Dexia : la faillite vue de l’intérieur par ses salariés

L’histoire de Dexia commence en octobre 1987, date de la création du Crédit local de France (CLF). Pierre Richard est alors nommé président du directoire de l’établissement. Ecarté au terme de rivalités sourdes entre Hauts fonctionnaires de la présidence de la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC), il en devient président-directeur général le 1er décembre 1993, à la suite de la privatisation de celui-ci. L’aventure de l’ambitieux Pierre Richard démarre alors sous l’accusation de « trahison » de la CDC dont les dirigeants ne lui pardonneront jamais d’avoir extirpé son activité de financement local au profit du tout nouveau CLF. Pour le meilleur des plus grands succès commerciaux de cette banque et surtout pour le pire.


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UNE BANQUE HORS DE CONTROLE

« Je suis entré dans la maison en 1993 comme simple chargé de clientèle. Ã l’époque, le Crédit Local était considéré comme la Rolls-royce des banques aux collectivités. » Martine ([ Pseudonyme)], ancienne directrice départementale, n’en revient toujours pas. Elle qui a enchaîné les succès commerciaux des années 90, l’introduction des taux révisables et variables puis les innovations plus sophistiquées, raconte. « Pour le tout venant, nos équipes commerciales allaient démarcher les villes. Avec professionnalisme et en apportant un conseil honnête ». Dans ce marché du financement des projets locaux alimenté par les libertés ouvertes par la décentralisation, le temps de la concurrence accrue et des resserrements des marges sur les prêts sonne rapidement le glas des premiers jours prometteurs. « Contrairement à ce qu’on croit, les crédits locaux sont vendus à bas pris car ils n’ont que peu de risques de ne pas être remboursés. La prime de risque sur les taux est donc plus faible que pour les prêts aux entreprises ».

Pour restaurer une rentabilité érodée par la concurrence des poids lourds du secteur, « le Siège » se met donc à innover. Dés le milieu des années 90, peu à peu, la culture maison du Crédit Local héritée des années CDC, faite d’une relation commerciale traditionnelle et de paternalisme de bon aloi, disparaît. Au profit de nouvelles pratiques plus agressives dont l’alliance en 1996 avec le Crédit Communal de Belgique marque l’accélération. De cette fusion née Dexia, première entreprise Belge, ses 30 000 collaborateurs, son « patron de choc », loué par une presse économique quasi unanime. Début des années 2000, Dexia multiplie les offres « attractives » aux collectivités : des produits dits structurés, complexes et aléatoires, volatiles et imprévisibles.

PRODUITS TOXIQUES

Pour ferrer le chaland, une première phase de taux en dessous des prix du marché. « Au-delà, même nos équipes commerciales avaient du mal à expliquer les risques liés à des écarts de change et autres spéculations que les cadors de la Tour Cristal ([Siège de la banque)] venaient vendre aux directions financières des collectivités ».

Michel Klopfer, consultant spécialiste du secteur, est un des rare à tirer la sonnette d’alarme. Dès la fin des années 90, auprès de la Direction Générale des Collectivités qui lui répond que ce chantier « n’est pas une priorité » puis dans une série d’articles de presse commentés dans un procès en ringardise. Les services des collectivités se laissent même abuser. Côté Etat, la littérature qui alimente les services de contrôle est marquée par cette culture du formalisme juridique bien française qui relativise les analyses économiques. En 2008, la meilleure copie de l’ENA souligne l’intérêt des produits sophistiqués dans une excellence esthétique d’un plan en deux parties. Cette relation inégale entre la banque et les collectivités n’est pas la seule à expliquer le naufrage du géant binational des financements locaux.

Car Pierre Richard a aussi changé le modèle économique de la banque, en empruntant à court terme pour financer ses actifs à long terme, en diversifiant ses activités notamment aux Etats-Unis, engagé Dexia dans plusieurs milliards auprès de la banque allemande en péril, Depfa. Rattrapé par la crise des subprimes, il démissionne le 29 septembre 2008 de la présidence du Conseil d’administration.

SECOND SCANDALE DU SIECLE

Vingt ans après le Crédit lyonnais, la France connaît donc son second scandale du siècle. Et tout comme au moment du scandale du Lyonnais et du Crédit Foncier, les autorités de tutelle et de contrôle n’ont rien vu venir. Nationalisé à la hâte par la France et la Belgique, 6 milliards d’euros sont injectés en 2008 dans Dexia. En pure perte car la diversification en Espagne, au Portugal et en Italie saborde définitivement toutes ses perspectives de redressement. Etats et banques centrales sont sur le point de découper le monstre qu’il est devenu, menaçant par une possible faillite leurs notes AAA.

Pourtant, en juillet 2011, Dexia passait avec succès les « stress-tests », et annonçait même le mois suivant un retour aux bénéfices. Dexia victime d’une triple crise : financière, de gouvernance et des dettes souveraines.

Quelques semaines avant notre chute, l’activité commerciale avait atteint son pic historique

BUCHER DES VANITES

Dexia est l’histoire d’une chute liée à la cupidité de ses dirigeants. Une success story vantée plus d’une décennie par les observateurs qui termine au désastre. Personne n’a rien vu comme à l’époque du Crédit Foncier. Pour se recentrer sur ses métiers stratégiques et solder l’ardoise d’engagements douteux, l’établissement du Boulevard des Capucines avait sabordé son département de financement des collectivités locales?au bénéfice de l’activité de Dexia. Les langues se délient, on raconte au Foncier que Dexia s’est nourri des malheurs de son concurrent. Dexia, l’histoire d’une banque qui a grossi vite, trop vite et n’importe comment. « Quelques semaines avant notre chute, l’activité commerciale avait atteint son pic historique ».

Aujourd’hui, l’ex-premier banquier des collectivités laisse les élus en plan. L’inquiétude sur la disparition de ce major des financements locaux, la nouvelle réglementation dite Bâle III ([Suite de la chute de Lehman Brothers)] alimentent le projet de création d’une banque publique des territoires. Ironie de l’histoire, il aura fallu un petit quart de siècle pour remettre au goût du jour l’idée d’une Caisse des Collectivités, éteinte en 1987?à la naissance du CLF.