Indignés espagnols : à fond la forme

Contestation des partis

Si l’on écoute les indignés espagnols, il semble bien que la seconde proposition soit la bonne.

Cette dynamique des indignados a pour but de rendre à la démocratie son sens : « democracia real ya » demandent-ils, contre une démocratie confisquée, aussi bien par les hommes et femmes au pouvoir que par les politiques en général, qu’ils soient élus ou non. Car le mouvement est une contestation radicale du système politique mais aussi partisan espagnol. Il vise bien sûr les deux grands tenants du bipartisme espagnol, Parti populaire (PP) et Parti socialiste (PSOE), mais aussi les plus petits partis, de gauche notamment, tels Izquierda Unida, ou le parti catalan Esquerra Republicana par exemple.

Le dégoût profond des Espagnols pour la politique télé qu’elle se pratique chez eux depuis la fin de la dictature s’illustre d’ailleurs dans la popularité de l’expression « PPSOE », tandis que son pendant français « UMPS » semble se cantonner aux rangs lepénistes.

Pourtant, comme un parti classique, le mouvement des indignés s’est structuré, avec des commissions. Aux mois de mai et juin, elles se réunissent dans la journée et proposaient le soir, lors des assemblées, générales puis de quartier, le résultat de leurs réflexions. Elles prennent en charge des problématiques aussi classiques et diverses que le féminisme, la santé publique, l’éducation, les questions internationales et d’immigration, ou, de manière plus originale, la « politique à court terme » (décider d’occuper une place…) et la « politique à long terme ».

Travail sur les formes et les rêgles

La vraie spécificité tient à une commission entièrement dédiée à la façon d’organiser le mouvement. Cette commission dite de « dynamisation », mène un passionnant travail sur la forme et les règles du mouvement. Ces règles se fondent sur le consensus, le volontariat, et l’alternance des intervenants. Elles ne sont pas si éloignées de celles des manuels pour la bonne animation de toute réunion, mais les voir s’appliquer à un mouvement spontané ne laisse pas d’impressionner. Ainsi, les rôles d’animateur (« dynamisateur »), de rédacteur du compte-rendu, de preneur de tour de parole sont clairement définis, attribués et approuvés au début de chaque assemblée.

Le temps de parole est limité à 2 ou 3 minutes pour les interventions dans les débats, tandis que les responsables de commission ou certains intervenants identifiés comme des experts bénéficient de temps plus longs. En cas d’échec du consensus, trois tours de parole sont accordés à chaque opinion défendue, pour expliciter les raisons du désaccord, et les responsables des commissions reformulent les textes soumis jusqu’à obtention d’un consensus. Et bien sûr, et c’est une des spécificités majeures de la pratique politique engagée par le mouvement du 15-M ? et un symbole fort, avec également la traduction simultanée des débats en langage des signes ? la recherche du consensus comme horizon permanent.

Mécanismes d’inclusion

Comment expliquer l’ambiance, dans les assemblées, globalement très tolérante et extrêmement respectueuse, quand bien même cet apprentissage collectif du politique passe par de nombreux imprévus, et ne compte pas toujours avec des participants bien au fait de ce qui est en train de s’y jouer ?

Mais au-delà de ce que l’on pourrait considérer comme des exercices de style politique, les indignés espagnols proposent une réflexion sur la façon d’inclure le plus grand nombre dans la parole politique proférée mais aussi, indissociablement, sur la façon d’inciter et de permettre au plus grand nombre de prendre cette parole. Le mécanisme dit d’inclusion est en effet au centre de l’effort d’invention des formes mené par les indignés.

Prise en compte de l’origine sociale

La féminisation systématique des termes en est un exemple frappant : c’est en soi une conquête majeure pour le féminisme. Au-delà du genre, les appartenances sociales, les origines et opinions multiples doivent pouvoir s’incarner dans le verbe et les attitudes. Et s’expriment par la prise de parole. Mieux, elles s’épanouissent dans les gestes silencieux, inspirés du langage des signes. Deux bras croisés devant le visage pour marquer un désaccord sont lisibles sans devenir gênants.

L’approbation, signifiée par des mains levées, s’impose visuellement, et remplace les applaudissements.

Enfin, quand l’intervenant s’égare en dehors du sujet de la discussion, se prend à s’écouter parler, on le lui signifie silencieusement en actionnant ses bras au-dessus de sa tête, dans un geste de moulinet.

Portées par ce langage, les assemblées prennent vite le visage d’une chorégraphie collective et spontanée, et voir ainsi une foule s’entendre sans bruit force l’admiration.


Quelles leçons tirer de ce mouvement ?

Qu’est-ce qui attire tant de générations sur les lieux des assemblées, qui les fait tenir de longues heures, sous la pluie ou le soleil brûlant, sinon le sentiment de mener une expérience collective novatrice, de retrouver le sens et le goût du politique ? Ce que les indignés nous rappellent, c’est que chacun porte en soi une forme et une fraction de discours politique, et si pour l’habitué sa formulation par des novices peut paraître maladroite ou naïve, elle est en fait infiniment précieuse. C’est cette indignation, cette redécouverte de la propriété collective mais aussi du plaisir de la parole politique, qui doit nous inspirer.

Novo Ideo publiera chaque mois ses meilleures contributions de ZEF, Green Fanzine.