Election présidentielle : le score assuré de Marine Le Pen (2/3)

Antoine Parodi, ancien vice-président d’une agglomération francilienne, est fondateur de Facile Conseils, cabinet au service de « l’efficacité politique » des candidats et des élus locaux (études électorales, évaluation des politiques publiques, formations…). Pour Novo Ideo, il livre en trois entretiens son analyse d’une séquence électorale 2017 (présidentielle + législatives) à haut risque. Second volet de notre entretien : le score assuré du leader de l’extrême droite.

Depuis que la campagne a démarré, d’abord aux rythmes des primaires puis avec la stabilisation d’une liste de candidats, cette élection paraît être celle d’une succession de rebondissements. Est-il encore possible de faire de la prospective sur les résultats du 23 avril?

Antoine Parodi : Il me semble que la principale originalité de cette élection présidentielle réside moins dans l’accumulation de « surprises » sans précédent que dans la conséquence de leur arrivée.

A l’exception de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen, déjà candidats en 2012 et chef de parti, aucun autre candidat n’était une personnalité de premier plan, tant dans la majorité que dans l’opposition. Si François Fillon a été nommé premier ministre (il y a dix ans!), il n’a jamais été parmi les trois ou quatre personnalités de droite bénéficiant de la plus forte notoriété. Idem pour Benoît Hamon, personnalité socialiste issue des frondeurs. Quant à Emmanuel Macron, son appartenance au gouvernement jusqu’à l’été dernier semble lointaine et il n’est pas issu d’un parcours partidaire.

Une telle situation de renouvellement apparent des candidatures dans tous les camps constitue une première sous la Ve République.

Ces candidats n’amènent-ils pas un renouvellement des têtes auquel les Français pourraient aspirer ?

Il peut y avoir une contradiction entre aspiration au renouvellement et mise en œuvre de celui-ci. Pour une raison simple : les niveaux de notoriété réelle (identification d’un nom, d’un visage, d’une représentation idéologique) des candidats déclarés sont extrêmement bas, et ne favorisent donc pas une bonne identification des uns et des autres, ainsi que la distinction des positionnements respectifs.

« Une telle situation de renouvellement apparent des candidatures dans tous les camps constitue une première sous la Ve République »

A titre d’exemple, examinons la côte d’avenir de François Bayrou – personnalité très connue -, mesurée par la Sofres depuis 1994. Cette notion de côte d’avenir est avant tout le reflet de la notoriété de la personnalité testée. Ainsi, lors des trois scrutins présidentiels où François Bayrou s’est présenté, sa côte s’est envolée, reflétant l’augmentation de sa notoriété, laquelle retombe en dehors des périodes électorales.

Pour la quasi totalité des candidats déclarés, les chiffres sont nettement moindres que ceux de François Bayrou, qui bénéficie d’une notoriété indéniable.

N’y aurait-il donc pas de prime à la « nouvelle tête » ? Emmanuel Macron, par exemple, semble faire de sa jeunesse et du caractère récent de son parcours politique des atouts.

Je crois que beaucoup d’observateurs de la vie politique ont tendance à confondre leurs grilles de lecture avec celle de la majorité des électeurs, qui, encore une fois, sont très minoritaires à se passionner et à suivre heure par heure les déclarations des uns et des autres.

Avec les niveaux de sûreté des choix observés à l’heure actuelle, on se situe dans des eaux très inférieures à celles des élections précédentes, indication que la nouveauté et l’adhésion sont deux choses très différentes.

A titre d’exemple, en 2012, à la fin février, l’IFOP indiquait les taux suivants :

Sûreté du choix
26-02-2012
62 38

Electeurs de Jean-Luc Mélenchon 59 / 41
Electeurs de François Hollande 76 / 24
Electeurs de François Bayrou 39 / 61
Electeurs de Nicolas Sarkozy 77 / 23
Electeurs de Marine Le Pen 65 / 35
Electeurs d’Eva Joly 54 / 46

Les enquêtes du CEVIPOF donnent les résultats suivants pour l’élection de 2017 :
Electeurs de Nathalie Arthaud 46 / 54
Electeurs de Philippe Poutou 45 / 55
Electeurs de Jean-Luc Mélenchon 53 / 47
Electeurs de Emmanuel Macron 33 / 67
Electeurs de François Fillion 61 / 39
Electeurs de Marine Le Pen 74 / 26

La moyenne de « sûreté » du vote (étant entendu qu’une personne se déclarant certaine de son vote peut changer d’avis…) est très inférieure à 2012 à la même période. Il se dégage en 2017 deux votes ancrés : Le Pen (en raison de son assise dans les catégories populaires, même si elles sont davantage abstentionnistes) et Fillon en raison de son hégémonie chez les plus de 60 ans.

Pour les autres candidats, reflet de leur notoriété nouvelle et donc pénétrant mal l’ensemble des électorats, en particulier les moins politisés, l’incertitude domine. Même pour Jean-Luc Mélenchon, le niveau de sûreté est inférieur à celui de 2012, signe que sa seconde campagne n’a pour l’instant pas engrangé la constitution d’un pôle électoral en situation de s’élever très au-delà des niveaux actuellement évalués.

Pour vous, trois candidats se dégagent donc pour l’instant : Marine Le Pen, François Fillon et dans une moindre mesure Jean-Luc Mélenchon. Pour les autres, que doivent-ils faire pour arriver à conforter leur espace électoral ?

Pour rappel, en moyenne sur un scrutin, entre 1 électeur sur 5 et 1 sur 3 se décident dans la dernière semaine de campagne. Cela est d’autant plus vrai pour les élections qui mobilisent les franges les plus dépolitisées de l’électorat et les scrutins les moins lisibles pour les électeurs (scrutins de liste, mode de scrutins complexes, institutions peu identifiées dans la vie quotidienne…).

Ainsi, d’après le sondage sortie des urnes CSA pour les régionales de 2010 (premier tour) :

Moment du choix de vote 1er tour 2010
Vous avez toujours su pour qui vous alliez voter 47,00%
Il y a plus d’un mois 11,00%
Il y a deux ou trois semaines 6,00%
Il y a quelques jours 18,00%
Aujourd’hui même 15,00%
>> La semaine et le jour du vote 33,00%

Les proportions étaient les même pour les régionales de 2004.

Le dernier mois de campagne sera encore plus que jamais décisif : l’intensification médiatique de la campagne va se combiner avec la capacité pour les électeurs d’arriver à fixer, et en termes d’image, et sur le plan idéologique, les candidats.

N’oublions pas, par ailleurs, que la présidentielle présente la particularité de ne proposer aux électeurs que des bulletins de vote neutres, ne comportant que noms et prénoms, sans couleurs, logos ou slogans.

C’est bien cela que traduisent les scores de « sûreté » du vote : Marine Le Pen est incontestablement celle qui bénéficie non seulement de la plus forte notoriété parmi tous les candidats, mais aussi de la plus forte identification idéologique (que ce soit d’ailleurs en adhésion ou en rejet. Derrière, François Fillon, ancien premier ministre et vainqueur d’une primaire ayant bénéficié d’une excellente exposition médiatique, arrive à être solide, identifié tant sur sa personne que sur une vision de la société (également en rejet ou en adhésion : l’affirmation de la réduction de 500 000 fonctionnaires a autant suscité des critiques que l’adhésion d’une partie de l’opinion). Enfin, Jean-Luc Mélenchon arrive à fixer dès le début de la campagne un pôle très clair, avec un noyau militant hyperactif.

C’est là le principal handicap d’Emmanuel Macron. La dernière ligne droite de la campagne va l’obliger à prendre des positions et envoyer des signaux idéologiques clairs et tranchants, s’il ne veut pas prendre le risque de vivre le scénario Bayrou 2007. Ce dernier, mesuré autour de 20/25% en février et mars, a finalement terminé troisième, victime de la bipolarisation entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal.

Propos recueillis par Jean-Marc Pasquet

Prochain entretien : Le scénario d’une Assemblée sans majorité