Election présidentielle : le mythe de l’abstention (1/3)

Antoine Parodi, ancien vice-président d’une agglomération francilienne, est fondateur de Facile Conseils, cabinet au service  de « l’efficacité politique » des candidats et des élus locaux (études électorales, évaluation des politiques publiques, formations…). Pour Novo Ideo, il livre en trois entretiens son analyse d’une séquence électorale 2017 (présidentielle + législatives) à haut risque. Premier volet : l’élection présidentielle et l’abstention.

A quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle, les tendances semblent désormais à peu près claires : socle d’intention de vote élevé pour Marine Le Pen, stabilisation autour de 20% pour Emmanuel Macron et écart faible entre Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon. Le scénario est-il en train de s’écrire ?
Antoine Parodi :
Si l’on regarde l’ensemble des scrutins présidentiels depuis 1988, les résultats à deux mois du vote n’ont jamais été ceux « prédits » par les sondages. Si l’élection de 2002 est dans toutes les têtes, rappelons que si le vote avait eu lieu en février, Raymond Barre aurait affronté François Mitterrand au second tour de la présidentielle de 1988, Edouard Balladur serait arrivé largement en tête du premier tour de 1995 et François Bayrou aurait éliminé Ségolène Royal en 2007.
Les protagonistes de l’élection de 2017 ont été stabilisés très tardivement  et cela fragilise encore la lecture des tendances. Ce qui semble se dessiner, c’est un niveau plutôt bas du ou de la candidat/e arrivé/é en tête. Il paraît à ce stade difficile pour un candidat d’atteindre le seuil de 30% des voix. Mais cela n’est pas nouveau : depuis 1988, seul Nicolas Sarkozy en 2007 avait dépassé 30%. En 1995, Lionel Jospin est en tête avec 23%. En 2002, la première place de Jacques Chirac est à 19,5% seulement, et François Hollande en 2012 n’obtient « que » 29%.

« Les protagonistes de l’élection de 2017
ont été stabilisés tardivement
et cela fragilise la lecture des tendances »

On entend partout que les Français sont désenchantés de la politique, preuve étant faite de cette idée avec une augmentation de l’abstention. Vous ne partagez pas cette opinion, pourtant très consensuelle…
L’augmentation de l’abstention est une réalité incontestable. La participation aux dernières législatives est ainsi tombée à 58 % au premier tour, alors qu’elle était de dix points supérieure en 1997. Mais, si la participation intermittente est en forte augmentation, l’abstention systématique n’augmente pas. En 2002, 13 % des électeurs inscrits se sont abstenus lors des quatre tours de vote. Cinq ans plus tard, ils n’étaient que 9,5 %, tandis qu’en 2012, ce comportement a concerné 12% des inscrits.
Par ailleurs, n’oublions pas que les deux dernières présidentielles ont mobilisé respectivement 85% et 80% des électeurs au premier tour. De même, les dernières régionales ont connu un regain de participation (+5 points en 2015 par rapport à 2010), ainsi que les européennes de 2014 et les départementales de 2015. Si la tendance est nette et incontestable, il existe des exceptions. Quant au désenchantement de la politique, il faudrait arriver à démontrer en quoi elle a pu être enchantée par le passé. Souvenons-nous des sketchs de Coluche il y a quarante ans, qui dénonçaient la politique et ses acteurs.

Comment expliquer, dès lors, l’augmentation de l’abstention ?
Ce fait est le reflet de la précarisation du marché électoral : plus un électeur est éloigné d’un vecteur de participation, plus il a des chances de s’abstenir souvent. Or, la participation est d’autant plus forte que l’on est inclus dans la société. Cela semble évident à dire mais le taux de participation des personnes en couple est plus élevé que celui des personnes seules ; celui des personnes en situation d’emploi stable l’est davantage que celui des chômeurs de longue durée. L’abstention intermittente pourrait donc être davantage le reflet de l’atomisation et de la baisse tendancielle des facteurs de participation électorale : mobilisation familiale, dans le milieu professionnel, par la pratique associative, religieuse.
Autrement dit, à chaque élection, la principale problématique est de mobiliser un corps électoral dont les membres sont plus ou moins difficiles à mobiliser. Cela devrait éclairer les stratégies de campagne et permettre de relativiser la portée réelle des « petites phrases » et coup stratégique : la plupart du temps, ils ne touchent que la partie émergée de l’iceberg électoral. Mais moins on est socialisé à la politique, moins on a accès à tout cela.

« La participation est d’autant plus forte que l’on est inclus dans la société »

Un sondage récent indiquait qu’environ 1 électeur sur 3 avait suivi le « ralliement » de François Bayrou à Emmanuel Macron. Soit en gros la partie incompressible des plus passionnés par la politique. Mais pas une immense majorité d’électeurs qui viendront tout de même voter sans avoir jamais entendu parlé de ce fait de campagne.

Les différents sondages réalisés ces dernières semaines et derniers mois semblent montrer un très fort intérêt pour cette élection présidentielle. Cela peut-il être le signe d’une mobilisation forte des électeurs en avril prochain ?
Effectivement, les niveaux d’intérêt « mesurés » pour l’élection de 2017 sont plutôt élevés. Pour autant, rien ne garantit que cet intérêt se transforme en mobilisation électorale. Si l’on regarde les six derniers scrutins présidentiels, la corrélation n’est pas évidente.

Niveau d’intérêt Participation 1er tour
1981 65,00% 81,00%
1988 70,00% 81,00%
1995 62,00% 78,00%
2002 69,00% 72,00%
2007 81,00% 84,00%
2012 63,00% 79,50%

Actuellement, 8 électeurs sur 10 se déclarent intéressés. Il y a peut-être l’effet d’entraînement des primaires : on a parlé de manière beaucoup plus intense de la campagne présidentielle beaucoup plus tôt que lors des derniers votes, favorisant un écho général plus profond dans la population.

Propos recueillis par Jean-Marc Pasquet

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