A Grenoble : « donner à voir une nouvelle façon de partager la ville… »

Un coup de com’ pour la mairie de Grenoble ?

Pas du tout. C’est juste faire ce qu’on a dit. Il est vrai que l’annonce du non renouvellement du marché pour les affichages de publicité commerciale avec JC Decaux à créé un buzz médiatique en France et même au-delà des frontières, qui nous a un peu surpris. Ce n’était pas notre objectif, même si nous nous doutions que cela pouvait avoir un impact auprès des médias, qui vivent de la publicité et voudraient pouvoir la critiquer parfois. L’idée, que nous avions annoncée dans notre programme, était de mettre en place une mesure capable de donner à voir une nouvelle façon de partager la ville, et notamment de remettre en cause la toute-puissance publicitaire sur l’espace public.

Et de ce point de vue, il semble que nous ayons plutôt réussi. Certains pourraient dire qu’on a profité des publicitaires et de leur réaction pour faire parler de nos projets. Car ce sont surtout les réactions excessives de vendeurs de pubs bien connus et les réponses de certains professionnels du secteur qui ont contribué à mettre le débat sur le devant de la scène. Les médias s’en sont emparé comme d’une polémique, sans trouver beaucoup d’arguments à opposer autres que ceux des professionnels quand on touche à leur chasse gardée, ou de l’opposition locale, en mal de “retour de la croissance” et d’opérations de prestige à grands renforts d’achats d’espaces.

Nous avons une vision plus économe et moins clinquante de notre rôle. La publicité ne fait pas partie de nos priorités. Et au final, nous savons que l’opinion est très largement favorable à ce type de mesure (environ 2 tiers des Français, selon la Sofres). Et localement, on voit bien que notre décision est bien perçue par la population, même si beaucoup se demandent si cela est vraiment possible.

Certains ont mis en avant la perte de recettes, par temps de disette et de baisse des dotations budgétaires. Mais alors, il faudrait vendre l’espace public au rabais ? Et cette perte est très réduite (autour de 150 K prévus, au lieu de 600 K précédemment). Ici encore, il suffit de regarder le marché de la publicité pour comprendre que la fin de la manne financière des affiches publicitaires est en cours. L’avenir, ce sont les écrans géants, la publicité connectée… Ce qui nous mène dans un autre monde.

En fait, le plus étonnant, dans cette affaire, c’est que certains nous reprochent de mettre en application ce que nous avions promis durant la campagne électorale ; c’était notre engagement numéro 15 (sur 120). On retrouve là une façon très étrange d’envisager l’engagement politique et le respect des engagements, dont nous voulons justement sortir.

Lucile Lheureux

Pour redonner une place au petit commerce de proximité, aux activités associatives et para éducatives, il est utile de remettre en cause l’omniprésence de la publicité commerciale des grandes marques.

Lucile LheureuxAdjointe au maire de Grenoble - Espaces publics et nature en ville

Quels effets concrets pour l’aménagement du territoire ?

Le premier effet positif de la remise en question de la publicité, c’est de poser un débat trop souvent occulté : quel environnement urbain et mental voulons-nous pour nos villes ? Trop longtemps, on a considéré comme normal le fait d’afficher des publicités dans tous les espaces de passage. La loi a même été contournée par les professionnels pour occuper de plus en plus de surfaces. De nouveaux “produits”, encore plus visibles, sont en cours de développement : écrans géants, digitaux, connectique sans fil et publicités ciblées aux passants… Le premier signal que nous voulons envoyer, c’est que cette privatisation commerciale de l’espace public n’est pas une fatalité et qu’une collectivité peut reprendre à peu de frais la maîtrise de l’environnement et l’aménagement de son territoire.

Il ne s’agit pas seulement d’enlever les panneaux de publicité, mais de repenser l’usage des rues, des carrefours, des places, pour le plus grand nombre. C’est aussi pour cela que nous avons voulu proposer des alternatives pour l’expression culturelle, associative et citoyenne. C’est aussi pour cela que nous proposons de revoir l’implantation des panneaux et la plantation d’arbres sur certains sites, avec un lien direct vers la végétalisation de l’espace public, en lien avec les habitants. Nous ne disons pas que nous avons raison à tout prix. Mais nous voulons ouvrir un vrai débat sur ces questions et montrer qu’il est possible de faire autrement.

Et quel lien avec les autres projets locaux, portés par cette nouvelle municipalité ?

C’est justement pour permettre de ré-ouvrir certains sujets tout aussi importants et pour les poser sur la place publique que nous avons porté cette mesure, qui a marqué les esprits. Cela permet de poser directement la question des arbres et de la végétation en ville, en remplacement de certains panneaux rétro-éclairés. Cela permet de repenser l’éclairage, car la présence de certains panneaux a des effets néfastes sur certains espaces trop éclairés, qui en plongent d’autres dans la pénombre complète. Les panneaux encombrent les trottoirs et leur présence en grand nombre concurrence ou remplace parfois l’éclairage des villes. Parler de la publicité, cela permet aussi de reconsidérer la place de l’automobile, comparée à celle des vélos, ou des piétons dans une ville. On sait combien la publicité a été pensée et réfléchie pour toucher les automobilistes en premier lieu.

Pour envisager une ville apaisée, qui fera plus de place aux piétons et aux vélos, aux habitants, il est intéressant de commencer par l’affichage publicitaire. Pour redonner une place au petit commerce de proximité, aux activités associatives et para éducatives, il est utile de remettre en cause l’omniprésence de la publicité commerciale des grandes marques.

Enfin, interroger la place de la publicité commerciale, c’est ouvrir d’autres débats sur le bien-être et les nuisances en ville : de la pollution atmosphérique aux ondes électromagnétiques, en passant par le bruit, ou même l’éclairage public mal pensé et énergivore. Sur tous ces sujets, nous avons des projets clairs et des engagements, qui feront peut-être moins parler d’eux que l’abandon des panneaux publicitaires, mais qui s’inscriront dans la même veine et le même état d’esprit. Pour nous, il est important de pouvoir relier les choses et leur donner du sens et de la visibilité, car ces sujets sont tout aussi importants et essentiels pour améliorer la vie au quotidien.

Le commentaire de Novo Ideo par Michel Audouy, paysagiste

La pub est le symptôme d’un malaise plus profond

Que pensez vous du « buzz médiatique » autour de l’affaire de Grenoble ?

La décision récente de la mairie de Grenoble d’interdire la publicité dans les rues de la ville a fait couler beaucoup d’encre. En cela, la communication du maire et de son équipe a bien fonctionné. Elle a le mérite de soulever d’autres questions de fond.

De moyen ou de long terme comme l’aménagement d’un quartier, la création d’une promenade, l’assainissement des eaux…

La ville de Grenoble ne manque pas de projets exemplaires comme le récent aménagement de l’écoquartier de la ZAC de Bonne avec son parc.

A l’occasion de cette micro tempête médiatique, le fond du problème n’a pas été abordé, c’est la règle du jeu.

Quels sont les autres sujets de fond soulevés selon vous ?

Il s’agit de la question centrale de l’aménagement du territoire et son reflet immédiat, le paysage.

Il existe un consensus pour dire que trop de panneaux publicitaires nuit au paysage – rappelons que Nathalie Kosciusko-Morizet, lors de son bref passage au Ministère de l’écologie, a transformé le Bureau des paysages en « Bureau des paysages et de la publicité », conditionnant de manière excessive la question du paysage à celle de la publicité.

On est dans un autre récit de la ville, un autre rapport au commerce, aux associations…

Certes, il est question de favoriser le commerce de proximité, non affilié à des entreprises multinationales.

Plus fondamentalement, la publicité dans son excès est la vitrine d’un territoire livré depuis trente ans au système du tout automobile : combinaison néfaste d’infrastructures routières, de lotissements et de centres commerciaux.

Sans projet de territoire, il n’y a pas d’autre alternative que la consommation, celle des biens comme celle de la terre. La publicité est donc le symptôme d’un mal plus profond.

C’est bien la question sur laquelle il faut travailler et communiquer sans relâche. Un quartier, une zone d’activité bien conçus, contribuent à améliorer la qualité du cadre de vie comme à protéger les ressources naturelles.

Dans ce cadre, la publicité est au mieux un élément vivant et au pire un élément second du paysage urbain.