Crédit : Photo Sébastien Godret.

Dallas, ton univers…

Un documentaire audio de Benjamin Bibas et Sébastien Godret, mise en son Sébastien Lecordier
Coproduction : ArchiDB / la fabrique documentaire

Enregistré en avril 2016, produit dans le cadre de l’exposition « Dallas, Big D » (ArchiDB, Dijon, 1er-24 juillet 2016) dont il constitue l’environnement sonore, ce documentaire audio de 49 min prend la forme d’une promenade en voiture dans Dallas en compagnie de Darryl Baker, architecte municipal qui raconte sa ville à la première personne. Quelques étapes en cours de route nous permettent de nous entretenir également avec divers connaisseurs de Dallas : anthropologue, économiste, artiste latino, militant du mouvement « Better Block »… Au fil des entretiens le plus souvent en français, la ville se dévoile dans son histoire (le poids toujours vivace des questions raciales), dans ses structures (l’autoroute urbaine, facteur de ségrégation autant spatiale que sociale et raciale) comme dans son dynamisme (l’irrépressible volonté de ses habitants de tourner les pages sombres du passé et d’aller de l’avant), dans un contexte politique particulier, à quelques mois de la fin de la présidence Obama et des élections présidentielles aux Etats-Unis.

« Dallas, ton univers… » a été diffusé les 1er et 4 juillet 2016 par la RTBF – La Première et le 1er juillet par Radio Campus Dijon.
Prochaine diffusion : Radio Grenouille (Marseille), émission « Les sons créatifs », 31 juillet 2016 à 20h
Photo : Quincaillerie à South Dallas – Sébastien Godret

Merci à Frank Dufour, professeur de création sonore à l’Université du Texas à Dallas, Ecole d’Arts, Technology, and Emerging Communication.

Merci à la petite Lizzie Browning, qui fut chaque jour à Dallas, et jusqu’aujourd’hui, une source de joie et d’inspiration.

Détroit : l’échappée belle

Trois ans après s’être mise en faillite, Détroit a renégocié sa dette. Elle a évité de vendre les collections de son Detroit Institute of Arts pour renflouer ses caisses. Elle a trouvé un accord sur le versement des pensions qu’elle doit à ses retraités municipaux. Des fondations privées ainsi que l’Etat du Michigan ont aussi mis au pot notamment pour sauver le système éducatif mais il reste de piètre qualité. Détroit voit revenir des habitants attiré par le faible prix du foncier, sa population reste composée à plus de 80% de noirs. Elle est touchée par un taux de chômage deux fois supérieur à la moyenne nationale et une criminalité onze fois celle de New-York. L’analphabétisme fonctionnel touche près de la moitié de sa population et la pauvreté environ 60% de ses enfants. L’emploi redémarre lentement et les salaires moyens repartent à la hausse. Le système de transport public est quasi inexistant mais un tramway a été installé sur Woodward avenue. Des étincelles d’initiatives tentent de redémarrer la Motor City, encore convalescente. Mais le pire a été évité. Une visite choisie de la ville.

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Imaginez un lieu de vie où fermes urbaines, ateliers vélos, réseaux wi-fi, levées de fonds, musique ou même skate-parks sont totalement imaginés et gérés par les habitants. Une ville où les habitants construisent une société du partage en devenant rois de la débrouille et du DIY (Do It Yourself).

Vous êtes à Détroit, dans le Michigan, lieu de tournage d’un webdocumentaire sur la transition de cette ville-symbole du travail à la chaîne vers une nouvelle économie collaborative. Loin des clichés, le joli duo de journalistes Nora Mandray et Hélène Bienvenu y suit depuis plusieurs années un groupe de filles mécano, un fermier urbain et un hacker. Tous tentent de changer leur ville à leur échelle, en montant des projets avec leurs propres moyens, inspirés par un idéal de société durable.

We recycle in the D

ON RECYCLE A DETROIT

En 2010, fraîchement diplômées de Sciences-Po, les deux amies souhaitent faire un film sur l’utopie à travers le monde. Un thème large? mais à cette époque, l’agriculture urbaine « prend racines », et l’angle s’impose de lui-même, à Détroit : « le phénomène nous fascinait, parce qu’il paraissait être une solution à beaucoup de problèmes en temps de crise. Et surtout, c’était enfin une manière de vivre plus authentique », explique Hélène.

« Après plusieurs semaines de travail sur place, en parlant avec les Detroiters, on s’est rendu compte que Détroit était l’épicentre d’un mouvement encore plus large : le DIY (Do It Yourself) » raconte Nora. Ce qui a commencé comme une question de survie est devenu un mode de vie, faisant de Détroit LA ville à l’avant-garde du mouvement de « retour à la terre » des années 2000. On dépasse là-bas le Do It Yourself pour vivre de « Do It Ourselves » et de « consommation collaborative » au quotidien !
Apocalypse now ?

Mais avant cela, ce sont les ruines, omniprésentes, qui marquent. « La Central Station, cette gare géante abandonnée, est fascinante, hypnotique? tout comme la Packard Plant, une usine fantoche en déliquescence » raconte Hélène, fascinée par ces marques du trauma économique traversé par la ville et la façon dont les « Detroiters » dépassent cela avec fierté, eux qui ont appris à se débrouiller face au déclin des services publics.

C’est aussi la ségrégation entre les blancs et les noirs qui trouble. « Les lignes de démarcation se déplacent mais ne disparaissent pas » témoigne Nora, « le contraste se situe surtout entre la ville intra muros et sa banlieue ? très majoritairement blanche ». Dans ce chaos, la nature reprend ses droits : « le paysage urbain prend vraiment à la gorge, il y a un clash entre le post-apocalyptique et le poétique à Détroit? », ajoute-t-elle.

African American pride – Detroit 8 Mile Wall, la fierté noire Américaine s’affiche à Detroit.

UN AVANT GOUT DU FUTUR ?

Pour mieux comprendre, nos deux reporters s’immergent totalement. Elles commencent par aider une association qui isole les maisons des résidents qui en ont le plus besoin pendant l’hiver. « Ça a été une bonne claque. C’est là que l’on prend conscience de la grande détresse dans laquelle vit une grande partie de la ville » confie Hélène.

Pour elles, c’est l’évidence même : les fautifs sont nombreux, mais le 20ème siècle productiviste, né et mort à Détroit, explique en partie la chute. « Les Détroiters ont été les premiers à pâtir du mirage d’une croissance sans limite. Ils en tirent aujourd’hui des leçons : ils construisent la société de demain avec ce qu’il reste de la précédente. Cela ne se fait pas sans heurt ni peine, ça commence doucement mais c’est justement aujourd’hui qu’il faut en parler !« , ajoute la journaliste.

Hélène et Nora ont également aidé au travail dans des fermes urbaines, des ateliers vélo ou des soupes populaires, elles ont participé à des « community meetings » et conférences, avec et sans caméra. « Le dialogue est allé dans les deux sens, à l’occasion les Détroiters nous en remis en question sur nos propres politiques dans l’hexagone ! » expliquent-elles.

310 ans

Détroit est une ancienne ville française, fondée il y a 310 ans, en 1701 par Sieur Cadillac

JUST « D » IT

La ville marque autant qu’elle vous hante, paraît-il. Les habitants sont si fiers de participer au renouveau urbain qu’ils en parlent souvent comme s’il s’agissait d’une personne. Certains dont même jusqu’à se tatouer le plan de Downtown, ou la lettre « D » sur le corps, c’est dire l’esprit de (ré)invention qui poussent les « makers », ces hommes et femmes à ascendance activiste restés par dépit ou par choix pour faire de leur ville un terrain de tout les possibles !

« Ce qui a de bien avec les Detroiters, c’est qu’ils prennent les devants. Ils n’attendent pas que les supermarchés reviennent (car ils sont presque tous partis !), ils choisissent un espace vacant pour y planter un jardin communautaire sans demander l’avis de personne » explique Hélène.

Aujourd’hui, Nora met à profit ses connaissances acquises à l’école de cinéma de l’UCLA au savoir-faire journalistique de sa polyglotte de co-réalisatrice (Hélène parle sept langues couramment !) pour imaginer un webdocumentaire, média idéal pour combiner leurs talents respectifs. « Moi, je rassemble les infos, et Nora les transforme en histoires. Et puis aujourd’hui c’est le format qui convient le mieux aux échanges de « trucs et astuces » DIY ! », s’enthousiasme Hélène.

Les actions des trois personnages principaux de Détroit je t’aime ne se limitent pas à planter, fabriquer ou recycler, mais à imaginer la société de demain qui limite le gâchis et remet la valeur humaine à sa juste place. Pour Nora, « leurs histoires individuelles racontent l’histoire universelle d’un vivre-ensemble, pensé au c?ur de la civilisation post-industrielle. Ils se posent sans cesse cette question simple : qu’est-ce que ça veut dire, faire partie d’une communauté aujourd’hui ? »

Avec Détroit je t’aime, « l’idée c’est aussi de créer une communauté, de créer des passerelles entre des villes qui font face aux mêmes défis de renouveau urbain » ajoute Hélène. Si c’est possible à Détroit, n’est-ce pas possible ailleurs ?

Détroit : de Cadillac à Eminen

Détroit est une ancienne ville française, fondée il y a 310 ans, en 1701 par Sieur Cadillac (dont le nom sera repris bien plus tard pour devenir une marque de voitures !). La ville est emblématique de la révolution industrielle, elle constitue même le berceau de l’industrie automobile mondiale.
Mais ces jours de gloire sont derrière elle. Détroit appartient à la catégorie des villes « qui rétrécissent » (comme la plupart des cités du Midwest à l’exception de Chicago). Motor city connaît un déclin ahurissant depuis les années 1970 (elle comptait 2 millions d’habitants en 1950, et moins de 700 000 résidants s’affichent désormais au dernier compteur.

 

 

Portugal : quelles pistes pour un redécollage

En péril démographique, le Portugal cherche de nouveaux relais de développement. Par Jean-marc Pasquet, Think tank Novo Ideo.

Bruxelles a renoncé tout récemment à sanctionner le gouvernement portugais de coalition de gauche et des écologistes pour non atteinte de ses objectifs. Un certain pragmatisme pour ne pas fragiliser la reprise naissante. Pour autant, le Premier ministre Antonio Costa (PS) a confirmé le pays sur la trajectoire des fameux 3 % de déficit. En rupture, selon une presse unanime, avec le côté « technocrate » de son prédécesseur. Mais sans le renier sur cette orientation de fond.

 Un premier semestre au pouvoir fêté sans effusions

Dans les grandes villes, le parti socialiste a fait discrètement placarder sur des panneaux d’affichage les « engagements tenus ». Parmi lesquels, la politique sociale, avec la revalorisation du revenu d’insertion ou du complément solidarité pour les personnes âgées. La politique familiale du pays, minée par sa faible natalité, a été renforcée et la meilleure prise en charge des dépenses personnelles de santé signent une ligne clairement progressiste. Faute toutefois de disposer des marges de manœuvre budgétaires de ses ambitions, la gauche s’est engagée sur les 35 heures dans l’essentiel de la fonction publique, dès le 1er juillet prochain. Du temps redonné faute d’argent. Sans pour autant mettre sous tension accrue le secteur de la santé, elle négocie pour ces salariés des contreparties dont des jours de congés et des crédits d’heures.

 Trouver un modèle original de développement

Convalescent et sous perfusion des crédits européens, le Portugal tente de trouver un modèle original de développement. En misant sur son ensoleillement, son statut de porte d’entrée de l’Europe. Lisbonne s’impose comme un pays d’accueil des sièges européens, de l’économie créative, maritime, touristique et du bien-être. Le pays bénéficie d’une position d’interlocuteur privilégié de l’Amérique latine. Il favorise sur son territoire les installations issues des pays émergents d’Afrique et d’Asie. Il lance des appels du pied à la jeunesse de pays en plein chaos comme le Venezuela, ou de retour au pays auprès de ses natifs. L’urgence est de retourner la tendance à la baisse préoccupante de la population. Les projections à horizon de quelques décennies laissent entrevoir des risques importants pour les régimes sociaux.

 Péril démographique et modèle de développement

La natalité, en berne, explique en partie le tassement récent du solde naturel. L’excédent des décès sur les naissances est de 22 000 en 2014. Il reflète en partie les incertitudes de la population. Contrairement à une idée reçue, le solde migratoire est régulièrement négatif, c’est encore le cas en 2014 : 30 000 personnes on quitté le Portugal en solde net.

La politique (controversée) des « golden visas » et les exonérations fiscales décennales des résidents étrangers ont pourtant créé un climat de confiance. Les demandes en attente d’attribution de « statuts de résidents non habituels » doivent contribuer à atteindre l’objectif très volontariste pour 2016 de 20 000 de la Chambre de commerce et d’industrie franco-portugaise. En outre, ces mesures produisent des effets en décalage avec les attentes initiales. Beaucoup de séniors sans activité en sont bénéficiaires. Seuls 20% des « résidents non habituels » en exercent une ici, considérée comme « à forte valeur ajoutée ». En revanche, ces nouveaux habitants représentent 20% du total des transactions immobilières en 2016. Et déjà, les répercussions sur les prix immobiliers font la « une » de certains médias inquiets des effets possibles d’un tourisme de masse.

Nouveaux relais d’activité

Le Portugal est donc contraint de trouver de nouveaux relais d’activité. Il a déjà réformé son marché du travail : baisse du coût du travail, assouplissement des règles de licenciement, dégressivité accrue des allocations chômage, moins généreuses mais plus universelles. Le gouvernement peine à améliorer des points faibles singuliers comme une bureaucratie souvent pesante et un enseignement supérieur inadapté : à rebours de ses voisins européens, il ne protège pas ou peu du chômage.

Antonio Costa mise également sur des points d’excellence de l’économie lusitanienne. Dans le domaine des énergies renouvelables par exemple, les efforts depuis le début des années 2000 sur l’hydraulique et l’éolien ont permis au pays de fonctionner en début d’année quelques jours sans énergie fossile. Les écoles de santé, dans lesquelles de nombreux établissements suisses viennent recruter infirmiers et autres assistants de soins, constituent aussi un gisement d’emplois locaux en lien avec l’économie des séniors. Le Portugal, « Floride de l’Europe » ? Quand se faire soigner une dent pose le choix entre un rendez-vous dans plusieurs mois à l’hôpital public ou payer un libéral pour près de 15 % du salaire minimum, le redécollage portugais oscille encore entre désir d’excellence et vie quotidienne difficile.

Cet article a été publié par La Tribune le 2 juin sous le titre :

« Portugal : six mois de gauche au pouvoir, et après ? »

Printemps culturel à Lisbonne

c’est parce que nous n’avons pas un sou…

 L’intervention municipale est passée au filtre de l’économie budgétaire. Outillée d’une régie de taille modeste[1], la politique culturelle de la capitale portugaise a les airs d’une série britannique des années 70. Innovante, éclectique, inventive, à défaut de pouvoir porter des investissements lourds. Un peu plus d’un million d’euros prévu cette année. Presque rien. Alors, l’effort est ciblé. Ici, point d’équipement-objet. Lisbonne, c’est l’anti-Bilbao. La ville bénéficie de l’édification du Castelo de Sao Jorge dont les fondations datent de l’époque romaine. Il donne à voir un spectaculaire point de vue sur la ville et le Tage. Juché sur sa colline la plus haute, les touristes sont, ces deux dernières années, un tiers de plus à la grimper par l’emblématique Tram 28. Mais c’est pour mieux replonger dans la ville. Elle grouille d’initiatives, assises sur trois piliers.

La culture panse les blessures urbaines (avec trois fois rien)

 Proscrite sous la dictature, l’expression artistique dans les lieux publics à longtemps été siphonnée par le départ de la population en périphérie. Elle signe aujourd’hui un mouvement inverse. Elle participe du mouvement de valorisation de l’espace public tel un lieu de la citoyenneté quotidienne. Avec quelques bouts de ficelles et une énergie publique toute consacrée à fédérer les initiatives, la politique municipale est emblématique d’une adaptation en temps de crise.

Un graffiti dans le Barrio Alto (1)

Un graffiti dans le Bairro Alto (1)

L’exemple des fêtes des Saints Populaires reflète cette couleur locale, faite de réappropriation des traditions et de stimulation du commerce local. Leur emblème d’une sardine aux mille couleurs a fait l’objet d’un concours sur les réseaux sociaux. Sa belle énergie mêle des évènements populaires où les arts culinaires tiennent le haut du pavé à des manifestations plus pointues. Entre autres expériences de mise en valeur culturelle du patrimoine urbain, la couverture pour le quarantième anniversaire de la révolution des Oeillets, de lieux phares par des photographies d’époque. Place Camoes, un panneau indique les locaux de l’ancienne police secrète et en contre champs, elle dresse le portrait de Vasco Lourenco, un militaire au cœur de la conjuration, véritable autorité morale. La culture est une histoire qui s’inscrit également dans la création contemporaine. Ainsi, le  musée éphémère  du Bairro Alto, un ancien quartier ouvrier dont l’habitat était menacé de vandalisme, rassemble une grande diversité de graffitis. Comme une couture urbaine réparatrice, la pratique du street art est encouragée telle un vecteur du dialogue avec les générations plus coutumières des azulejos.

Travailler, c’est partager

Les traditionnels kiosques lisboëte sont également mis à contribution. Ils ont été dépoussiérés. Concédés sur la base d’appels à projets, on y assiste régulièrement à des sets de DJ ou des concerts, mais pas seulement. Connectés à un réseau Wi-Fi et bénéficiant d’une météo souvent ensoleillée, ils sont ainsi utilisés comme des espaces de coworking à ciel ouvert. Ils participent de cet écosystème qui, au niveau européen, place Lisbonne au rang des capitales creative friendly. Sensibles à l’environnement et la qualité de vie, la municipalité accorde à ces communautés une attention bienveillante. Elle a trouve des partenaires pour relancer de vastes espaces tels que des marchés municipaux en sommeil. A l’image de celui de la gare de transport multimodale du Cais do Sodré, le Mercado da Ribeira. Parachevant ainsi un vaste chantier de réhabilitation des rives du Taje rendues aux pétons, ce marché a vu s’installer à l’étage toute la rédaction du magazine Time Out. Au rez-de-chaussée, un florilège de commerces et de restaurants représentatifs de l’art de vivre portugais. Le nouveau modèle économique du magazine est résumé par le tryptique « print-web-espace public ». Un temps envisagé par le quotidien Libération, il a été décliné ici en grandeur nature. Et ça marche. Le lieu polyvalent présente également des expositions et ne désemplie pas tous les jours de la semaine.

Aider à cultiver son jardin

L’économie créative est ainsi stimulée mais Lisbonne, lourdement frappée par la crise, inscrit le peuple de ses quartiers populaires au cœur du mouvement de sa renaissance. En associant fortement les populations concernées par la revitalisation urbaine, la ville s’appuie sur l’identité des freguesias (les quartiers, litt. Les « paroisses »). A l’image du quartier central et longtemps délaissé, La Mouraria. Il doit son nom à un espace concédé aux Maures vaincus par les chrétiens au XIIème siècle. En 2008, des « fils du quartier » ont l’idée géniale de revivifier le mythe du ghetto des Maures pour mobiliser les pouvoirs publics et les habitants extérieurs dans la réhabilitation d’un habitat précaire, héritier de l’islam des lumières. Ce faisant, ce souvenir vient compléter les mémoires prolétaire, migrante et gitane encore vivaces. L’idée de cristalliser une véritable marque d’un quartier « où on voyage autour du monde sans quitter Lisbonne » prend progressivement corps. L’origine arabo-andalouse du Fado, son vecteur de la mémoire gitane, tient lieu de fil conducteur au projet Renovar a Mouraria.

Aujourd’hui, des portraits de la gitane Severa Onofriana, semi-sédentarisée et prostituée, considérée comme la première grande chanteuse du Fado jalonnent les rues labyrinthiques de La Mouraria. Pour conduire à la Rua do Capelo et sa guitare sculptée. Elle annonce la maison du Fado qui offre un lieu d’expositions, de restauration mais également des espaces pour accueillir les réunions de familles.

La maison du Fado

La maison du Fado (2)

La mission locale de ce quartier a développé une politique d’«empowerment » active, en créant un journal local qui met à sa une des figures du coin. L’idée d’une « encyclopédie des migrants » a émergé en coopération avec le quartier de grands ensembles de Blosne à Rennes.

Les Bobos viennent aujourd’hui chiner et acheter des objets de récup’ faits par des locaux sur la place Martim Moniz. Venir écouter la fanfare locale Tudos fait désormais partie des must. Les touristes s’arrangent de ces cohérences et s’arrêtent de plus en plus nombreux pour dépenser leur argent dans ce quartier authentique. C’est là le principal.

[1] L’EGEAC est une régie municipale qui regroupe environ 200 salariés en charge de la gestion des théâtres, monuments, galeries, cinémas municipaux, de l’organisation des évènements et des fêtes. Son budget est d’une vingtaine de millions d’euros dont seulement 6 millions de subventions. Son plan stratégique 2016 marque le vingtième anniversaire de son existence. Il table sur une forte montée en puissance de la fréquentation étrangère notamment du Château Sao Jorge, sa locomotive touristique

Photos 1 : JMP, 2 : ville de Lisbonne

La leçon de Podemos à la gauche radicale

Tremblement de terre ou raz-de-marée : il fallait au moins invoquer les catastrophes naturelles pour rendre compte de l’importance du succès de Podemos ce dimanche aux élections générales espagnoles. Certes, les compagnons de Pablo Iglesias — alias Coleta Morada—  et leurs alliés n’ont pas gagné. Mais avec 20,6% des suffrages et 69 députés, on peut sans aucun doute parler de victoire pour un parti qui n’existe que depuis 23 mois… Surtout, ce miroir espagnol nous renvoie l’image de notre propre arène politique, où l’alternative a bien du mal à s’incarner dans autre chose que le Front national.

Dans L’Obs, Paul Quinio se demande ainsi “pourquoi l’extrême gauche française est la plus bête du monde”, tandis qu’en Espagne Podemos taille des croupières à des socialistes plus que jamais aux abois.

Les innombrables chapelles “gauchistes” continuent en France de lorgner la mini-portion du gâteau protestataire qu’elles espèrent rafler à chaque scrutin.

C’est en effet au sein de la gauche française qu’on retrouve les admirateurs de Podemos, même s’ils s’avèrent assez lucides sur les possibilités d’importer un tel modèle dans l’Hexagone.

Podemos est-il de gauche ?

Podemos est un OVNI politique. Les observateurs tâtonnent et les qualificatifs varient de “gauche radicale” à “gauche indignée” tout en établissant des comparatifs parfois hasardeux avec Syriza. Le qualificatif même de “gauche” me semble discutable quand il s’agit de décrire le message et l’identité de Podemos, dont les fondateurs refusent systématiquement de placer leur mouvement sur cet axe qu’ils jugent dépassé. Selon eux, Podemos est avant tout le parti de la gente  — des “vrais gens”, oserais-je dire — en opposition aux élites économiques et politiques qui accaparent le pouvoir depuis 1977 et le retour de la démocratie en Espagne.

Comme me l’a expliqué la sociologue Héloïse Nez dans une interview réalisée pour l’Opinion, Podemos s’est construit en opposition à Izquierda Unida (IU), une coalition de partis née dans les années 1980 autour du Parti communiste espagnol et qu’on pourrait décrire comme l’équivalent ibérique du Front de gauche. En 1996, IU réalisait son meilleur résultat aux élections générales : 2,6 millions de voix (10,54%) et 21 députés. S’en est suivie une décennie de déceptions électorales jusqu’à 2011 et un net redressement dans un contexte politique marqué par l’émergence du mouvement des Indignés et la mise en place de politiques d’austérité.

Comment alors comprendre que, quatre ans plus tard, IU ait presque disparu du paysage politique au profit de Podemos (même s’il faudra attendre une analyse plus fine du scrutin du 20 décembre pour le confirmer) ?

“Ils ne comprennent rien !”

Une première réponse se trouve dans cette vidéo de sept minutes. Il s’agit d’un extrait d’une intervention de Pablo Iglesias lors de l’Assemblée citoyenne de Valladolid le 14 février 2014. Podemos n’avait alors qu’un mois d’existence mais, déjà, la critique sans concession que le jeune professeur de l’Université Complutense de Madrid fait de la stratégie politique de la “gauche radicale” est cinglante.

Pablo Iglesias revient notamment sur le mouvement des “Indignés” de 2011 qui, des semaines durant, a vu des milliers de personnes occuper les places des villes d’Espagne pour exiger une “démocratie réelle maintenant” et dénoncer l’ensemble de la classe politique au cri de : “Ils ne nous représentent pas !” Un vrai rêve éveillé pour un militant d’extrême gauche qui ne jure que par la “convergence des luttes”. Et pourtant, voilà comment ont réagi les étudiants les plus politisés de la faculté où enseignait Pablo Iglesias :

Ils avaient lu Marx et Lénine et, pour la première fois de leur vie, ils ont participé à des assemblées avec des gens normaux. Ils étaient désespérés et disaient : “Ils ne comprennent rien, tu es un ouvrier même si tu ne le sais pas !” Les gens les regardaient comme des extraterrestres et ils rentraient chez eux très tristes parce qu’ils se disaient : “Ils ne comprennent rien !” Mais est-ce que tu te rends compte que c’est toi qui as un problème ? La politique, ce n’est pas avoir raison mais avoir du succès.

Il ne s’agit que d’un exemple mais il est profondément révélateur du discours de Pablo Iglesias : la gauche a perdu la bataille des idées. Les militants peuvent agiter les symboles qu’ils veulent, se draper dans leur pureté doctrinale et vouloir porter la bonne nouvelle au “petit peuple”, ce dernier préfère l’ennemi car il comprend ce qu’il dit. Pire, le chef de file de Podemos souligne le manque d’humilité des militants de gauche et se paye même le luxe de leur rappeler l’une des clés de l’arrivée de Lénine au pouvoir dans la Russie en guerre de 1917 :

Il a dit quelque chose de très simple à tous les Russes, qu’ils soient soldats, paysans ou travailleurs. Il leur a dit : “la paix et du pain”. Et quand il eut dit cela (qui était ce que tout le monde voulait, que la guerre se termine et qu’on puisse manger), alors beaucoup de Russes, qui ne savaient pas s’ils étaient de droite ou de gauche mais qui avaient juste faim, se sont dits : “Peut-être que le chauve a raison”. Et le chauve a eu beaucoup de succès…

Le “gauchiste typique”

Face à une gauche caricaturale, repliée sur ses symboles et sa terminologie, marginalisée et pourtant auto-satisfaite, incapable de sortir de l’espace électoral que le système politique lui accorde, Pablo Iglesias a opté pour la rupture. A l’instar de son challenger libéral, Ciudadanos, il parle des sujets qui préoccupent vraiment les gens. Le chômage, les services publics, la corruption, la crise de la démocratie représentative… Tout en assumant son passé militant aux Jeunesses communistes, son héritage familial républicain marqué par la guerre civile, il n’a jamais demandé un certificat de pureté révolutionnaire pour s’investir dans Podemos, ni frappé d’anathème des électeurs qui affichent leur patriotisme. Des policiers, des soldats, des artisans l’ont depuis rejoint…

Cet affrontement avec la “vieille gauche” a culminé avec le refus de la part de Podemos de s’allier avec IU pour les élections générales dans le cadre d’une candidature “d’unité populaire”. Pour terminer, voilà comment Pablo Iglesias taclait ses “amis” au plus fort de leur dispute :

Vous avez honte de votre pays et de votre peuple. Vous considérez que les gens sont idiots, qu’ils regardent de la télé poubelle et je ne sais quoi d’autre. Alors que, vous, vous êtes instruits et vous adorez vous repaître dans cette espèce de culture de la défaite. Le gauchiste typique, triste, ennuyeux, amer… la lucidité du pessimisme. “On ne peut rien changer, ici les gens sont des imbéciles, ils vont voter Ciudadanos mais, moi, je préfère garder mes 5%, mon drapeau rouge et mon je-ne-sais-quoi”. Je trouve cela très respectable, mais laissez-moi tranquille. Nous ne voulons pas faire cela. Nous voulons gagner. Occupe-toi d’autre chose.

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