« Fertiliser l’écosystème économique »

Vincent Champain est cadre dirigeant et président de l’Observatoire du Long Terme. 

Il répond aux questions économiques de Novo Ideo : réforme du code du travail, Comptes publics, innovation et stratégies industrielles. Quelques pistes d’action en environnement contraint.

Novo Ideo : D’abord, votre réaction sur le projet de réforme du Code du travail. Existe-t-il selon vous une spécificité du chômage français qui justifie sa refonte …

Notre système est à la fois très centralisé (c’est l’Etat ou le dialogue social au niveau national qui fixent beaucoup de choses), très passif et très pénalisant pour les salariés les moins qualifiés.

« En résumé, dans le système anglo saxon, ils sont « working poors », dans le système nordique, ils peuvent être dans des emplois publics locaux, alors qu’en France ils seront au chômage »

Il n’y a aucun doute qu’il faille changer les choses. La questions c’est comment – le bon mix est sans doute plus la « flexicurité », plus de flexibilité, mais surtout un accompagnement actif vers un nouvel emploi plus soutenu. Or ces dernières années le « -curité » a été oublié…

« Les dépenses actives, qui consistent à aider les demandeurs pour quitter le chômage, sont plus de quatre fois plus faible que dans les pays les plus engagés en ce sens »

Dans une tribune récente, l’Observatoire du Long Terme que vous présidez oppose le « pessimisme économique et optimisme technologique ». Vous soulignez d’ailleurs un management trop souvent préoccupé par la réduction des incertitudes plutôt qu’à penser de nouveaux marchés…

Oui. C’est vrai dans tous les domaines. En politique on voit peu de candidats occupé à traiter les enjeux de demain. Et parmi ceux qui le font, peu le font sur la base de faits – la taxe sur les robots est le meilleur exemple à bien des égards !

Venons à la philosophie économique générale du nouveau Président de la République : un nouvel équilibre entre offre et demande pourrait on dire. En quoi selon vous la recherche d’équilibre budgétaire doit consolider un certain niveau d’investissement public …

Dire que l’on peut durablement dépenser plus qu’on ne gagne est un mensonge. Or la France le fait depuis 1974, dernière année où un budget a été voté à l’équilibre. Donc il me semble faire aucun doute qu’on doit maitriser les dépenses publiques.

Toute la difficulté est de le faire au bon moment – le pouvoir a souvent tendance à penser que ça devrait être plus tard. Et cela fait 43 ans ! Et il faut aussi le faire en agissant sur les bonnes dépenses et de la bonne façon. Ce qui compte au fond c’est surtout la « valeur ajoutée » des dépenses publiques – c’est-à-dire faire en sorte que la valeur des services valle plus pour les français que ces services ne leur coûtent. Si l’on réduit les dépenses de santé mais que la qualité baisse encore plus vite c’est l’inverse d’une bonne gestion !

Vous évoquez également la notion de « non emploi » qui semble plus important en France. Pouvez-vous préciser cette notion et les moyens de réduire ce phénomène.

Le non emploi mesure le nombre de tous ceux qui sont en âge de travailler et qui n’ont pas d’emploi, quelle que soit la cause. L’avantage de cette mesure c’est qu’elle dévoile le « chômage caché » (faux stages, dispense de recherche d’emplois…). La France est mauvaise dans ce domaine.

Taux de non-emploi des principaux pays

« Les Etats-Unis qui ont un chômage bas ont un non-emploi assez élevé, qui traduit un nombre important de personne qui ont renoncé à chercher un emploi. Les meilleurs sont les pays nordiques »

1995 2005 2014
Italy 48.8% 42.5% 43.5%
Spain 51.7% 35.5% 43.2%
France 40.5% 36.3% 35.8%
OECD 35.8% 34.6% 34.2%
EU15 39.7% 34.5% 34.1%
USA 27.5% 28.5% 31.9%
Finland 38.1% 31.5% 31.1%
Australia 32.4% 28.5% 28.4%
Canada 32.5% 27.6% 27.7%
UK 30.8% 27.3% 27.4%
Japan 30.8% 30.7% 27.3%
Denmark 26.1% 24.1% 27.2%
Netherlands 34.9% 28.5% 26.9%
Germany 35.4% 34.5% 26.2%
Sweden 27.8% 26.0% 25.1%
Norway 26.5% 24.8% 24.7%
Source:http://longterme.org  

Les moyens pour réduire le non-emploi sont ceux qui permettent de réduire le chômage, à l’exception des manipulations statistiques. Pour aller plus loins sur le sujet : cliquez ici.

Le numérique est-il ennemi de l’emploi…

Le développement du numérique peut donc aller de pair avec la croissance de l’emploi, à trois conditions :

  • être compétitif : plus nous seront prompts à saisir les opportunités du numérique, plus nous gagnerons en parts de marché et plus nous créerons d’emplois. Or notre « data competitiveness », c’est à dire la capacité de la France à être le bon endroit pour implanter des projets numériques mondiaux, est variable selon les sujets ;
  • la pertinence de la stratégie industrielle : agir en agronome, c’est-à-dire offrir en France aux entreprises nationales et étrangères un « terreau économique » fertile. Plutôt qu’en jardinier, c’est-à-dire vouloir s’occuper de tout et faire les paris industriels à la place des entreprises, et veiller à la fois au développement des emplois qualifiés et des emplois peu qualifiés, de façon à ce que tout le monde sorte gagnant du virage numérique ;
  • les talents : il faut développer le nombre d’entrepreneurs qui créent une nouvelle entreprise et d’intrapreneurs qui mènent à bien des projets au sein d’entreprises existantes.

« Prêter plus d’attention à la fertilité de l’écosystème économique qu’à la « nationalité » des entreprises »

Pas de « ministre de l’industrie » en tant que tel dans ce gouvernement. Quelles devrait être les priorités et les moyens dans le domaine industriel ?

La politique industrielle a parfois consisté pour l’Etat à « choisir quelques vainqueurs », en cherchant ensuite à les protéger à tout prix de la concurrence mondiale. Ce que montrent les travaux réalisés par l’Observatoire du Long Terme, c’est que la voie opposée offre probablement plus de débouchés.

D’abord, en prêtant plus d’attention à la fertilité de l’écosystème économique (ie, faire en sorte que la France soit le lieu pour créer ou développer une entreprise) qu’à la « nationalité » des entreprises : peu importe que les entreprises soient petites ou grandes, françaises ou étrangères, dès lors que l’emploi et la valeur ajoutée sont en France ! C’est ce qu’on appelle « l’économie Wimbledon » : les champions de tennis y sont rarement britannique, mais c’est au Royaume-Uni que sont les emplois induits et les recettes !

Ensuite, en adoptant une approche de positionnement sur la chaîne de valeur. La priorité n’est pas que la France fasse tout, sur tous les produits, mais qu’elle se concentre sur les composants ou produits où elle a des chances raisonnables d’être compétitive, en important le reste -chercher à produire du pétrole au lieu de l’importer serait aussi vain que de renoncer à valoriser nos atouts dans le luxe ou dans l’énergie.

Par ailleurs, nous pouvons encore développer notre capacité conquérir les marchés mondiaux. Cet objectif repose évidemment sur le système d’aide à l’export, mais il nécessaire aussi de nous interroger sur le paradoxe français : énormément d’idées, beaucoup de startup mais peu qui deviennent des champions mondiaux.

Enfin, il est nécessaire de « boucler l’équation sociale » : en accompagnant cette stratégie industrielle de mesures de développement de l’emploi pour les salariés peu ou pas qualifiés – notamment dans les secteurs « low tech » ou dans les services.

 

Des propos recueillis par Jean-Marc Pasquet.