ou familiales.

Elles permettent en outre d’améliorer bien-être et longévité : il s’agit d’un enjeu essentiel de santé publique.
Quelques pistes pour un contrat sportif, sanitaire et sociétal renouvelé.

Se réapproprier une partie de l’offre sportive

La gymnastique d’entretien, la danse, la natation lorsqu’elle est pratiquée sous forme d’aqua-gym sont des activités plébiscitées par les femmes. Mais « elles coutent cher » et ne sont pas accessibles à toutes.

L’Etat et les collectivités subventionnent actuellement les fédérations et les structures du sport de compétition. Ces subventions nous permettent d’entendre parfois la Marseillaise résonner lors des compétitions internationales et de montrer ainsi la force de notre communauté.

Cette politique repose également sur un double dogme :

  • celui qui induit que le « sport de masse » en favorisant le « sport d’élite ». Cette approche fondée sur les théories pyramidales les pousse à favoriser la production de champions;
  • les « sports de base » qu’il conviendrait de maîtriser au cours de sa scolarité en facilitant les chances d’accéder à d’autres pratiques : cette hypothèse n’a jamais pu être vérifiée.

Confrontées à leurs limites, les politiques sportives impulsées par les pouvoirs publics peuvent dépasser cette tendance régressive à la privatisation de l’espace sportif, peu satisfaisante en termes de résultats politiques (santé, pratiques, économie des ressources…). Etat, collectivités et associations doivent soutenir davantage l’offre destinée aux femmes en passant par les associations sous condition d’emploi d’animateurs diplômés.

L’offre sportive destinée aux femmes ne doit pas être uniquement une offre centrée sur les infrastructures

Le sport souffre d’un très grand paradoxe : une grande partie des besoins n’est pas satisfaite mais l’Etat continue de subventionner des facultés des sports productrices de chômeurs possédant un haut niveau de qualification.

Avec plus de 2 milliards d’euros par an, l’effort des collectivités dans le domaine sportif est en décalage avec les pratiques de la population. C’est encore plus vrai pour ce qui concerne les femmes.

Ne serait il pas possible de faire glisser des enveloppes destinées à la construction d’infrastructures couteuse vers l’emploi de personnels qualifiés?

En sport comme dans beaucoup de domaines, l’humain est le premier paramètre, celui qui agit sur les corps avec son savoir. Il ne faut pas imaginer un seul instant que la présence d’installations sportives a un effet magique sur la santé et les besoins sportifs de la population.

 

Propositions

  1. Développer la mixité dans l’encadrement sportif… La possibilité de former les jeunes filles des « quartiers » est une solution très intéressante pour faciliter le contact avec les jeunes. Il ne s’agit pas d’attribuer de façon systématique des encadrants filles à des groupes de filles mais d’assurer à certains moments des relais féminins pour faciliter l’accession aux pratiques. A cette fin, les jeunes filles motivées du club doivent être encouragées à passer les brevets fédéraux. Les municipalités doivent ainsi s’attacher à une mixité dans le recrutement de leurs animateurs municipaux
  2. Féminiser les cadres de direction. Selon l’étude réalisée en 2003, les femmes accèdent rarement aux responsabilités politiques : 5% des présidents de comités régionaux, départementaux et de fédérations, 13,7 % des membres de bureau, 3,5 % des présidents de fédérations, 3 % des directeurs techniques nationaux. La division sexuée mérite d’être soulignée: les hommes sont davantage présents aux plus hautes fonctions et les femmes aux postes d’adjointes ! Quant au secteur technique, il est exclusivement masculin : l’animation (11% de conseillères techniques et sportives) , l’entraînement (9 % d’entraîneurs nationaux, 15% de femmes parmi les détenteurs de Brevets d’Etat du deuxième degré). Si les femmes sont de bons adjoints, on peut raisonnablement imaginer qu’elles pourraient occuper de plus hautes fonctions. L’état et les collectivités devraient alors s’attacher à moduler une partie de ses subventions aux fédérations sur des critères de parité relative aux postes décisionnaires.
  3. Améliorer la formation des éducateurs. La politique de la valorisation des « grands frères » déployée dans certaines collectivités a montré ses limites : ceux-ci n’étaient pas toujours bien intentionnés avec les « petites soeurs ». Et ils sont encore plus rarement bien formés.Quelles alternatives ? Pour accroître la dimension qualitative du lien sportif, il serait pertinent d’intégrer des contenus mettant en évidence les enjeux de la mixité dans les formations initiales et continues des éducateurs sportifs.
  4. Développer le partenariat entre les professeurs d’éducation physique et le milieu associatif. Les professeurs d’éducation physique sont identifiés par les famille comme des membres à part entière de la communauté éducative. Ils représentent un cadre sécurisé. Leur savoir faire en matière d’intégration à fait l’objet de multiples études. Ils font pratiquer les filles autant que les garçons, quoi qu’on en dise même dans les ZEP, et peuvent le partager avec des membres d’association dans le cadre de partenariats…

 

 

 

 

 

« Permettre à chacun de devenir autonome »

Marylise Léon est issue de la fédération CFDT de la chimie et de l’énergie. Elle est élue secrétaire nationale, en charge des questions industrielles, au sein de la commission exécutive de la CFDT. Elle répond à nos questions sur la question du travail.

Novo Ideo : Votre organisation a remis au Premier ministre un document dense sur les réformes à mener. Il souligne dans son introduction que « la vraie clé pour faire reculer le chômage, c’est bien d’impulser une stratégie d’investissements publics et privés dans les emplois de demain… ». Qu’est-ce-à-dire exactement ?
Marylise Léon :
On constate que les investissements au maintien ou à l’amélioration de la qualité et de l’innovation ne sont pas suffisants.
Pour faire reculer le chômage et améliorer l’emploi, il faut s’engager vers un nouveau mode de développement, basé sur la qualité (des biens et des services produits, des emplois, de la vie au travail, des relations sociales…). Bien sûr, la stratégie publique d’investissements doit être consolidée et mise en cohérence avec ces objectifs au niveau européen. L’État stratège a un rôle majeur à jouer pour cibler les investissements publics et orienter les investissements privés vers la transition écologique, numérique, l’innovation.
Améliorer l’emploi et réduire le chômage passe aussi par le fait de permettre à tous les salariés de monter en compétences et en qualification, via l’accès à la formation tout au long de la vie, le développement des compétences, l’accompagnement des transitions professionnelles.
Puis, au regard des mutations en cours : technologiques, industrie du futur, il faut donner les moyens aux salariés d’être partie prenante tout comme aux filières, aux territoires et aux entreprises. Il faut pour cela développer des projets d’écologie industrielle et d’économie circulaire en prenant en compte la réalité de chaque territoire, entreprise et filière dans un dialogue économique et social de qualité à tous les niveaux.

Face à la fin des carrières linéaires, la CFDT plaide en faveur de l’universalisation des droits, rattachés à la personne, avec l’outil du Compte Personnel d’Activité. Plus de 5 millions de nos concitoyens sont exclus de l’emploi, cela demande des investissements colossaux…
Il est vrai que les carrières linéaires menées au sein d’une seule entreprise sont de plus en rares et ne répondent peut-être plus aux aspirations des uns et des autres. Aussi il faut adapter notre modèle économique et social à ces successions d’expériences diverses, parfois sous des statuts différents. Les évolutions technologiques ont transformé la nature du travail et son organisation. Le chômage de masse et la dualisation du marché du travail ont fait apparaître de forts besoins en mobilité professionnelle et géographique et l’émergence de nouvelles formes d’emploi, impulsée notamment par le numérique.

« Le CPA pourrait permettre d’expérimenter de nouvelles voies professionnelles en garantissant un « droit au retour », si nécessaire, pour sécuriser le choix d’une nouvelle orientation professionnelle »

Aussi la CFDT porte-t-elle la mise en place d’un accompagnement global personnalisé pour permettre à chacun de devenir autonome et pour lever les freins à l’emploi.
A cette fin, la dimension professionnelle et sociale doit être prise en compte. Il faut mettre du lien et de la coopération entre les opérateurs de l’accompagnement social (travailleurs sociaux) et ceux de l’accompagnement professionnel (Pôle Emploi, Apec, Cap Emploi, etc.). Le CPA est en ce sens un formidable outil ; mais la question du financement de cet accompagnement global et plus généralement du CPA se pose.
Pour poursuivre cette démarche, on pourrait intégrer une banque du temps dans le CPA. Avec un « compte temps », le CPA pourrait être l’instrument d’une meilleure conciliation des différents temps de la vie active (professionnelle ou non professionnelle) et pourrait permettre de gérer harmonieusement des temps tout au long de la vie, en tenant compte du contexte d’allongement de la durée de vie, du besoin d’autonomie accrue des individus, etc.
Avec un « droit au retour » (ou « droit à l’expérimentation »), le CPA pourrait permettre d’expérimenter de nouvelles voies professionnelles en garantissant un retour en arrière, si nécessaire, pour sécuriser le choix d’une nouvelle orientation professionnelle.

Ce faisant, vous dépassez le cadre de la réforme du Code du travail pour aller vers une « codétermination à la française ». Qu’entendez-vous par là ?
Dans l’exposé des motifs du projet de loi d’habilitation à prendre par ordonnances, les mesures pour le renforcement du dialogue social affichent l’ambition de « simplifier et renforcer le dialogue social et ses acteurs, notamment au travers d’une refonte du paysage des institutions représentatives du personnel, plus en phase avec la réalité des entreprises et les enjeux de transformation dont elles ont à débattre ». Pour la CFDT, il faut parvenir à faire du dialogue social un enjeu de qualité du travail et de compétitivité des entreprises. C’est un enjeu de démocratisation de l’entreprise, et pour cela la codétermination est une voie intéressante. Concrètement, cela consiste à faire en sorte que sur les sujets codéterminés, employeur et salariés ont des droits égaux. Ils peuvent tous les deux lancer des initiatives et doivent se mettre d’accord. Il leur appartient alors de négocier avec la volonté sérieuse d’aboutir et aucun des deux ne peut bloquer les échanges par un droit de veto. Si la négociation aboutit à un désaccord, les parties peuvent recourir à l’arbitrage. Il faudrait alors définir les thématiques dans lesquelles ce mécanisme serait mis en place. Pour la CFDT les thèmes comme la rémunération des dirigeants, l’utilisation des aides publiques ou encore l’organisation du travail, devraient faire l’objet de cette codétermination.

Le corpus de réformes gouvernementales comprend une refonte de l’assurance chômage et une réorientation des fonds de la formation professionnelle. La CFDT a toujours été favorable à une activation des dépenses de retour vers l’emploi. Mais ne faut-il pas craindre, avec le basculement de cotisations vers la CSG, une forfaitisation de l’indemnisation chômage ?
L’assurance chômage est un outil essentiel de la sécurisation des parcours professionnels des salariés, face aux évolutions du marché du travail. Les partenaires sociaux ont assumé depuis 60 ans leurs responsabilités quant à la définition des règles et à la gestion du régime, en finançant de fortes dépenses qui relèvent de la politique publique (pré-retraites, budget de Pôle Emploi, politique culturelle, non remboursement des pays frontaliers).
Pour la CFDT, une réforme de l’assurance chômage doit combiner un socle universel de solidarité pour l’activité et l’insertion, et un régime complémentaire assurantiel et contributif assurant un revenu de remplacement en cas de perte d’activité.
La CSG ne peut pas financer un revenu de remplacement. Le basculement des cotisations salariales vers la CSG risque, pour la CFDT, de transformer en profondeur l’indemnisation des demandeurs d’emploi vers une indemnisation forfaitaire, emportant de surcroît le risque de retrait du consentement des revenus moyens et supérieurs (sans parler des retraités et fonctionnaires), amenés à participer très largement au financement pour une indemnisation limitée.

Il y a cette inquiétude de « l’inversion des normes »…
Il convient ici de préciser clairement de quoi il s’agit. D’une façon générale en droit français et pas seulement en droit du travail, les différentes règles obligatoires sont organisées sous une forme pyramidale  et chaque niveau inférieur ne peut sauf exception être moins favorable que le niveau supérieur. Ainsi en ce qui concerne le code du travail, il est régi par la loi. Si on décline ce principe cela signifie que les accords collectifs (de branche/secteur d’activité ou d’entreprise) ne peuvent pas être moins favorables aux salariés que ce que la loi dispose, l’accord d’entreprise ne peut pas être moins favorable pour les salariés que l’accord de branche (sauf exceptions) et pour finir le contrat de travail ne peut pas être moins favorable que ce que prévoit l’accord d’entreprise.

« Donner la possibilité à la négociation
d’entreprise et de branche
d’adapter le droit aux situations concrètes,
sans déroger aux droits fondamentaux
des salariés et sous certaines conditions strictes :
les accords devront être majoritaires à 50 %.
S’il n’y a pas d’accord, le droit existant s’applique.
Personne n’est donc obligé de négocier »

Cependant il existe déjà dans le droit du travail de nombreuses dérogations à cette architecture : les lois Auroux en 1982 ont créé « les accords dérogatoires » en matière de durée du travail notamment. Par ailleurs, il s’agit bien de laisser la négociation s’exprimer au plus près des réalités pour les salariés, c’est-à-dire dans l’entreprise. C’est d’ailleurs ce qu’est venue faire la loi travail : donner la possibilité à la négociation d’entreprise et de branche d’adapter le droit aux situations concrètes, sans déroger aux droits fondamentaux des salariés et sous certaines conditions strictes : les accords devront être majoritaires à 50 %. S’il n’y a pas d’accord, c’est le droit existant qui s’applique. Personne n’est donc obligé de négocier.

Pénibilité : « L’évolution de la prise en charge de quatre facteurs va permettre à plusieurs milliers de travailleurs de partir en départ anticipé à la retraite dès 2018 »
(photo : Anne Bruel)

Que répondez-vous au gouvernement quand il évoque la difficulté concrète de mise en place du compte pénibilité notamment dans les PME ?
La mise en place du compte pénibilité était une revendication majeure pour la CFDT : véritable mesure de justice sociale pour un grand nombre de salariés, ce compte permet de prendre en compte la pénibilité de certains métiers et de leur impact sur la santé des salariés. Au sujet des annonces récentes du gouvernement, la CFDT attend les propositions concrètes afin d’en mesurer leur portée réelle.
L’évolution de la prise en charge de quatre facteurs va permettre à plusieurs milliers de travailleurs de partir en départ anticipé à la retraite dès 2018. Cependant, cette évolution ne doit pas se traduire uniquement par une gestion médicalisée de la pénibilité.
Six facteurs sont maintenus en l’état et la CFDT s’engagera pleinement à ce que les accords collectifs traitant de la prévention prennent en compte les parcours professionnels afin que les salariés concernés par les quatre autres facteurs puissent également bénéficier du droit à la formation et du passage à temps partiel.
Les salariés des Très Petites Entreprises ne doivent pas être exclus de ce compte alors qu’ils sont peut-être les plus concernés !
Désormais dénommé Compte professionnel de prévention, ce droit doit devenir une réalité pour tous les salariés exposés aux travaux pénibles.

Enquête législatives 2017 :
LREM, l’empire du milieu

En se disant « ni de droite, ni de gauche » durant la campagne présidentielle, Emmanuel Macron faisait référence au système bipartisan français qu’il avait bien l’intention de surmonter. A la veille des élections législatives, il cherche à faire bouger les lignes à droite comme à gauche pour réorganiser la vie politique autour de son mouvement.

A droite, la tentation de rejoindre le Premier ministre Edouard Philippe augmente avec la publication de sondages rendant chaque jour plus improbable une majorité Les Républicains (LR) à l’Assemblée nationale.

A gauche, le faible score de Benoît Hamon à la présidentielle semble avoir précipité le Parti Socialiste (PS) vers sa chute, forçant ses sympathisants à choisir entre En Marche et la France Insoumise (FI). La FI est à ce jour la principale force d’opposition à gauche, même si certains territoires (par exemple Grenoble, voir notre analyse ci-dessous) tentent l’aventure d’une nouvelle gauche dont le socle recoupe des ex-frondeurs PS, Europe Ecologie – les Verts (EELV) et des mouvements citoyens.

Focus sur l’accent écolo porté dans quelques circonscriptions

La FI se positionne en opposition totale au président Macron. L’Avenir en Commun (AEC), le programme de Jean-Luc Mélenchon, est aussi celui de tous les candidats FI aux législatives. Si les candidats FI viennent d’horizons divers, un certain nombre portent de longue date des valeurs écologistes. C’est le cas de Bénédicte Monville de Cecco, ex-EELV, candidate dans la 1re circonscription de la Seine-et-Marne, urbanisée en pays rural. La candidate a porté des projets écologiques à la mairie de Melun, où elle est conseillère municipale opposée au maire LR. Sa candidature, bien que suivant le programme de l’AEC, est plutôt axée sur la transition écologique. Le député sortant, Jean-Claude Mignon (LR), élu depuis 1988, a annoncé qu’il ne se représenterait pas pour laisser le paysage politique se renouveler. Il laisse la place à son suppléant, Denis Jullemier, mais celui-ci n’est pas unanimement soutenu dans son camp. Alors que la droite et la gauche sont divisées, c’est En Marche, ou dans cette circonscription le MoDem, qui pourrait en bénéficier…


Vers l’effacement du parlementaire construit
sur des baronnies locales : quelles conséquences
sur les politiques publiques
?

Après avoir répondu à la « main tendue » d’Emmanuel Macron, Nathalie Kosciusko-Morizet (NKM) se présente dans la 2e circonscription de Paris, qui comprend le nord de la rive gauche. La circonscription, dont le député sortant est François Fillon, est réputée imperdable pour la droite. Pour ces élections législatives, 24 candidats s’y affrontent. Deux candidats membres de LR mais non investis par le parti se présentent : Henri Guaino et Jean-Pierre Lecoq, maire du VIe arrondissement. Gilles Le Gendre est candidat pour En Marche, reprenant à son compte le programme d’Emmanuel Macron. NKM, investie par LR, se décrit comme étant de la droite progressiste, volontiers orientée vers l’écologie ; elle a d’ailleurs été ministre de l’Ecologie de 2010 à 2012. A rebours de son parti, elle se prononce notamment pour l’augmentation de la part des renouvelables dans le mix énergétique français d’ici 2025. NKM est toutefois donnée perdante face à Gilles Le Gendre selon un sondage Ifop-Fiducial réalisé fin mai. Du fait des divisions de la droite, la vague En Marche pourrait emporter même une circonscription LR qui semblait gagnée d’avance.

Toutefois, la recomposition politique proposée par Emmanuel Macron passe avant tout par son propre parti, En Marche, rebaptisé La République en Marche (LREM). Les candidats LREM sont de sensibilités diverses et ont des parcours variés, près de la moitié venant de la société civile, un tiers si on ne comptabilise que les personnes vierges de toute activité politique précédente. En revanche, tous ces candidats n’ont qu’un seul programme, celui d’Emmanuel Macron. Ils peuvent simplement afficher en priorité sur leur site et leurs tracts les points de leur choix. Il n’y a donc peu de différence entre les candidats aux sensibilités plutôt écologistes (Matthieu Orphelin, Barbara Pompili, François de Rugy…) et les autres, même si ce dernier met en avant sur son site ses réponses à des questionnaires en provenance d’associations écologistes : corrida, nucléaire…

L’effet LREM : Buno Le Maire favorable à « l’absence de prolongation automatique de l’ensemble des centrales nucléaires »

Reste le cas des candidats soutenus par LREM sans être investis par ce parti, par exemple Bruno Le Maire (ex-LR), ministre de l’Economie et candidat dans la première circonscription de l’Eure sous l’étiquette « majorité présidentielle ». Celui-ci n’affiche sur son site comme sur ses tracts aucun sigle de parti, pour selon lui montrer sa liberté. Son programme est différent de ceux de François Fillon et d’Emmanuel Macron. En ce qui concerne le nucléaire par exemple, il est pour « l’absence de prolongation automatique de l’ensemble des centrales, qui se traduira par un coût du grand carénage plus faible que prévu, les sommes seront réinvesties dans les capacités de production de demain, qu’elles soient nucléaires ou renouvelables, et dans l’innovation ».

Au total, LREM ou du moins la « majorité présidentielle » pourrait gagner une majorité absolue à l’Assemblée Nationale, majorité aux sensibilités diverses mais au programme unique, qui a déjà bousculé les lignes du bipartisme français. Le système de production des élites nationales via les territoires pourrait s’en trouver également bousculé. De fait, la légitimité des députés REM est largement assise sur une décision verticale du parti. Le changement signe l’effacement du parlementaire construit sur des baronnies locales. Il est encore trop tôt pour en déceler les conséquences sur les politiques publiques. Nombre d’entre elles sont depuis la décentralisation le fruit de l’expérimentation par les collectivités : qu’en sera-t-il demain ?

L’EXCEPTION GRENOBLOISE

Grenoble, historiquement marquée à gauche, est le terrain d’élections législatives inhabituelles, où la gauche semble se recomposer autour du paradigme de l’écologie. Pour comprendre les dynamiques en cours, il est nécessaire de revenir sur « l’exception grenobloise », selon les termes l’actuel maire Éric Piolle…

Après deux décennies de socialisme, 2014 marque la victoire de l’écologie politique à Grenoble avec l’élection d’Éric Piolle, maire Europe Ecologie Les Verts. Mais ce penchant au « vert » est issu d’une dynamique ancienne : de nombreux facteurs structurels amènent les Grenoblois à se préoccuper d’écologie. Entourés de montagnes, les habitants sont soumis aux contingences qui en résultent : pollution due au phénomène de cuvette, températures qui vont de l’extrême chaleur au grand froid, inondations, risques sismiques. Avec ses importants secteurs nucléaire, chimique et des hautes technologies, la ville de Grenoble est aussi composée de nombreux étudiants, ingénieurs et intellectuels venus d’ailleurs. Tous conscients des enjeux environnementaux, ce sont des milieux sociologiquement ouverts au progressisme. Ingénieur, d’implantation récente à Grenoble, Eric Piolle a su rassembler diverses gauches et mouvances écologistes à travers un projet plus qu’un parti, incarnant en ce sens une forme d’esprit grenoblois. Il s’inscrit dans le prolongement des Groupes d’action municipale (GAM) portés à l’occasion des municipales de 1965 par l’ancien maire socialiste Hubert Dubedout.

L’ancien maire Hubert Dubedout, porteur du premier Groupe d’Action Municipale (GAM), structure citoyenne qui essaimera dans toute la France

Dans le but de pérenniser « l’exception grenobloise », ses partisans ont abordé les législatives dans une dynamique de rassemblement. C’est dans cette optique que le mouvement « Ensemble pour gagner » soutenu par le maire, Christiane Taubira et Benoît Hamon, fut créé. Les deux candidats du mouvement, la jeune Soukaina Larabi (23 ans) et Nicolas Kada (3e et 1re circonscriptions iséroises) cherchent à rassembler la gauche locale sur une ligne écologiste, sociale, européenne, ouverte à la société civile. Mais le projet bute sur l’atomisation de la gauche. Le PS local est miné par des défections vers En Marche comme celle d’Olivier Véran, député sortant de la première circonscription, et par une brouille avec le Mouvement des jeunes socialistes (MJS) local. Quant à la France Insoumise (FI), arrivée première aux présidentielles avec le soutien d’Éric Piolle, elle a décidé de faire cavalier seul.

Sur la troisième circonscription, Soukaina Larabi accompagnée de Maryvonne Boileau (issue de la majorité municipale) fondent leur engagement autour de l’écologie politique : lutte contre les perturbateurs endocriniens, 100% renouvelable d’ici 2050, circuits courts… L’écologie qu’elle définit par le terme “préserver”, concerne aussi bien l’environnement que le social et l’emploi. Elles affrontent l’ancien maire socialiste et actuel député (depuis 1988) Michel Destot et sa suppléante Francine Claude. Le ticket PS encourage la rénovation thermique et urbaine ainsi que le mix-énergétique. Sur la première circonscription, Nicolas Kada accompagné de Hugo David (leader MJS Isère) sont opposés à Olivier Véran, qui fait le pari d’une croissance verte en dynamisant les filières éco-technologiques.

Le projet de rassemblement et de recomposition de la gauche française porté par l’élection d’Éric Piolle en 2014 est donc toujours présent, mais il se heurte à la recomposition de la vie politique nationale amorcée par les présidentielles 2017. Grenoble reste un laboratoire de la reconfiguration de la gauche française au prisme de l’écologie. Un terrain au contexte sociologique particulier qui en limite la portée.

Enquête : Auriane Biron et Johan Goncalves Procek

Relecture : Benjamin Bibas

Coordination : Jean-Marc Pasquet