Détroit : l’échappée belle

Trois ans après s’être mise en faillite, Détroit a renégocié sa dette. Elle a évité de vendre les collections de son Detroit Institute of Arts pour renflouer ses caisses. Elle a trouvé un accord sur le versement des pensions qu’elle doit à ses retraités municipaux. Des fondations privées ainsi que l’Etat du Michigan ont aussi mis au pot notamment pour sauver le système éducatif mais il reste de piètre qualité. Détroit voit revenir des habitants attiré par le faible prix du foncier, sa population reste composée à plus de 80% de noirs. Elle est touchée par un taux de chômage deux fois supérieur à la moyenne nationale et une criminalité onze fois celle de New-York. L’analphabétisme fonctionnel touche près de la moitié de sa population et la pauvreté environ 60% de ses enfants. L’emploi redémarre lentement et les salaires moyens repartent à la hausse. Le système de transport public est quasi inexistant mais un tramway a été installé sur Woodward avenue. Des étincelles d’initiatives tentent de redémarrer la Motor City, encore convalescente. Mais le pire a été évité. Une visite choisie de la ville.

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Imaginez un lieu de vie où fermes urbaines, ateliers vélos, réseaux wi-fi, levées de fonds, musique ou même skate-parks sont totalement imaginés et gérés par les habitants. Une ville où les habitants construisent une société du partage en devenant rois de la débrouille et du DIY (Do It Yourself).

Vous êtes à Détroit, dans le Michigan, lieu de tournage d’un webdocumentaire sur la transition de cette ville-symbole du travail à la chaîne vers une nouvelle économie collaborative. Loin des clichés, le joli duo de journalistes Nora Mandray et Hélène Bienvenu y suit depuis plusieurs années un groupe de filles mécano, un fermier urbain et un hacker. Tous tentent de changer leur ville à leur échelle, en montant des projets avec leurs propres moyens, inspirés par un idéal de société durable.

We recycle in the D

ON RECYCLE A DETROIT

En 2010, fraîchement diplômées de Sciences-Po, les deux amies souhaitent faire un film sur l’utopie à travers le monde. Un thème large? mais à cette époque, l’agriculture urbaine « prend racines », et l’angle s’impose de lui-même, à Détroit : « le phénomène nous fascinait, parce qu’il paraissait être une solution à beaucoup de problèmes en temps de crise. Et surtout, c’était enfin une manière de vivre plus authentique », explique Hélène.

« Après plusieurs semaines de travail sur place, en parlant avec les Detroiters, on s’est rendu compte que Détroit était l’épicentre d’un mouvement encore plus large : le DIY (Do It Yourself) » raconte Nora. Ce qui a commencé comme une question de survie est devenu un mode de vie, faisant de Détroit LA ville à l’avant-garde du mouvement de « retour à la terre » des années 2000. On dépasse là-bas le Do It Yourself pour vivre de « Do It Ourselves » et de « consommation collaborative » au quotidien !
Apocalypse now ?

Mais avant cela, ce sont les ruines, omniprésentes, qui marquent. « La Central Station, cette gare géante abandonnée, est fascinante, hypnotique? tout comme la Packard Plant, une usine fantoche en déliquescence » raconte Hélène, fascinée par ces marques du trauma économique traversé par la ville et la façon dont les « Detroiters » dépassent cela avec fierté, eux qui ont appris à se débrouiller face au déclin des services publics.

C’est aussi la ségrégation entre les blancs et les noirs qui trouble. « Les lignes de démarcation se déplacent mais ne disparaissent pas » témoigne Nora, « le contraste se situe surtout entre la ville intra muros et sa banlieue ? très majoritairement blanche ». Dans ce chaos, la nature reprend ses droits : « le paysage urbain prend vraiment à la gorge, il y a un clash entre le post-apocalyptique et le poétique à Détroit? », ajoute-t-elle.

African American pride – Detroit 8 Mile Wall, la fierté noire Américaine s’affiche à Detroit.

UN AVANT GOUT DU FUTUR ?

Pour mieux comprendre, nos deux reporters s’immergent totalement. Elles commencent par aider une association qui isole les maisons des résidents qui en ont le plus besoin pendant l’hiver. « Ça a été une bonne claque. C’est là que l’on prend conscience de la grande détresse dans laquelle vit une grande partie de la ville » confie Hélène.

Pour elles, c’est l’évidence même : les fautifs sont nombreux, mais le 20ème siècle productiviste, né et mort à Détroit, explique en partie la chute. « Les Détroiters ont été les premiers à pâtir du mirage d’une croissance sans limite. Ils en tirent aujourd’hui des leçons : ils construisent la société de demain avec ce qu’il reste de la précédente. Cela ne se fait pas sans heurt ni peine, ça commence doucement mais c’est justement aujourd’hui qu’il faut en parler !« , ajoute la journaliste.

Hélène et Nora ont également aidé au travail dans des fermes urbaines, des ateliers vélo ou des soupes populaires, elles ont participé à des « community meetings » et conférences, avec et sans caméra. « Le dialogue est allé dans les deux sens, à l’occasion les Détroiters nous en remis en question sur nos propres politiques dans l’hexagone ! » expliquent-elles.

310 ans

Détroit est une ancienne ville française, fondée il y a 310 ans, en 1701 par Sieur Cadillac

JUST « D » IT

La ville marque autant qu’elle vous hante, paraît-il. Les habitants sont si fiers de participer au renouveau urbain qu’ils en parlent souvent comme s’il s’agissait d’une personne. Certains dont même jusqu’à se tatouer le plan de Downtown, ou la lettre « D » sur le corps, c’est dire l’esprit de (ré)invention qui poussent les « makers », ces hommes et femmes à ascendance activiste restés par dépit ou par choix pour faire de leur ville un terrain de tout les possibles !

« Ce qui a de bien avec les Detroiters, c’est qu’ils prennent les devants. Ils n’attendent pas que les supermarchés reviennent (car ils sont presque tous partis !), ils choisissent un espace vacant pour y planter un jardin communautaire sans demander l’avis de personne » explique Hélène.

Aujourd’hui, Nora met à profit ses connaissances acquises à l’école de cinéma de l’UCLA au savoir-faire journalistique de sa polyglotte de co-réalisatrice (Hélène parle sept langues couramment !) pour imaginer un webdocumentaire, média idéal pour combiner leurs talents respectifs. « Moi, je rassemble les infos, et Nora les transforme en histoires. Et puis aujourd’hui c’est le format qui convient le mieux aux échanges de « trucs et astuces » DIY ! », s’enthousiasme Hélène.

Les actions des trois personnages principaux de Détroit je t’aime ne se limitent pas à planter, fabriquer ou recycler, mais à imaginer la société de demain qui limite le gâchis et remet la valeur humaine à sa juste place. Pour Nora, « leurs histoires individuelles racontent l’histoire universelle d’un vivre-ensemble, pensé au c?ur de la civilisation post-industrielle. Ils se posent sans cesse cette question simple : qu’est-ce que ça veut dire, faire partie d’une communauté aujourd’hui ? »

Avec Détroit je t’aime, « l’idée c’est aussi de créer une communauté, de créer des passerelles entre des villes qui font face aux mêmes défis de renouveau urbain » ajoute Hélène. Si c’est possible à Détroit, n’est-ce pas possible ailleurs ?

Détroit : de Cadillac à Eminen

Détroit est une ancienne ville française, fondée il y a 310 ans, en 1701 par Sieur Cadillac (dont le nom sera repris bien plus tard pour devenir une marque de voitures !). La ville est emblématique de la révolution industrielle, elle constitue même le berceau de l’industrie automobile mondiale.
Mais ces jours de gloire sont derrière elle. Détroit appartient à la catégorie des villes « qui rétrécissent » (comme la plupart des cités du Midwest à l’exception de Chicago). Motor city connaît un déclin ahurissant depuis les années 1970 (elle comptait 2 millions d’habitants en 1950, et moins de 700 000 résidants s’affichent désormais au dernier compteur.