#ETUDE A l’école des séquences pédagogiques

Professeur émérite de psychologie de l’éducation, Claire Leconte travaille, depuis plus de trente ans, sur l’aménagement des temps de l’enfant. Elle est l’auteur de l’ouvrage « Des rythmes de vie aux rythmes scolaires : une histoire sans fin », paru, en 2014, aux Presses Universitaires du Septentrion. Dans notre grand entretien, elle porte un regard pragmatique sur l’organisation des temps pédagogiques dans nos écoles et donnes les clés de la réussite de territoires dans ce domaine. Une prise de recul historique assortie de pistes d’action.

 

Novo Ideo : Une enquête de l’Association des Maires de France prévoit que plus de 80% des écoles devraient revenir à la « la semaine de quatre jours » sous la double attente des élus en difficultés pour boucler les budgets mais également de parents qui ont soulevé des semaines fatigantes pour les enfants. Quels enseignements tirez-vous de ce cycle de réformes entamé en 2012 ?

Claire Leconte : Rappelons-nous, en premier lieu, que tous les maires n’ont pas d’emblée accueilli cette réforme avec la volonté de la mettre en œuvre dans les meilleures conditions. Quant aux parents, j’y reviendrai forcément, car ils ont vite oublié combien ils trouvaient aussi leur enfant fatigué quand la généralisation de la semaine de quatre jours s’est faite en 2008. Mais j’ajoute à la double attente ici évoquée, une troisième réserve, émanant des milieux enseignants et de leurs représentants.

Lors de la concertation de l’été 2012, j’avais insisté sur l’importance de prendre le temps de l’application de la réforme : du temps pour apporter à tous les acteurs de la communauté éducative les connaissances indispensables à avoir relativement au fonctionnement des rythmes biologiques des enfants, l’importance de les respecter, les aménagements nécessaires à réaliser pour ce faire. Mais aussi du temps pour construire un partenariat (enseignants, parents, animateurs) capable de se pérenniser. Ce souhait constituait déjà la 10ème recommandation du rapport de l’instance d’évaluation de la politique d’aménagements des rythmes de vie des enfants de 1993 (rapporteur Michel Gevrey) . La thématique est ancienne.

Un enjeu politique sensible

Lors de la campagne présidentielle 2007, Nicolas Sarkozy promet « qu’il rendra leur week-end aux familles » ! Quelles familles exactement ? En fin d’année scolaire 2007-2008 le décret du 15 mai 2008 annonce la suppression des cours le samedi matin à la rentrée 2008 sans report des heures de classe sur les autres jours, alors que la semaine scolaire pour les élèves était alors de 26 h. Déjà, ce sont les maires, sous l’égide de Jacques Pélissard, maire UMP de Lons le Saunier, président de l’association des maires de France, qui demandent à Xavier Darcos le report de la réforme, car il leur était alors suggéré que l’on fasse « l’école ouverte » le samedi matin avec des activités culturelles ou sportives proposées par les établissements ou les communes. Ni grève ni manifestation n’ont été organisées pour dénoncer cette « réforme ».

En 2002, alors que Bertrand Delanoë souhaite basculer à Paris le samedi au mercredi matin, les enseignants crient au scandale, assurant qu’il ne fallait surtout pas toucher au samedi matin, moment privilégié pour rencontrer les familles et revoir avec les élèves le travail fait durant la semaine !

10%

C’est la part du temps de vie de l’enfant encadré par un enseignant

Quel « intérêt » de l’enfant

Dès le 19 janvier 2010, l’Académie de Médecine publie son rapport qu’il vient d’adopter « Aménagement du temps scolaire et santé de l’enfant » dans lequel elle estime que l’aménagement hebdomadaire en quatre jours n’est pas favorable à l’élève et préconise d’aménager la semaine d’un écolier sur quatre jours et demi ou cinq jours.
Parallèlement une mission d’information a été confiée à la Commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale, sur les rythmes scolaires. Auditionné en mai 2010 par cette Commission, Jean-Michel Blanquer, alors Directeur Général de l’enseignement scolaire au ministère de l’Éducation nationale pour Luc Chatel, ministre de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et de la Vie associative depuis le 23 juin 2009, s’était montré plutôt critique quant au passage à la semaine de quatre jours.
Il déclarait alors que la semaine de quatre jours et demi présentait plusieurs avantages, entre autres « la continuité de la semaine (…) bonne pour l’enfant », tandis que selon lui, celle de quatre jours implique des journées de six heures, ce qu’il qualifiait alors de « bien remplies, trop remplies » ! Il affirmait encore : « c’est dans le primaire que la question de la durée quotidienne de la journée scolaire se pose avec le plus d’acuité́, en raison de l’âge des élèves. »

Une occasion attendue et manquée

J’avais adressé à Vincent Peillon, ministre de l’Éducation nationale d’alors, une lettre ouverte, publiée sur le Café Pédagogique, dans laquelle je l’enjoignais à reprendre sa copie pour le décret à paraître, car tel que rédigé j’étais sûre qu’il ne permettrait absolument pas de mettre en place une réforme répondant aux ambitions affichées. En particulier parce qu’il avait copié le décret Darcos, qui proposait en dérogation une semaine sur neuf demi-journées, décret qui avait supprimé des textes précédents autorisant des expériences d’aménagement des temps de l’enfant, le terme « semaine de cinq jours », qui était celui utilisé dans tous les textes depuis le début des années 80. L’un des auteurs du rapport de l’Académie de médecine, Yvan Touitou, avait lui aussi suggéré de mettre en œuvre une semaine de cinq jours avec une journée moins longue et des temps scolaires organisés sur cinq matinées.

Le rapport de la Commission parlementaire s’interrogeait lui aussi : « Ceci étant posé, il resterait à déterminer si la semaine doit être organisée en quatre jours et demi ou cinq jours. » « La première option conduit à articuler la semaine autour de neuf demi-journées, dont une demi-journée de scolarisation le mercredi matin. (…..) On peut toutefois se demander si une organisation en demi-journées ne tendrait pas à rigidifier la gestion du temps scolaire, à la différence d’un système dans lequel les enseignements et les autres activités pourraient être répartis librement du lundi au vendredi, voire au samedi.
Le rédacteur de ces deux décrets, (Darcos et Peillon), – le même ! -, reconnaît l’échec de la réforme, et déclare :

« Il aurait fallu ne rendre obligatoire qu’un nombre maximum d’heures par jour (5h30 par exemple), en laissant la possibilité de jouer sur le nombre de demi-journées par semaine et le nombre de semaines de cours dans l’année »

D’ailleurs des enseignants s’étaient eux aussi interrogés sur la possibilité de voir leur qualité de vie professionnelle améliorée grâce à la mise en place de cette réforme, certains s’appuyant sur ma lettre ouverte pour ce faire. Je suis certaine que ce découpage aberrant de la semaine scolaire a été un facteur d’échec important. Il n’a pas permis de changer fondamentalement le fonctionnement de l’école et les pratiques des enseignants, a mis en grande difficulté les communes obligées de trouver des animateurs pour des temps très courts parfois assortis pour eux d’un déplacement long, (peu de fidélisation possible), a induit dans ces communes des problèmes de gestion difficiles à supporter, a aussi produit des conflits liés aux prêts de locaux. Il a encore conduit les enfants à beaucoup zapper entre des temps d’activités répétitives, d’une vingtaine de minutes, sans permettre une véritable mise en synergie entre celles-ci et les temps scolaires.

J’ai aussi déploré que le décret instaurant une réforme aussi importante, puisqu’elle était pour le président et le gouvernement d’alors, le premier levier de la refondation de l’école, n’ait été porté que par le ministère de l’Éducation nationale.

En tant que spécialiste des rythmes et des temps de l’enfant et de l’adolescent, vous accompagnez également des collectivités dans leur démarche éducative. Vous dépassez la notion de « rythmes scolaires » pour englober l’ensemble des besoins de l’enfant en les reliant à l’ensemble de ses temps : son sommeil par exemple qui conditionne sa disponibilité mais également le périscolaire …

Le terme Rythme scolaire n’est rien d’autre qu’une évolution du langage uniquement tributaire de l’évolution des connaissances scientifiques.

En 1959, après le développement des travaux des chronobiologistes tels que Alain Reinberg, la Revue Française d’hygiène et médecine scolaire et universitaire offre une tribune à des medecins qui vont mettre l’accent sur la nécessité de tenir compte, dans l’établissement des horaires et des congé́s scolaires, de paramètres psychophysiologiques particuliers aux enfants et aux adolescents : la santé mentale et physique de l’enfant n’est en rien bénéficiaire de 163 jours de classe effective pour 202 jours de congés. Alain Reinberg écrivait alors : « le temps scolaire quotidien ou annuel doit s’adapter aux rythmes biologiques et physiologiques de l’enfant ».

Il apparait ainsi le souhait principal que soit pris en compte « l’intérêt prioritaire de l’enfant », que la fatigue scolaire soit évitée, que les divers éléments de la journée soient équilibres ou plutôt repartis de manière harmonieuse.

Que représente le temps scolaire à l’heure actuelle ?

Depuis 2008, il est de 864 h annuelles obligatoires pour tous les enfants. Temps en présence de l’enseignant. Soit relativement à leur temps de vie, (24 h x 365 jours = 8760 h), moins de 10% de ce temps de vie total. Est-ce à dire que les 90% du temps restant ne servent à rien pour le développement de l’enfant, pour ses apprentissages, pour son éducation ?

Quand je participe à la construction d’un projet éducatif je le fais sur la base d’un aménagement des temps de l’enfant, ce qui permet de prendre en considération tous ses temps, de son lever jusqu’à son coucher, mais aussi de travailler sur les contenus de ces temps ainsi que sur les pratiques mises en place pour transmettre ces contenus.

Ce pour quoi également, je ne commence jamais l’accompagnement de la mise en place d’un projet éducatif sans avoir auparavant, formé et informé tous les adultes sur le fonctionnement des rythmes biologiques et les effets de leur non-respect.

Lorsque j’ai accompagné des communes, j’ai travaillé sur un aménagement des temps de l’enfant, depuis son lever jusqu’à son coucher. J’ai fait part de ce qu’il est bon de faire à de multiples reprises pour respecter au mieux les besoins des enfants, comme dans diverses interviews .

« Je rappelle très souvent qu’on ne doit jamais oublier qu’un enfant est un être global, il ne peut être considéré comme un saucisson découpé en rondelles, avec une rondelle pour le temps scolaire, une autre pour les temps dits périscolaires, une pour la famille, une encore pour les temps de loisirs ou extrascolaires »

Pour considérer cet être global, il est indispensable que les différents adultes concernés acceptent de travailler de façon partenariale afin de donner une cohérence entre ces différents temps de l’enfant pour qu’il puisse y percevoir une continuité éducative. Comme je le disais précédemment le temps scolaire ne représente que moins de 10% du temps de vie total d’un enfant, pourtant on a l’impression que cet enfant ne vit que pour le scolaire. En classe il est en temps scolaire, le midi, pour ceux qui mangent sur place, il est dit qu’ils mangent au « restaurant scolaire », puis ils auront des activités périscolaires, le mercredi ou le week-end des activités extrascolaires, et les parents voulant s’assurer d’en faire les premiers de la classe n’hésitent pas à financer des activités parascolaires !

Il me semblerait beaucoup plus constructif d’accepter d’utiliser les termes utilisés au niveau européen, à savoir temps éducatifs formels, non formels et informels, ce qui rendrait davantage compte de ce que chacun de ces temps, dans son contexte, a une valeur éducative pour l’enfant et l’aide à grandir et à se développer.

Vous pouvez proposer par exemple un allongement des matinées ainsi qu’un apprentissage du lire-écrire-compter au-delà des temps consacrés à cela en maths et français. En fait, quels sont les facteurs de blocage trois ans après une réforme qui ne porte pas tous ses fruits y compris du point de vue des performances des élèves .

J’ai toujours trouvé quelque peu paradoxal le fait que les inquiétudes quant au bien-être à l’école des élèves ont été l’exclusivité des académies de médecine, des médecins, pédiatres et chronobiologistes !
En 1906 déjà, Binet, (co-créateur d’un test permettant de dépister des difficultés d’apprentissage) déclarait : « Le travail du matin est celui qui produit le maximum de rendement, il faut donc réserver la classe du matin pour le travail le plus difficile. Il faut interrompre les exercices toutes les heures par des récréations afin de ne pas trop épuiser l’attention. Il faut éviter de trop longtemps prolonger le même type de travail ».

Depuis 1830 en France, en fonction de décisions locales, la classe primaire peut durer de 6 h du matin à 7 h du soir avec deux heures de pause de 11h à 13h. Le règlement de 1887 fixe la durée des classes à trois heures le matin et à trois heures l’après-midi, avec un horaire hebdomadaire de trente heures et une interruption totale du jeudi pour l’instruction religieuse, durée de classe déjà ainsi cadrée par un texte du conseil royal de 1834 qui déterminait la semaine des écoliers suite à la loi Guizot de 1833 imposant à toutes les communes de plus de 500 habitants de scolariser tous les petits garçons.

Continuité ou séquences pédagogiques

La loi de 1882, rendant obligatoire l’instruction scolaire pour tous les enfants à partir de 6 ans, reprend cette organisation du temps scolaire, mais il est décidé de sortir des journées de classe les activités religieuses, qui seront regroupées sur le jeudi, férié lui aussi depuis le 16ème siècle. Le règlement de 1887 prévoit l’insertion d’une récréation toutes les heures pour les élèves du cours élémentaire et du cours moyen et pour les élèves du cours supérieur une récréation d’un quart d’heure le matin et l’après-midi. Une répartition des disciplines est même prévue pour l’ensemble de la journée de classe.

Cette semaine ne va pas évoluer jusqu’en 1969 (ce qui va changer ce sont les vacances au cours de l’année), où Olivier Guichard fait passer la semaine de classe de 30 heures à 27 heures ; une circulaire du 7 août 1969 précise que les horaires de maths (5h) et de français (10h) seront groupés de préférence pendant les matinées. Dans la circulaire d’application du 2 septembre 1969, il est dit : « l’arrêté définit de grandes masses temporelles pour l’enseignement des disciplines. Il insiste également sur l’importance des disciplines fondamentales (français et calcul) qu’il conseille d’enseigner le matin, de préférence. Il tend à placer l’après-midi les disciplines d’éveil, de même que les activités physiques et sportives. »

Voilà pourquoi en France, dans les écoles primaires, on fait tous les matins des maths et du français, et on renvoie les autres disciplines, considérées moins nobles, aux après-midi connus pour être de moins bonne qualité du point de vue de la concentration et des capacités attentionnelles soutenues.

« Dans un article de 1998 que j’avais intitulé Appel pour une chronopsychologie anti gourou, je rappelais déjà les illusions créées par le fait de ne tenir compte que de la place dans la journée des heures de cours, sans tenir compte des espaces, des contenus d’activités, des pratiques pédagogiques, des temps de transport, des modes éducatifs familiaux, des rythmes alimentaires et du temps de restauration, des loisirs… », Claire Leconte

Depuis on a souvent entendu que la journée devait tenir compte de la courbe dite classique par François Testu, concernant les fluctuations de l’attention. Mais on a souvent oublié d’ajouter que cette courbe porte sur des mesures très particulières, à savoir un éveil de l’attention, pas du tout une attention soutenue, type d’attention quand même le plus souvent requis à l’école pour mener à bien des apprentissages complexes. Testu lui-même a montré que la courbe de ces fluctuations attentionnelles varie en fonction de l’âge de l’enfant, qu’elle n’est pas le fait des activités intellectuelles dépendant par ailleurs des compétences de l’enfant, elle dépend du niveau de difficultés de la tâche ainsi que d’un nombre important de facteurs comme la motivation, le milieu de vie de l’enfant et même le contexte de passation.

« J’ajouterais enfin qu’il suffit d’observer les enfants de tous âges devant un jeu vidéo, jeu ne réclamant de leur part qu’un haut niveau d’attention, sélective et soutenue ainsi qu’une dextérité en psychomotricité fine importante ! Combien de temps tiennent-ils ainsi, sans fatigue ? N’est-ce pas avant tout la motivation qui les fait ainsi tenir ? »

 Valoriser la matinée

C’est pourquoi il est intéressant de proposer un allongement des matinées, qui permet d’effectuer au mieux le type d’alternances évoqué plus haut, en intégrant le matin des activités d’EPS, d’art plastique, de pratiques scientifiques ou de musique, c’est casser l’idée que le matin on doit faire plutôt les maths et le français et l’après midi les autres matières ; c’est proposer le matin un temps de piscine ou d’activité au dojo ou tout autre, dans le temps scolaire, des temps valorisant le bien-être des enfants.
Organiser ainsi ces alternances pédagogiques sur les matinées plus longues permet d’y inscrire des temps de respiration en revalorisant toutes les matières dont celles faisant appel à la motricité ou à la créativité. On développe ainsi des liens entre ces matières très différentes ce qui favorise le travail sur les transferts d’apprentissage. Travailler ainsi est un très bon moyen de développer la motivation intrinsèque.

 

Cela donne le temps à chaque enfant, quel que soit son rythme de « travail », d’aller au bout des tâches qu’il a commencées. Cela permet de supprimer, au cours de la journée, un des termes les plus fréquemment employé dans ces écoles, à savoir « dépèche-toi ! »

Ces conseils issus d’expériences réussies de tels allongements de la matinée de classe reposent sur quelques axes. Les matinées doivent pouvoir tourner autour de 3h30, 3h45, voire 4 heures comme à Lille, où les enseignants sont très satisfaits de cette organisation depuis des années. Cela permet même de dégager plus facilement des temps de travail en petits groupes.
Ajoutons à ce propos que ces matinées de classe longues sont la norme dans tous les pays du monde, y compris dans tous ceux beaucoup mieux classés que nous dans les enquêtes internationales.

Travailler les pauses

Cela impose également une réflexion sur l’organisation des pauses (récréations) qui ne doivent surtout pas être considérées comme la cocotte minute dont on va retirer la soupape : on doit préparer les enfants à aller en récréation, en leur proposant quelques minutes de relaxation, afin que ces moments de détente ne deviennent pas des champs de bataille ouverts à des enfants hyperexcités. C’est d’autant plus important quand on a constaté en classe que ces élèves étaient déjà quelque peu énervés.
Cela suppose entre autres un aménagement spatial de la cour de récréation; si on allonge la matinée, une pause en classe pour respirer, accompagnée de la dégustation de fruits de saison et une récréation seront alors bienvenues, ce qui permettra trois périodes d’activités alternées.

Notons que contrairement à une habitude inscrite un peu partout il serait préférable le matin, dès l’arrivée des enfants à l’école, de les faire entrer directement dans leur classe plutôt que de les laisser s’énerver dès le début de la journée dans la cour et par tous les temps. Cela donne à chacun la possibilité de rencontrer l’enseignant individuellement (y compris pour lui dire qu’il n’a pas bien compris une leçon), de dire bonjour calmement aux copains déjà arrivés, d’installer tranquillement ses affaires, de finir de se réveiller. Cela évite la perte de temps classique du rangement par deux avant de monter dans les classes, le plus souvent dans un grand brouhaha dans les escaliers. On crée alors un temps de transition douce entre la maison et l’école, fort bien ressenti par les enfants qui le connaissent déjà. Quelques enseignants ayant expérimenté cette formule depuis quelques temps m’ont fait savoir qu’ils ont même supprimé la sonnerie (souvent retentissante) de l’école pour la remplacer par une musique délivrée dans chaque classe, indiquant aux enfants qu’il est l’heure de s’installer pour se mettre au travail. Motivation pour la mise en route assurée.

Alléger les après-midis sans les émietter

Un tel allongement des matinées permet d’évidence de réduire la longueur des après-midi. Pour permettre néanmoins de maximiser les temps d’apprentissage, nous avons cru bon de donner le maximum de temps continu aux enseignants, ceci en évitant un émiettement des temps de l’après-midi avec un temps très court de classe suivi d’un temps d’activités périscolaires. Ce d’autant plus que nous savons, depuis les travaux de Paul Fraisse, que toute transition dans un temps donné, avec changement de référents et/ou de lieu, est souvent une source de fatigue pour les enfants.

L’allégement et le non-émiettement des après-midis peuvent être réussis en consacrant une après-midi de ce type aux activités prises en charge par la collectivité. Avec 3h30 le matin, on a 2h10 l’après-midi, trois pour l’enseignant, une pour ces activités. Cela permet de donner vraiment du temps aux ateliers éducatifs qui prendront le relais après le temps scolaire. C’est une bonne occasion de faire participer les associations et clubs de la collectivité locale, ce qui leur permettra de faire découvrir ce qu’ils font et de donner envie à des enfants de s’y inscrire en dehors de l’école. Du temps ainsi accordé permet de mettre en place des activités telles que la découverte et la protection de l’environnement, la construction d’un journal, d’une pièce de théâtre, d’un castelet de marionnettes (avec la pièce accompagnante), l’apprentissage de la langue des signes, etc. Les associations relevant des mouvements d’éducation populaire ont une très bonne expertise en la matière dont il conviendrait de bénéficier au mieux.

Pour mieux appréhender de la faisabilité de votre approche, pouvez-vous évoquer votre expérience dans le rural avec la Communauté de Communes du pays fléchois : comment un territoire peut mutualiser des ressources pour améliorer le « parcours de l’enfant » tout en jouant sur les synergies de personnel par exemple…

En 2013, j’ai été invitée par la Flèche, pour une conférence débat Grand public, avant la mise en œuvre de la réforme.
Un an plus tard, j’étais recontactée par la Flèche, car des tensions apparaissaient au niveau de l’organisation scolaire. Les parents se plaignaient d’une grande fatigue de leur enfant, ils désertaient les activités mises en place chaque jour, les enseignants se plaignaient d’un manque de plus en plus grand d’attention de leurs élèves.
Une enquête de « satisfaction » avait alors été réalisée concluant à une volonté de changement de tous les acteurs.

Dynamique intercommunale

Il m’a alors été demandé si j’acceptais de travailler avec l’ensemble des communes de la Com Com, en vue de construire un PEdT intercommunal, sur la base d’une autre organisation, identique dans toutes les communes de la Com Com, sachant qu’alors ce n’était pas le cas.
Ce fut donc un travail que j’ai mené au cours de l’année 2014-2015, qui a consisté d’abord à rencontrer les élus de chaque commune, pour les convaincre de l’intérêt d’un tel travail pour tous les enfants de chaque commune (certaines d’entre elles ayant de grandes difficultés à recruter et fidéliser des intervenants pour assurer les activités périscolaires, qui plus est des intervenants formés).

Une fois les élus convaincus, j’ai travaillé avec l’ensemble des adultes, des rencontres dans chaque commune avec les parents, pour leur faire prendre conscience de l’importance de leur rôle du point de vue du bien-être des enfants, plusieurs journées de formations pour les animateurs et intervenants qui allaient participer au nouveau projet, même chose avec les ATSEMs, travail également avec les responsables associatifs, et bien sûr, travail, commune par commune, avec les enseignants.
Avec les animateurs et intervenants, le travail a consisté à leur faire admettre que les temps au cours desquels ils accompagnent les enfants, en particulier les temps libérés par l’école, sont bel et bien des temps éducatifs. À partir du moment où ils comprirent qu’en fait cela allait valoriser leur métier, ils ont tous accepté de réfléchir à comment construire non plus des activités occupationnelles, mais un parcours de découverte, à partir de l’activité pour laquelle ils se sentent le plus experts.

Ce fut la même chose avec les ATSEMs.

Les parents n’ont pas vu de difficultés particulières dans les changements proposés, puisqu’en fait les horaires allaient au contraire s’adapter mieux à leurs obligations.

Quant aux enseignants, la plupart ont vite admis qu’il faudrait forcément réfléchir à une autre façon de travailler, mais ont trouvé cela plutôt stimulant, et ont tout de suite aussi vu qu’avoir une après-midi totalement dégagée pouvait les aider à améliorer leur qualité de vie professionnelle.

La CC de La Flèche atteint ses cibles

À la fin de l’année 2014-2015, il fut décidé que 4 groupes scolaires, volontaires pour démarrer, partiraient avec la nouvelle organisation dès la rentrée 2015, de façon expérimentale.

Une organisation avec cinq matinées de 3h30 (8h30-12h), puis trois après-midi de 2h10, pour les enseignants (14h – 16h10), et la quatrième pour les parcours de découverte construits au cours de l’été.

Ces parcours ont été construits en fonction de l’âge des enfants, et sont tous inscrits dans un ensemble de grands thèmes que les enfants devront parcourir au cours de l’année : thèmes citoyenneté, arts plastique et culture, activités scientifiques et informatiques, activités sportives, découvrir son environnement, apprendre à communiquer, bien vivre ensemble.

Les mêmes thèmes sont proposés à l’ensemble des communes afin de réaliser une équité pour tous les enfants. L’après-midi libérée n’est pas la même pour tous les groupes scolaires, ce qui permet de faire « tourner » les intervenants, qui, dès lors, ont un contrat de travail beaucoup moins précaire que quand ils étaient obligés de se déplacer chaque jour pour 45 minutes d’activités.

Un comité de suivi a été mis en place dès le début de cette expérimentation, auquel je participe.
Il a donc été décidé de généraliser cette organisation sur l’ensemble des communes de la Com Com, (13), et donc dans toutes les écoles (21 groupes scolaires), et de signer un PEdT intercommunal à la rentrée 2015-2016. CE PEdT est joint à cet entretien.

Le même principe a été établi, permettre aux enfants de tous ces groupes scolaires de bénéficier de la même qualité de parcours de découverte, donc en faisant tourner les intervenants selon des après-midis différentes dans les communes.

Et ce choix est payant, car nous avons eu un comité de suivi voici quelques semaines, qui a prouvé, à travers les résultats obtenus, qu’une satisfaction générale est obtenue, chez les enseignants, les parents, les animateurs et intervenants et chez les enfants. De plus le taux de fréquentation de ces parcours par les enfants est très élevé.

L’ensemble des conseils d’école a donc décidé de reconduire cette organisation pour les années à venir.

Prenons l’exemple d’un emploi du temps « innovant » : quels sont les facteurs clés de sa mise en œuvre et les difficultés rencontrées ?

Les exemples d’emploi du temps innovants présentés sur mon blog, qu’ils soient avec 5 matinées de 3h30 (avec le samedi matin comme 5ème matinée), ou 5 matinées de 3h45 ou encore 5 matinées de 4h, ont tous suivi la même mise en œuvre que ce qui a été présenté auparavant.
Tous les acteurs ont été systématiquement impliqués, celui avec des matinées de 4h a aujourd’hui 22 ans. On ne peut plus dire que c’est « innovant », tant on est maintenant dans un fonctionnement « normal ».

Depuis la mise en place de cette organisation, il y a toujours eu un rapport très proche entre les enseignants et les animateurs, qui se rencontrent très régulièrement et ont instauré, depuis 22 ans, une réunion trimestrielle, associant les parents, qui permet entre autres d’éviter de cristalliser des difficultés qui auraient pu apparaître. C’est probablement l’un des facteurs forts qui permet à ce « projet » de perdurer depuis aussi longtemps.

Pilotage par les adultes

Quant aux élus, je n’ai pas eu beaucoup de mal à les convaincre qu’il leur serait plus facile de gérer une organisation permettant de recruter des personnes sur des contrats raisonnables, de former et fidéliser ces personnes, que de plus, financièrement ils ne seraient pas perdants.
Quand les élus me demandaient comment faire pour être sûrs d’associer le plus possible les adultes concernés, j’avais conseillé que soit installé à la mairie un comité de pilotage politique, avec des représentants de toutes les catégories d’adultes, et, quand il y avait plusieurs groupes scolaires, que ce soit dans la même commune ou dans des communautés de communes, que chaque conseil d’école crée un comité de pilotage sectoriel intégrant les adultes invités, soit ceux ne faisant pas partie du conseil d’école mais participant au projet éducatif. Le comité politique est décisionnaire, les comités sectoriels sont chargés d’appliquer les décisions prises en tenant compte des spécificités du secteur concerné. Ainsi chacun s’est vu pris en considération.
Les enfants ont systématiquement participé à tous les suivis évaluatifs qui se sont mis en place très rapidement une fois les projets écrits et mis en place.

Un choix financier rationnel

Sur le plan financier, comment imaginer qu’il sera plus coûteux de rémunérer des intervenants qui auront un contrat de plusieurs heures (au moins 3 fois 2h10 plus les heures du temps de midi, celles du périscolaire de fin de journée et du mercredi après-midi, et celles des vacances), plutôt que de payer à l’heure des personnes obligées de venir chaque jour pour 45 minutes d’intervention, comprenant au mieux 20 minutes réelles d’activités ?

« Un ami responsable d’une association d’éducation populaire, responsable du projet dans une petite commune d’Auvergne, avait fait le calcul : sur 80000 euros nécessaires pour accompagner chaque jour les enfants en « TAPs », pendant 45 mns, il gagnait 19000 euros en appliquant l’organisation que je proposais »

La commune de Gennevilliers, une des premières à la mettre en place après mon passage, m’avait fait savoir que grâce à cette organisation, elle avait pu pérenniser 39 emplois d’animateurs.

Contourner les difficultés

Les difficultés les plus importantes sont venues de l’Éducation nationale, qui avait tendance à ne vouloir voir qu’un emploi du temps identique partout, ce serait quand même beaucoup plus simple et que trouver des professionnels pour assurer les coordinations entre professionnels s’avère complexe.

Depuis je dois dire que plusieurs de ceux que j’ai rencontrés ont bien pu constater que de fait, avoir poussé à ce que les matinées soient plus longues a donné des résultats très positifs, au point, comme me l’a écrit l’un d’eux, que même là où les communes repartent à 4 jours, les enseignants avec qui j’avais travaillé réclament de conserver les matinées plus longues.

En ce qui concerne les animateurs, il a fallu assez souvent que je leur démontre que certes, lors des temps qu’ils passent avec les enfants, ils font de « l’animation », mais néanmoins ils ne peuvent ignorer que ce sont des temps éducatifs. Avec différents exemples, ils ont fini par l’admettre et accepter d’intervenir au moment des parcours de découverte de façon variée, pour permettre réellement aux enfants de se découvrir des compétences et des potentialités nouvelles.

Quant aux parents, j’ose dire que j’ai souvent conseillé aux responsables du projet éducatif, de ne pas mettre en avant le fait que ces temps de parcours sont « non obligatoires ». J’estime important que les enfants, surtout ceux qui ne peuvent le faire autrement, puissent bénéficier d’activités de découverte leur permettant d’améliorer leur estime de soi, leur confiance en soi. Ce pour quoi je ne tenais pas à ce que les parents pensent avant tout au fait que leurs enfants ne sont pas obligés d’aller cette après-midi là à l’école.

Je peux ici affirmer qu’à Lille, le nombre d’enfants présents sur les après-midis de parcours est toujours aussi important qu’au moment de la mise en place du projet

Enfin par rapport à toutes les contraintes souvent mises en avant dans les communes qui veulent revenir sur cette réforme, il faut bien dire que l’organisation ainsi mise en place, avec les parcours sur une après-midi dès la fin de la pause méridienne, résout largement les problèmes d’espaces : il est plus facile de libérer des classes dans un tel contexte, quand on sait qu’il y aura le temps nécessaire pour les remettre dans l’état dans lequel elles ont été trouvées. On n’a aussi moins de difficultés à faire sortir les enfants de l’école, que ce soit à pied pour aller dans un autre lieu ou pour découvrir son environnement proche, ou que ce soit en bus quand on veut les emmener dans un lieu particulier. Ce d’autant plus que les matinées plus longues permettent que ces lieux particuliers soient aussi utilisés le matin, ce qui évite les embouteillages.

Dans le pays fléchois, tous les enseignants connaissent les parcours que suivent leurs élèves. La grande majorité les considère tout à fait intéressants. Plusieurs de ces enseignants m’ont dit que depuis que les enfants ont ces parcours, qui ont remplacé les « Taps », ils en parlent spontanément en classe, donc ils sont obligés de s’y intéresser. Et ils prennent conscience de ce qu’ils acquièrent des compétences qui leur sont bien utiles à l’école. Ils reconnaissent également que les relations avec les animateurs se sont nettement améliorées depuis ce changement.

 

FATIGUE(S)

Dans son ouvrage de 1976, Guy Vermeil dénonçait toutes les causes de fatigue des enfants qu’il recevait alors dans son cabinet de pédiatre, mais en 2001, à l’occasion d’une conférence au cours de laquelle on l’interrogea sur la validité toujours actuelle de ce livre, il répondit par l’affirmative, d’autant plus, selon lui, qu’il recevait beaucoup plus d’enfants fatigués qu’en 1976, mais il ajouta qu’il lui donnerait aujourd’hui un autre titre, à savoir « la fatigue de l’enfant », tant pour lui les sources de fatigue étaient multiples et devraient plutôt être recherchées dans les erreurs éducatives familiales, notamment celles concernant les insuffisances de sommeil.
Une étude britannique récente, publiée en 2013 , a bien pointé les effets délétères sur les comportements des enfants à l’âge de 7 ans, d’une irrégularité récurrente du rythme veille-sommeil dès l’âge de 3 ans avec en particulier des retards de coucher.

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