Entretien avec Jean-Paul Cluzel : « Le Ministère de la Culture en France n’est pas celui de l’Union Soviétique »

Jean-Paul Cluzel est le Président de la Réunion des Musées Nationaux (RMN) et du Grand Palais. Il a été le Président de Radio France et Directeur de l’Opéra de Paris. Homme respecté, fin connaisseur du monde des arts mais aussi des média, quel meilleur interlocuteur que lui pouvait réagir à quelques extraits de SCOPE et donner ainsi un écho aux propositions de la presse spécialisée ?

Propos recueillis par Jan Le Bris de Kerne

Comment réagissez-vous à la suggestion faite par Fabrice Bousteau dans Beaux-Arts Magazine, de supprimer des chaînes de télévision publiques pour renflouer les budgets des grands musées et éviter leur ouverture 7 jours sur 7, ainsi que la politique actuelle du chiffre et de la fréquentation ?

S’agissant des chaînes de télévision publiques, la seule qui me paraisse faire l’objet de doutes quant à l‘opportunité de ses missions, c’est France 4. Ce n‘est franchement pas grand chose face au spectacle atterrant qu’offrent la plupart des chaînes privées de la TNT. Je suis également beaucoup plus concerné par la disparition programmée de LCI, qui reste la meilleure chaîne française d’information en continu. Fabrice Bousteau a en revanche tout à fait raison sur les conséquences de la réduction des subventions attribuées aux institutions culturelles. Elle va dégrader la qualité et la diversité de leur programmation. Cela vaut pour les musées, mais pour tout le reste, théâtre, danse, musique dite « savante »…. S’il y a moins de subventions, il faut bien compenser par la billetterie, et qui dit billetterie dit recherche de succès plus ou moins garantis.

Plusieurs observateurs ont pointé le manque selon eux, de «projet culturel» ou de vision de ce que doit être la politique culturelle et son ministère en France. En tant que président de la RMN et du Grand Palais, avez vous des indications stratégiques ou politiques émanant de l’État ? Des objectifs de gestion ? De grands axes manquent-ils d’après vous aux dirigeants d’institutions culturelles ?

Je ne suis pas d’accord avec cette critique. Le Ministère de la Culture en France n’est pas celui de l’Union Soviétique. Ce n’est pas lui qui gère les théâtres, les musées, les compagnies de danse. Toutes ces formes d’art sont confiées dans notre système soit à des compagnies ou des associations privées, soit à des établissements publics locaux ou nationaux. A la tête de ces institutions se trouvent, généralement, des personnes de grand talent, passionnées par leur métier, qui peuvent consacrer tout leur temps à programmer, à mettre en œuvre et, là aussi généralement, à bien gérer. J’aime que la programmation du Théâtre de la Colline soit celle de Stéphane Braunschweig et celle du Musée d’Orsay celle de Guy Cogeval. Le Ministère joue en revanche pleinement son rôle puisqu’il nous fixe des objectifs bien précis en termes de fréquentation, de diversification des publics, de conservation des œuvres etc. A chacun son rôle. En France, l’Etat est un mécène libéral qui ne se mêle pas de la programmation des institutions qu’il finance, et c’est très bien ainsi. De là naît aussi ce moment capital qu’est le choix des dirigeants des institutions culturelles.

L’Oeil livre un panorama très masculin des hautes sphères culturelles, titrant même «machisme». Alors que les femmes sont nombreuses par ailleurs, à d’autres postes d’encadrement, comme artistes, ou encore dans les études d’arts. Qu’est-ce que cela vous inspire-t-il ?

Les chiffres que cite l’Oeil sont intéressants. Il ne me paraît toutefois pas possible d’en tirer des conclusions sur un éventuel « machisme » dans le milieu muséal. S’il est vrai qu’aujourd’hui 81% des étudiants dans les écoles d’enseignement supérieur de la filière « patrimoine » sont des femmes, la proportion n’était certainement pas la même il y a 25 ans. Donc le fait qu’il n’y ait qu’un quart de femmes à la tête des musées n’est pas statistiquement aberrant ni significatif. Il est clair que cette proportion va régulièrement augmenter, et c’est très bien ainsi. Si je voulais pousser vers le politiquement incorrect, je trouverais en revanche inquiétant qu’il y ait moins de 20% d’hommes étudiants qui soient dans cette filière. Cela résulte du niveau dramatiquement faible des rémunérations des conservateurs du patrimoine, que sont obligés d’accepter les femmes et moins les hommes. Tout cela résulte d’une conception du rôle respectif des unes et des autres qui date d’un autre âge.

Quelles sont vos lectures préférées en ligne ou papier, pour ce qui touche à l’actu culturelle ?

Je suis très classique : je privilégie les critiques des grands quotidiens et hebdomadaires nationaux et la presse spécialisée, comme Beaux-Arts ou Connaissance des Arts. Notre pays a la chance d’avoir encore de très grands critiques professionnels. Les lire est toujours un enseignement. Mais je le fais désormais le plus souvent sur mon I Pad. Je ne voudrais pas en revanche que les difficultés économiques de la presse aboutissent à réduire les services « culture » de nos grands organes, car je pense qu’un bon journaliste ne peut vivre « hors sol ». Rien ne remplacera la richesse humaine d’une grande rédaction, que le support en soit papier ou numérique, même si les nouvelles formes qui apparaissent sur le net sont stimulantes.

Vous êtes présent sur Facebook. Quelle place le réseau social tient-il dans votre champ d’observation ? Y trouvez-vous, en particulier, des idées, pistes ou inspirations utiles à vos missions ?

En réalité, j’utilise la toile pour satisfaire mes goûts esthétiques et y récolter des images qu’on ne trouverait pas ailleurs. J’y exprime aussi , quand il le faut, mes opinions de citoyen. Je l’ai fait ainsi lors des débats sur le « mariage pour tous ». Mais je l’utilise peu à des fins professionnelles. Il m’arrive bien sûr d’observer l’opinion du public en direct, mais cela prend vite beaucoup de temps.

Avez-vous pensé à «liker» la page de SCOPE ? 😉

Je vais le faire illico !