Check list pour la CoP 21

Depuis près de deux ans, la France a été désignée pour accueillir et présider la grande conférence Climat, la « CoP 21 », censée faire mieux que Kyoto : définir des objectifs de réductions de gaz à effet de serre, juridiquement contraignants et sans exemptions, dans le but de respecter une limite de 2° C pour l’augmentation moyenne de la température de la planète. Il s’agit donc d’avoir le courage de laisser inexploitées une grande partie des ressources énergétiques fossiles connues, principale­ment le charbon, mais peut-être aussi, pour ne pas faire peser tout l’effort sur les consommateurs d’élec­tri­cité chinois, indiens et polonais, une partie du pétrole et du gaz connus, en particulier ceux que l’on peut qualifier de « non conventionnels » par les types de roches où ils se trouvent (schistes, …) ou par leur localisation (océan arctique…)

La première condition est de répartir équitablement ces efforts, pour éviter qu’il y ait de manière trop nette des gagnants et des perdants, ou alors que ce soit d’une manière juste. C’est donc un exercice de diplomatie consistant à tirer le meilleur parti des relations internationales et des rapports de force tels qu’ils existent. De fait, la présidence française comporte moult diplomates de métier, le ministère des affaires étrangères est très impliqué, et c’est très bien comme ça. Elle comporte aussi des spécialistes du développement durable en général, pour qui ce sera une première grande expé­ri­ence professionnelle et qui seront la face souriante de la négociation, et surtout des communicants… évidemment, les entreprises sont aussi encouragées à se manifester (elles l’auraient fait de toute façon), mais d’une manière qui oscille entre le greenwashing et ce que l’on trouvait encore récem­ment dans Libé, aux pages « éco-futur » : des idées sympathiques, mais jamais un chiffre sur leur potentiel réel et surtout sur leurs coûts, donc sur leur soutenabilité financière.

 Pour dessiner un monde nouveau, car c’est bien de ça qu’il s’agit, il faut sans doute élargir le spectre de compétences à mobiliser.

On reproche assez à la gauche de ne penser qu’à répartir les richesses avant même de les avoir créées. Pour sauver le climat, répartir les efforts, c’est bien, mais autant le faire en s’assurant qu’ils sont bien les plus faibles possible. Et pour cela, ce sont d’autres compétences que celles des diplo­mates et des communicants qui seront utiles : des économistes, en particulier des spécialistes de l’économie indus­trielle ; des scientifiques ; des prospectivistes …

 Une conférence, c’est enfermer des gens qui ont des intérêts divergents, et ne les autoriser à sortir que quand ils seront tombés d’accord. Ça se termine donc forcément par un psycho­drame, chacun tentant de céder le moins possible en espérant que les autres cèdent à sa place, puis, quand on est enfin au bord du gouffre, un peu d’esprit de coopération peut finir par pointer le bout de son nez. C’est quand les résistances sont usées par la fatigue physique que, aux forceps et sous l’effet de la caféine, on peut accoucher de l’accord. Comment, dans ces conditions, alors que la perte de lucidité de la part des négociateurs est une condition même de la possibilité d’un accord, s’assurer que celui-ci sera un compromis optimal entre exigences climatiques et économiques ?

La réponse, c’est de disposer d’outils d’aide à la décision. Sans doute des petits logiciels, où l’on pourrait rentrer les paramètres essentiels qui sont en discussion, et qui seraient capables de dire que telle solution, qui apparaîtrait équivalente à telle autre aux yeux fatigués des protagonistes, serait en fait meilleure, ou moins bonne.

L’important est que ces logiciels d’évaluation soient reconnus comme objectifs et impartiaux par les négociateurs, mais justement, la période de préparation de la conférence peut servir à cela. Deux ans ont déjà été perdus, mais il reste de l’ordre de huit mois, il est peut-être encore possible d’agir en ce sens.

J’ai parlé, à dessein, de l’intérêt de faire intervenir des « économistes, en particulier des spécialistes de l’économie industrielle ». Pour l’instant, les seuls économistes qui prennent la parole sur la CoP 21 sont les économistes du climat. Ce sont en fait des économistes classiques, qui croient à la main invisible du marché et pour qui tout sera pour le mieux si on donne aux émissions de gaz à effet de serre un prix le plus uniforme possible : ensuite il n’y a qu’à laisser les acteurs économiques s’y adapter au mieux en fonction des données technico-économiques de leurs propres secteurs d’activité.

C’est vrai, en ce sens qu’avoir un prix du CO2 élevé dans un secteur et faible dans un autre (ce qui est trop souvent le cas), c’est accepter des gaspillages dans certains cas et se priver de leviers d’action bon marché dans d’autres. Donc travailler sur l’institution d’un prix uniforme du CO2 est utile, et si, déjà, la présidence française faisait appel à ces économistes du climat pour créer des outils d’aide à la décision pour bien encadrer la négociation finale, ce serait une excellente chose. Mais on peut aussi l’espérer à propos d’autres problématiques économiques.

Par exemple, faut-il que l’accord qui sortira de la conférence prévoie tout de suite une forte réduction des émissions, et ensuite juste de continuer sur cette lancée, ou d’abord des actions préparatoires, sur les infrastructures, sur la mise sur pied d’une industrie puissante dans les renouvelables, etc., et seulement dans un second temps des résultats visibles ? Connaissant la forte propension des hommes politiques à prendre des décisions dont la charge ne pèsera que sur leurs successeurs, et donc la pro­pension des ONG à se méfier de tout renvoi des obligations de résultat à un futur incertain, on voit mal en quoi la théorie du prix uniforme du CO2 suffirait à résoudre cette méfiance réciproque. En revanche, avoir un avis éclairé d’économistes des transports, d’économistes des économies d’énergie dans le logement, d’économistes de l’industrialisation du renouvelable, tout cela pourrait aider à concevoir de tels instruments d’aide à la décision, bien utiles pour éclairer nos futurs négociateurs en plein concours de valises sous les yeux.

 Dans le temps, mais aussi dans l’espace. Pour décider collectivement que l’on laissera beaucoup de richesses énergétiques sous le sol, il faudra forcément trouver des compensations aux pays expor­tateurs. Or, beaucoup d’entre eux ont des ressources intéressantes en soleil, en vent, en biomasse exploitable de manière raisonnable. Par contre, ces ressources sont souvent éloignées des consom­ma­teurs d’énergie. Prévoir de grandes infrastructures de transport d’énergie, et demander aux pays consommateurs de s’engager à acheter ces énergies renouvelables à des prix attractifs, voilà un domaine d’optimisation, mêlant économie, technique, géographie, connaissance fine des conditions météorologiques (corrélations vent / soleil …), etc., où la technocratie à la française pourrait faire la preuve de son excellence … si l’équipe de négociation avait la bonne idée de la solliciter.

Autre limite de la théorie du prix uniforme du CO2 : et si certaines idées, comme de développer le photovoltaïque, étaient des gouffres financiers quand on les envisage de manière trop timorée, sans aller au bout d’une logique d’économies d’échelle seule capable de le rendre vraiment compétitif ?