Chronique de l’hôpital

Lundi

Me voilà à l’hôpital, Tachib, bien connu. Je rentre dans une chambre. Pas de mode d’emploi, personne ne me dit où est la sonnerie, la prise électrique est hors d’atteinte, et il n’y a pas de lampe individuelle mais un néon éblouissant, commun aux deux lits, qui vous garantit des bouts de nuit par tranches de deux heures

Mardi

Il s’agit d’une intervention dite «?moyenne ([moyenne)]?», mettant les organes sens dessus dessous de trois heures mais le chirurgien et son équipe remarquable, en rajoute une heure pour bien fignoler. Je lui en sais gré. Je vais en réanimation. Tout le monde a mal mais là aussi le traitement de la douleur est efficace. De merveilleux praticiens dans un univers en ruine. J’ai des drains de partout, je suis attachée pour ne pas bouger, normal, de toutes façons il n’y a que la douleur, le froid.

Mercredi

En fait au réveil l’on a envie d’écouter tout le monde et d’observer (cela fait passer la douleur). Et l’on se rend compte d’une chose?: ce n’est plus un service public. Tout tourne autour de l’argent, chaque acte par exemple de nettoyage de chambre, ou même la visite matinale est minuté. Je découvre que je n’ai pas de couverture sur le lit mais une sorte de grand kleenex bleu transparent. Or le chauffage fonctionne très mal et tout le monde se les pèle.

Tout tourne autour de l’argent, chaque acte par exemple de nettoyage de chambre, ou même la visite matinale est minuté.Sylvie Trosa

Imaginez-vous à 36.3 de fièvre, sortant d’une opération, dans une chambre glacée. Heureusement les infirmières sont sympas et vous mettent des couvertures en or de survie. Mon côté fouine cherche à comprendre le mystère de la couverture. D’abord on me dit que ce sont les sous traitants qui ne les rendent pas (??). Puis qu’elles coûtent cher car on les lave et que la politique de l’hôpital est de s’en passer, économies obligent. Qui dit vrai?? Ma maladie ne me permet pas le travail de fouine de l’audit, n’empêche les couvertures elles ne sont pas là. Les oreillers un lit sur deux.

Voilà, on ne peut pas toucher aux postes lourds de dépenses alors on s’exerce sur les couvertures.

Mercredi soir

Des amis aimants cherchent à me joindre. Mais pas de téléphone ni de télé que j’aurais dû payer à un «?sous traitant?» au rez de chaussée. Je ne le savais pas. Alors les amis appellent et on leur dit «?appelez le sous traitant?» mais le sous traitant ne répond pas. Je me retrouve avec des amis excédés d’avoir passé une demi-heure au téléphone sans me joindre. Heureusement infirmières et internes quand ils le peuvent prennent les appels. On voit qu’on a réfléchi à tachib aux processus de travail?!

Jeudi

Suite de l’enquête. Je peux me lever?; le service a 56 lits, deux douches en état déplorable, deux infirmières pour les 56 (ne sonnez pas le bouton urgence, cela ne sert à rien). Les chambres sont salles (les coins pas faits, les tâches pas enlevées), les cabinets de toilette plus que limites. Pourquoi?? Une personne n’a que trois minutes pour passer avec un ridicule balai en microfibre qui comme on le dit à la télé ne va pas dans les coins. Saint Louis c’est un cinq étoiles à côté et oui il y a moins d’indigents?

Vendredi

On m’amène faire une radio (il n’y en a qu’une) et je dois me tenir sur un engin ancestral alors que je ne tiens pas sur mes jambes et oh joie elle tombe en panne. Je dois souffrir 20 minutes avant d’éclater en sanglots. Je suis parquée ensuite dans un hall où passent nombre de gens mais ce n’est pas «?leur?» tâche.

Et dire que les médecins ne s’occupent pas de gestion je l’ai vu est faux, pratiquement tous les soins font l’objet de procédures et leur mise en ?uvre est vérifiée. Chaque incident est noté et analysé. Que sont-ils sensés faire de plus?? Dire qu’une personne est trop chère et la renvoyer à la maison même si elle est vraiment redevable de l’hôpital (examens rapides, aide, gestion de la douleur)??

Le personnel?? contrasté comme partout. La très grande majorité est dévouée, à l’écoute, d’une grande douceur et humanité. Et une partie qui se sent mal payée et donc ne fait que ses tâches et pas plus, déversant à pleines bassines le ressentiment sur les malades. Il est difficile de trouver une aide soignante qui vous aide à vous nettoyer même quand vous êtes totalement immobilisé au lit. En dix jours une seule l’a fait. Bon et puis la majorité des médecins n’a pas encore compris qu’expliquer rassurait le malade et n’enlevait rien ni à leur aura ni à l’inimitable style PH, élégant mais dégingandé, entouré de jeunes femmes accortes et admiratives, qui vous regarde haut pour vous expliquer que vous n’avez rien, par définition.

Samedi

Je me rends compte que l’hôpital est un mixer permanent. C’est une vie d’une agitation intense. Souvent l’infirmière a deux heures de retard sur les soins. Pourquoi?? Parce que l’imprévisible ne cesse, une poche qui se casse, une urgence imprévue, un malade très difficile à soigner. Comment compter l’incomptable, le non contable??

Il y a aussi du burlesque. Un mot du directeur accroché dans les chambres exposant la «?spécifificité?» de l’hôpital, un café pour le déjeuner et une tisane le soir. Je m’en enquiers, l’infirmière rit «?nous n’avons jamais eu de tisane, allez

Côte comptabilité c’est le délice. Dix lits ont été fermés pour les fêtes, oui mais les urgences affluent. Pas question de les rouvrir, statistiques et budget oblige, la direction administrative vient avec l’idée de lits superposés. Ne riez pas c’est vrai. Dans un service où presqu’aucun malade ne marche. Mais même si la rumeur a couru sans fondement, le fait que tout le monde y ait cru est en soi un fait. Groucho Marx. On pourrait dire «?je sais même mettre deux patients dans un lit?»

Alors oui le budget de la santé mais ne pourrait-on mettre le dossier à plat avec tous les personnels, y compris ceux qui râlent à tort?? Quel rapport entre une société qui est bouleversée par un manque de glycol et une perte d’un jour de vacances et ces malades qui n’ont pas de couverture sur eux??

Après une autre radio carnavalesque (faite trop vite j’en suis ressortie avec un bras de catcheur), je passe devant une dame d’une quarantaine d’années négligée, mal coiffée, abattue?: son désespoir est tel, est-elle sauvable?? Peut-être pas. Mais je pense à ce moment à ce matraquage permanent à la télévision sur la beauté, la santé, les sexagénaires recousues quinze fois, ces jeunes femmes qui semblent toutes sorties du même moule à pain. Quel rapport entre ces deux univers??

Aucun.

Et c’est là que la crainte surgit, que dans cette société du corps sans âme on finisse par penser que ma désespérée a dû le chercher, d’une façon ou d’une autre et qu’elle ne mérite plus d’attention.