Lutter contre le retour de la fracture numérique

Vincent Champain a publié cette tribune dans le quotidien Les Echos le 23 juin 2018.

Si 80 % des Européens ont désormais accès à Internet, la fracture numérique est loin d’avoir disparu. Elle persiste à l’échelle mondiale : seul un habitant sur six a accès à Internet dans les pays les moins développés (Ethiopie, Mali…) malgré la progression de l’Internet mobile. En Europe, il reste une part importante de « mal connectés » et plus de 40 % des Européens jugent les compétences numériques nulles ou faibles.

La fracture numérique s’est donc déplacée, avec, d’un côté, un grand nombre d’utilisateurs « passifs » limités aux usages ne nécessitant pas de grande compétence et, de l’autre côté, des utilisateurs « actifs », capable de mettre la technologie à leur service et prompts à en capter les opportunités.

Pillage numérique

Cette fracture fait peser une menace pour tous, car les pays en voie de développement marquent des réticences croissantes vis-à-vis de la libre circulation des données, de crainte de voir la valeur de ces données ponctionnées unilatéralement. Comme l’ont montré les débats de la Conférence des Nations unies de juin, cette crainte est amplifiée par le fait que le mot « free » qualifie en anglais à la fois la libre circulation (« free flow ») et la gratuité de l’accès (« free data ») – alimentant la crainte d’un « pillage numérique » des pays condamnés à céder leurs données gratuitement.

Or ce « protectionnisme numérique » serait la pire des solutions, à l’inverse d’un modèle garantissant la libre circulation mais donnant à chacun les moyens de garder le contrôle de ses données et de les apporter à la plate-forme la plus attrayante.

D’autres usages

Pour lutter contre la fracture numérique des pays moins développés, il faut également développer des infrastructures ou des compétences. Il faut également encourager le développement d’usages pertinents pour les pays concernés, qui offrent autant d’opportunités de développement des acteurs locaux. En effet, les usages de ces pays – où l’énergie ou la nourriture sont plus coûteuses que la main-d’oeuvre et les infrastructures moins développées – sont différents de ceux des pays développés – plus focalisés sur les coûts de main-d’oeuvre.

Le paiement mobile est un bon exemple, utilisé par 64 % des Indiens ou 37 % des Brésiliens, soit bien plus qu’en Europe, où les autres systèmes de paiement sont plus développés. Les pays en développement ont donc des marchés énormes à saisir, pour peu que leurs propres réglementations ne les entravent pas.

Une vision floue

Au sein des pays développés, les moyens dédiés à la formation et aux infrastructures sont plus importants. Mais les décideurs peinent encore à distinguer la différence entre utilisation « active » et utilisation « passive ». Ainsi a-t-on vu se multiplier des dons de tablette (terminal passif par définition) ou des initiations à Internet centrées sur l’utilisation, mais négligeant le développement d’outils ou de contenus et avec peu de place donnée au développement d’applications ou de projets.

De la même façon, la mise en libre accès de TensorFlow en 2015, donnant accès à tous, gratuitement, aux outils d’intelligence artificielle de Google, n’a suscité aucun frémissement dans les ministères. Car nous sommes généralement plus prompts à nous mobiliser sur des menaces – réelles ou supposées – que sur des opportunités.

La fracture numérique n’est pas une fatalité

Un autre facteur de fracture numérique tient aux lacunes en matière de design et d’« expérience client » des services publics. Parcoursup en est un bon exemple : sans nier la pertinence de l’objectif poursuivi, la plupart des parents pourront témoigner d’une expérience usager médiocre.

La fracture numérique n’est donc pas une fatalité, mais à deux conditions. D’abord, des règles du jeu laissent aux individus comme aux entreprises suffisamment de contrôle sur leurs données et de capacité à être créateur, plutôt que simple utilisateur. Ensuite, en veillant à ce que les économies induites par le numérique ne se fassent pas au détriment de l’accès des « mal connectés ».

Les collectivités à l’austérité (douce) contractuelle

Un complément de notre dossier « Le projet présidentiel à l’épreuve des faits ».

La Loi de Finances 2018 adoptée récemment confirme la contribution des collectivités locales au redressement des finances publiques, soit une économie de 11 milliards sur la période 2012 à 2017, passée à 13 milliards sur 2017 à 2022. La logique de « contrat » qui est consacrée vient en assouplissement de la baisse unilatérale des dotations décidée par l’Etat sous l’ancienne mandature. La péréquation et le soutien à l’investissement sont également favorisés.

La diminution du besoin annuel de financement est un objectif affiché avec un levier privilégié de contrainte sur les dépenses courantes de fonctionnement. Celles-ci devront évoluer au plus de 1,2% (pour les communes et les régions), avec un plafonnement des dépenses sociales de 2% pour les départements. Pour respecter ces contraintes, les collectivités principales (représentant 60 milliards de dépenses de fonctionnement) s’engagent dans un contrat sur trois années, approuvé par l’organe délibérant. Les taux de progression des dépenses peuvent être modulés selon la population, le revenu par habitant, etc. Dans le cas d’un non respecté, il peut donner lieu à une reprise sur la DGF, sur la base de 75% de l’écart constaté, plafonnée à 2% des recettes de fonctionnement.

En parallèle, les collectivités devront tendre vers un rapport entre leur dette et leur « épargne brute » de 9 ans (régions), 10% (départements) et 12 ans pour le bloc communal.

Dans ce contexte, l’engagement de l’Etat en termes de ressources est de 105 milliards d’euros dont la frange de DGF, globalement sanctuarisée, au prélèvement en faveur des régions près (3,8 milliards au titre du prélèvement de TVA pour renforcer leur compétence économique). Concernant la Contribution à la Valeur Ajoutée des Entreprises (CVAE), son produit est territorialisé et non en fonction de l’appartenance à un groupe, ce qui pouvait conduire à de l’optimisation fiscale. Des fractions supplémentaires de fiscalité (TICPE) sont transférées aux départements et régions pour financer les transferts de compétences.

Les fonds de péréquation sont renforcés à l’image des communes avec la Dotation de Solidarité Urbaine (DSU : +110 millions d’euros) et la Dotation de Solidarité Rurale (DSR : + 90 millions d’euros)

Enfin le « dégrèvement » de la Taxe d’Habitation (TH) à « 80% » multiplie sur trois ans par deux le nombre de bénéficiaires actuels en fonction du revenu fiscal actuel et du quotient familial (<27 000 euros pour une part et 43 000 euros pour deux parts) sur la base des taux et abattements de 2017. Les hausses d’impôts ultérieures seraient donc à la charge du contribuable local ce qui justifie un mécanisme de plafonnement de ces hausses, à décider par la Conférence Nationale des Territoires. D’autres questions sont encore à trancher en lien avec la TH telles que le sort de taxes additionnelles liées ou le devenir des règles de lien entre les taux.

On a pas de pétrole, mais on a du (bio)-gaz

D’une surface de 110 hectares, le « Domaine des Acacias » est une exploitation de polyculture-élevage située en plein cœur du Val d’Adour dans le département des Hautes-Pyrénées. Il s’agit d’une ferme qui a réduit de 60% ses quantités de produits phytos et sa consommation d’eau, mais pas seulement. Elle compte également une unité de méthanisation rattachée au réseau de chaleur de la commune de Vic-en-Bigorre (5000 habitants) qui produit du chauffage et de l’eau chaude sanitaire pour deux lycées et deux écoles, un hôpital, une maison de retraite, un centre nautique, deux gymnases ainsi qu’un centre multimédia.

Visite guidée avec Benoît Cassoulet, Ingénieur agronome, directeur d’exploitation agricole, ancien prof qui donne de l’énergie à ses idées.

« Dès que les gens ont été au courant, une forte inquiétude de leur part nous a été formulée (odeurs, risque d’explosion, logistique). Afin de désamorcer cette levée de bouclier qui se profilait, surtout par méconnaissance du concept, nous avons organisé une réunion publique pour présenter ce qu’était la méthanisation, et pour répondre à leurs questions en toute transparence. »

Benoit Cassoulet, directeur d'exploitation agricole + unité de méthanisation

Benoit, pouvez-vous nous donner quelques données clés de votre exploitation et comment vous l’avez monté, avec quels partenariats. Les politiques publiques en vigueur en France sont-elles suffisantes pour financer ce genre d’installations novatrices qui permettent d’alimenter toute une communauté de communes rurales en énergie renouvelable ?

Le commentaire de Novo Ideo

« Atteindre les 1500 méthanisations en trois ans »

La méthanisation agricole est en plein essor en France. Elle présente l’avantage de réduire le volume des déchets des exploitations agricoles tout en produisant de l’énergie et des fertilisants plus faciles à assimiler pour les plantes (ce qui implique moins de « pertes » dans l’environnement). La filière est fragile car il n’existe pas encore de système de collecte des déchets comme il en existe par exemple pour le verre ou les déchets plastiques.

Le 4 septembre 2014, Ségolène Royal a annoncé le lancement d’un appel à projets pour le développement de 1 500 installations de méthanisation en 3 ans réparties dans les territoires ruraux.

Cet appel à projets vise à identifier les porteurs de projets de méthanisation pour mieux les accompagner dans leurs démarches sur la phase amont du projet en lien avec les services compétents de l’Etat, de l’Ademe ou des gestionnaires de réseaux.

Pour autant, il est essentiel que les agriculteurs, industriels et collectivités territoriales retenus bénéficient d’un « guichet unique » porté par une collectivité « chef de file » en lien avec l’Ademe, les Directions régionales de l’environnement (DREAL), les Directions départementales des territoires (DDT)

Dans le cadre de la réforme territoriale, la région doit assumer ce chef de filat car c’est elle qui a également vocation à porter les développements autour d’une filière industrielle de la méthanisation.

Propositions

1. Mobilisation des territoires autour du plan « 1500 méthanisations » sur les trois prochaines années

2. Dans le cadre de la réforme territoriale, création d’un chef de filat et d’un guichet unique par la région, porteuse de la compétence économique, pour développer une filière industrielle de la méthanisation

3. Création d’une ligne de crédit « à taux zéro » en élargissement des financements bancaires classiques pour favoriser les investissements dans les énergies renouvelables des exploitations agricoles et faciliter leur diversification

Interview, photographies : Nathalie Tiennot
Montage : Radiofonies Europe

(c) Novo-Ideo, novembre 2014

Enquête législatives 2017 :
LREM, l’empire du milieu

En se disant « ni de droite, ni de gauche » durant la campagne présidentielle, Emmanuel Macron faisait référence au système bipartisan français qu’il avait bien l’intention de surmonter. A la veille des élections législatives, il cherche à faire bouger les lignes à droite comme à gauche pour réorganiser la vie politique autour de son mouvement.

A droite, la tentation de rejoindre le Premier ministre Edouard Philippe augmente avec la publication de sondages rendant chaque jour plus improbable une majorité Les Républicains (LR) à l’Assemblée nationale.

A gauche, le faible score de Benoît Hamon à la présidentielle semble avoir précipité le Parti Socialiste (PS) vers sa chute, forçant ses sympathisants à choisir entre En Marche et la France Insoumise (FI). La FI est à ce jour la principale force d’opposition à gauche, même si certains territoires (par exemple Grenoble, voir notre analyse ci-dessous) tentent l’aventure d’une nouvelle gauche dont le socle recoupe des ex-frondeurs PS, Europe Ecologie – les Verts (EELV) et des mouvements citoyens.

Focus sur l’accent écolo porté dans quelques circonscriptions

La FI se positionne en opposition totale au président Macron. L’Avenir en Commun (AEC), le programme de Jean-Luc Mélenchon, est aussi celui de tous les candidats FI aux législatives. Si les candidats FI viennent d’horizons divers, un certain nombre portent de longue date des valeurs écologistes. C’est le cas de Bénédicte Monville de Cecco, ex-EELV, candidate dans la 1re circonscription de la Seine-et-Marne, urbanisée en pays rural. La candidate a porté des projets écologiques à la mairie de Melun, où elle est conseillère municipale opposée au maire LR. Sa candidature, bien que suivant le programme de l’AEC, est plutôt axée sur la transition écologique. Le député sortant, Jean-Claude Mignon (LR), élu depuis 1988, a annoncé qu’il ne se représenterait pas pour laisser le paysage politique se renouveler. Il laisse la place à son suppléant, Denis Jullemier, mais celui-ci n’est pas unanimement soutenu dans son camp. Alors que la droite et la gauche sont divisées, c’est En Marche, ou dans cette circonscription le MoDem, qui pourrait en bénéficier…


Vers l’effacement du parlementaire construit
sur des baronnies locales : quelles conséquences
sur les politiques publiques
?

Après avoir répondu à la « main tendue » d’Emmanuel Macron, Nathalie Kosciusko-Morizet (NKM) se présente dans la 2e circonscription de Paris, qui comprend le nord de la rive gauche. La circonscription, dont le député sortant est François Fillon, est réputée imperdable pour la droite. Pour ces élections législatives, 24 candidats s’y affrontent. Deux candidats membres de LR mais non investis par le parti se présentent : Henri Guaino et Jean-Pierre Lecoq, maire du VIe arrondissement. Gilles Le Gendre est candidat pour En Marche, reprenant à son compte le programme d’Emmanuel Macron. NKM, investie par LR, se décrit comme étant de la droite progressiste, volontiers orientée vers l’écologie ; elle a d’ailleurs été ministre de l’Ecologie de 2010 à 2012. A rebours de son parti, elle se prononce notamment pour l’augmentation de la part des renouvelables dans le mix énergétique français d’ici 2025. NKM est toutefois donnée perdante face à Gilles Le Gendre selon un sondage Ifop-Fiducial réalisé fin mai. Du fait des divisions de la droite, la vague En Marche pourrait emporter même une circonscription LR qui semblait gagnée d’avance.

Toutefois, la recomposition politique proposée par Emmanuel Macron passe avant tout par son propre parti, En Marche, rebaptisé La République en Marche (LREM). Les candidats LREM sont de sensibilités diverses et ont des parcours variés, près de la moitié venant de la société civile, un tiers si on ne comptabilise que les personnes vierges de toute activité politique précédente. En revanche, tous ces candidats n’ont qu’un seul programme, celui d’Emmanuel Macron. Ils peuvent simplement afficher en priorité sur leur site et leurs tracts les points de leur choix. Il n’y a donc peu de différence entre les candidats aux sensibilités plutôt écologistes (Matthieu Orphelin, Barbara Pompili, François de Rugy…) et les autres, même si ce dernier met en avant sur son site ses réponses à des questionnaires en provenance d’associations écologistes : corrida, nucléaire…

L’effet LREM : Buno Le Maire favorable à « l’absence de prolongation automatique de l’ensemble des centrales nucléaires »

Reste le cas des candidats soutenus par LREM sans être investis par ce parti, par exemple Bruno Le Maire (ex-LR), ministre de l’Economie et candidat dans la première circonscription de l’Eure sous l’étiquette « majorité présidentielle ». Celui-ci n’affiche sur son site comme sur ses tracts aucun sigle de parti, pour selon lui montrer sa liberté. Son programme est différent de ceux de François Fillon et d’Emmanuel Macron. En ce qui concerne le nucléaire par exemple, il est pour « l’absence de prolongation automatique de l’ensemble des centrales, qui se traduira par un coût du grand carénage plus faible que prévu, les sommes seront réinvesties dans les capacités de production de demain, qu’elles soient nucléaires ou renouvelables, et dans l’innovation ».

Au total, LREM ou du moins la « majorité présidentielle » pourrait gagner une majorité absolue à l’Assemblée Nationale, majorité aux sensibilités diverses mais au programme unique, qui a déjà bousculé les lignes du bipartisme français. Le système de production des élites nationales via les territoires pourrait s’en trouver également bousculé. De fait, la légitimité des députés REM est largement assise sur une décision verticale du parti. Le changement signe l’effacement du parlementaire construit sur des baronnies locales. Il est encore trop tôt pour en déceler les conséquences sur les politiques publiques. Nombre d’entre elles sont depuis la décentralisation le fruit de l’expérimentation par les collectivités : qu’en sera-t-il demain ?

L’EXCEPTION GRENOBLOISE

Grenoble, historiquement marquée à gauche, est le terrain d’élections législatives inhabituelles, où la gauche semble se recomposer autour du paradigme de l’écologie. Pour comprendre les dynamiques en cours, il est nécessaire de revenir sur « l’exception grenobloise », selon les termes l’actuel maire Éric Piolle…

Après deux décennies de socialisme, 2014 marque la victoire de l’écologie politique à Grenoble avec l’élection d’Éric Piolle, maire Europe Ecologie Les Verts. Mais ce penchant au « vert » est issu d’une dynamique ancienne : de nombreux facteurs structurels amènent les Grenoblois à se préoccuper d’écologie. Entourés de montagnes, les habitants sont soumis aux contingences qui en résultent : pollution due au phénomène de cuvette, températures qui vont de l’extrême chaleur au grand froid, inondations, risques sismiques. Avec ses importants secteurs nucléaire, chimique et des hautes technologies, la ville de Grenoble est aussi composée de nombreux étudiants, ingénieurs et intellectuels venus d’ailleurs. Tous conscients des enjeux environnementaux, ce sont des milieux sociologiquement ouverts au progressisme. Ingénieur, d’implantation récente à Grenoble, Eric Piolle a su rassembler diverses gauches et mouvances écologistes à travers un projet plus qu’un parti, incarnant en ce sens une forme d’esprit grenoblois. Il s’inscrit dans le prolongement des Groupes d’action municipale (GAM) portés à l’occasion des municipales de 1965 par l’ancien maire socialiste Hubert Dubedout.

L’ancien maire Hubert Dubedout, porteur du premier Groupe d’Action Municipale (GAM), structure citoyenne qui essaimera dans toute la France

Dans le but de pérenniser « l’exception grenobloise », ses partisans ont abordé les législatives dans une dynamique de rassemblement. C’est dans cette optique que le mouvement « Ensemble pour gagner » soutenu par le maire, Christiane Taubira et Benoît Hamon, fut créé. Les deux candidats du mouvement, la jeune Soukaina Larabi (23 ans) et Nicolas Kada (3e et 1re circonscriptions iséroises) cherchent à rassembler la gauche locale sur une ligne écologiste, sociale, européenne, ouverte à la société civile. Mais le projet bute sur l’atomisation de la gauche. Le PS local est miné par des défections vers En Marche comme celle d’Olivier Véran, député sortant de la première circonscription, et par une brouille avec le Mouvement des jeunes socialistes (MJS) local. Quant à la France Insoumise (FI), arrivée première aux présidentielles avec le soutien d’Éric Piolle, elle a décidé de faire cavalier seul.

Sur la troisième circonscription, Soukaina Larabi accompagnée de Maryvonne Boileau (issue de la majorité municipale) fondent leur engagement autour de l’écologie politique : lutte contre les perturbateurs endocriniens, 100% renouvelable d’ici 2050, circuits courts… L’écologie qu’elle définit par le terme “préserver”, concerne aussi bien l’environnement que le social et l’emploi. Elles affrontent l’ancien maire socialiste et actuel député (depuis 1988) Michel Destot et sa suppléante Francine Claude. Le ticket PS encourage la rénovation thermique et urbaine ainsi que le mix-énergétique. Sur la première circonscription, Nicolas Kada accompagné de Hugo David (leader MJS Isère) sont opposés à Olivier Véran, qui fait le pari d’une croissance verte en dynamisant les filières éco-technologiques.

Le projet de rassemblement et de recomposition de la gauche française porté par l’élection d’Éric Piolle en 2014 est donc toujours présent, mais il se heurte à la recomposition de la vie politique nationale amorcée par les présidentielles 2017. Grenoble reste un laboratoire de la reconfiguration de la gauche française au prisme de l’écologie. Un terrain au contexte sociologique particulier qui en limite la portée.

Enquête : Auriane Biron et Johan Goncalves Procek

Relecture : Benjamin Bibas

Coordination : Jean-Marc Pasquet

 

Election présidentielle : une Assemblée sans majorité (3/3)

Antoine Parodi, ancien vice-président d’une agglomération francilienne, est fondateur de Facile Conseils, cabinet au service de « l’efficacité politique » des candidats et des élus locaux (études électorales, évaluation des politiques publiques, formations…). Pour Novo Ideo, il livre en trois entretiens son analyse d’une séquence électorale 2017 (présidentielle + législatives) à haut risque. Troisième et dernier volet de notre entretien : le score assuré du leader de l’extrême droite.

L’élection présidentielle occupe le devant de la scène. Bien peu sont les électeurs conscients que suivront deux autres tours de vote en juin. Or, on a vu lors des trois dernières élections nationales, en 2002, 2007 et 2012, qu’il semblait y avoir aux législatives une prime au camp vainqueur de la présidentielle. Avec le niveau d’incertitude que l’on constate actuellement pour l’issue de la présidentielle, que peut-on imaginer comme scénario pour les législatives ?

Antoine Parodi : Contrairement à une idée fortement ancrée, les équilibres entre forces politiques sont davantage gouvernées par des évolutions lentes et une stabilité importante que des ruptures brutales.

En effet, hormis les législatives de 1993, la gauche de gouvernement se situe toujours entre 35 et 40% au premier tour, la droite parlementaire autour de 40%.

Législatives Gauche gvt. Droite gvt. Extrême droite Autres forces
1988 L 37,50% 40,50% 10,00% 11% (PCF)
1993 L 20,00% 43,00% 12,50% 9% (PCF) et

10% (Ecol.)

1997 L 43,00% 36,50% 15,00%
2002 L 37,00% 43,00% 11,50%
2007 L 35,50% 45,00% 4,00% 8% (Modem)
2012 L 40,00% 35,00% 14,00% 7% (FdG)

Là où les évolutions plus prononcées ont lieu sont les équilibres entre forces au sein d’un camp. A droite, alors qu’il y avait encore dans les années 1990 un équilibre entre centriste et gaulliste, ce n’est plus le cas aujourd’hui, avec l’hégémonie de l’UMP/Les Républicains sur le vote de droite. De même, à gauche, le Parti socialiste a perdu sa position d’hégémonie, l’élection de 2012 constituant une exception.

Pourquoi ces évolutions vont avoir des conséquences considérables pour l’élection de 2017 ? Parce qu’avec la baisse tendancielle de la participation aux législatives suivant la présidentielle (plus de dix points de baisse de 2002 à 2012), le seuil d’accès au second tour, avec 12,5% des inscrits, augmente mécaniquement. Cela signifie que pour chaque camp, la problématique est moins d’éviter la dispersion des votes -il y a toujours eu multiplicité des étiquettes- que de réussir à qualifier l’un de ses membres.

« Force est de constater qu’un palier décisif pourrait être franchi par le parti d’extrême droite : celui des 12,5% des inscrits »

Cette problématique est d’autant plus forte que la montée et l’enracinement d’un vote Front national à très haut niveau va bouleverser totalement la donne en juin prochain.

Lors des dernières élections législatives en 2012, le Front national n’avait réussi à faire élire que deux députés. Lors des dernières élections régionales, il a échoué à emporter des régions malgré ses performances du premier tour, quelques mois après avoir également échoué à gagner des départements. Faut-il vraiment avoir peur d’une victoire du Front national ?

Pour moi, clairement, la victoire de Marine Le Pen à l’élection présidentielle est une hypothèse sérieuse. Ceux qui balaient cette possibilité d’un revers de la main devraient prendre en compte le fait que dans les différents sondages, Marine Le Pen est donnée à environ 40% au second tour, quel que soit son adversaire.

Ce qui me paraît certain, c’est que le score de Marine Le Pen en avril (et mai?) prochain lors de la présidentielle va donner une indication du niveau possible du FN aux législatives.

Tableau des résultats du Front national lors des trois dernières élections générales

Présidentielle Législatives Présidentielle Législatives
Année % exprimés % exprimés Evolution % inscrits % inscrits Evolution
2002 17,00% 11,50% -5,5 pts 11,66% 6,90% -4,76 pts
2007 10,50% 4,00% -6,5 pts 8,62% 2,50% -6,12 pts
2012 18,00% 14,00% -4,0 pts 13,95% 7,30% -6,65 pts

On le voit, lors des trois derniers scrutins nationaux, le FN a enregistré, quel que soit sa performance à la présidentielle, des résultats bien moindres aux législatives suivantes. La perte en pourcentage d’inscrits a même tendance à augmenter, ce qui laisserait penser qu’une partie des électeurs du Front national se déplace « exprès » pour la présidentielle et délaisse les législatives.

Pour autant, compte tenu des niveaux atteints lors des trois derniers scrutins en 2014 et en 2015, et des niveaux d’intention de vote qui sont prêtés par les différents sondages à Marine Le Pen, force est de constater qu’un palier décisif pourrait être franchi par le parti d’extrême droite : celui des 12,5% des inscrits.

Pour vous, il y aura des députés FN nombreux élus en juin prochain quoi qu’il arrive ?

Avec un résultat national qui pourrait se situer autour de 20% des suffrages, et même en imaginant une baisse drastique de la participation aux législatives, le seuil pour se maintenir dans les circonscriptions pourrait être atteint dans environ la moitié des circonscriptions.

Tableau des qualifications pour le FN

(extrapolation des résultats des scrutins de 2012 et 2015)

Obtention du seuil de 12,5% des inscrits Sur 535 circonscriptions métropolitaines
18% des exprimés 146
19% des exprimés 174
20% des exprimés 206
22% des exprimés 253

Dans ces conditions, il est plus que malaisé de faire des scénarios pour les législatives. Ce qui est certain, c’est que la stratégie des différentes formations politiques au niveau local est « contaminée » par ce qui se produit au niveau de l’élection présidentielle.

La question pour les partis traditionnels, dans la majorité des circonscriptions tangentes, n’est plus d’arriver en tête, mais de se qualifier, souvent derrière le Front national, en obtenant une seconde position. N’oublions pas que les deux parlementaires FN sortants l’ont été chacun avec 43% au second tour, en triangulaire.

Le scénario d’une Assemblée nationale sans majorité absolue n’est plus, à mon sens, ni un tabou, ni une vue de l’esprit. Dans les 70 circonscriptions où le FN a dépassé 40% des voix au premier tour lors des dernières régionales et les 150 autres où il dépasse la barre des 30% des voix, que pèseront les forces traditionnelles ? A fortiori si Emmanuel Macron « réussit » sa présidentielle -élu ou pas-, et lance ses propres candidats à l’assaut de l’Assemblée Nationale.

Et ce d’autant plus que l’effet de remobilisation de l’électorat dans un vote « anti-FN » tel qu’on a pu le connaître en 2002 ne s’est plus jamais produit, les régionales de 2015 en étant l’exemple le plus récent.

Propos recueillis par Jean-Marc Pasquet

 

Précédents entretiens : « le Mythe de l’abstention », « le score assuré de Marine Le Pen ».