La bonne parole des écologistes

En tant que sociologue, j’ai aussi travaillé sur la question du Front national, et j’ai noté ce fait significatif : depuis plus de trente ans, on trouve assez peu de sympathisants déclarés et affirmés du lepénisme ambiant. Et même si l’arrivée de la fille du chef permet aux médias de donner un nouveau visage à la « dédiabolisation », se déclarer électeur du FN frise encore la provocation, le casus belli familial, l’aveu d’un passage dans le monde des beaufs et des frustrés.

Pourtant, on a vu beaucoup d’électeurs confier leur voix au parti d’extrême droite? Ã l’inverse, à l’heure où presque tout le monde s’estime peu ou prou écolo, peu de ces amoureux de la nature revendiqués votent pour les écolos. Ainsi, du côté du parti lepéniste, on vote beaucoup sans avoir envie de le dire ni de défendre trop avant les raisons de ce choix ; chez les écolos, on déclare massivement son intérêt pour l’écologie? sans aller jusqu’à donner sa voix aux porteurs de l’idée.

On le constate d’ailleurs au fil des enquêtes : le FN demeure le parti le plus rejeté par les Français, tandis que les Verts sont celui qu’ils préfèrent depuis plus de trente ans. Mais dans les urnes, tout change?

Imaginons maintenant un militant du PS ou de l’UMP à la table du dîner évoqué par Wilfrid. On le laissera relativement tranquille. Comme si cette adhésion ne valait pas tout à fait engagement, hormis en période électorale. Bref, être écolo, c’est vraiment particulier ! Les militants verts sont les seuls à susciter tant de curiosité, à essuyer tant de piques et de questions quand ils sont en société.

L’ECOLOGIE EN POLITIQUE

Faire de l’écologie un projet politique, c’est déjà compliqué, mais expliquer ce pari à ceux qui regardent l’affaire d’un ?il soupçonneux (ou intéressé, l’un n’excluant pas l’autre), c’est carrément une gageure !

Pourtant, il n’y a rien de plus urgent pour des écolos qui sentent bien que leurs idées progressent. L’écologie est entrée dans le débat public et y prend une place importante, à grands coups de développement durable, de changement climatique ou d’accident nucléaire. Chacun en parle, s’en réclame ou pas, sans toujours comprendre cette tribu à la fois sympathique et bizarre, ces utopistes un peu illuminés qui prêchent la sauvegarde des espèces menacées et la dépénalisation du cannabis.

Drôles de politiques, vous avouerez !

On les aime bien tant qu’ils restent une minorité porteuse de cette (mauvaise) conscience nécessaire qui nous rappelle que l’humanité va devoir changer, respecter la nature avant que celle-ci ne se venge trop. Les ouragans, les tempêtes et les pollutions, c’est leur truc, aux écolos, toujours prêts à nous rappeler notre dette, nos mauvais traitements à planète en danger?

Et puis là, on se dit : OK, mais que faire ?

Comment changer individuellement alors que l’enjeu est immense, qu’on est sidéré par l’ampleur de la tâche ? Du coup, quand on tient un écolo à table, on a plein de questions à lui poser. Car si l’écologie est devenue une idée en vogue, c’est aussi le dernier lieu où l’on cause d’avenir, de valeurs et de règles communes. Et on suppose qu’une personne qui s’engage pour de telles idées doit avoir quelque chose de neuf à raconter. Alors, au travers d’interpellations parfois moqueuses, voire acerbes, c’est aussi cet engagement qui est interrogé. Histoire de justifier une éventuelle conversion qui guette.

On voit déjà l’idée faire son chemin dans les esprits, comme pour les cultes d’antan, car la politique a sa part de mythes, aussi. Au cœur de nos sociétés sécularisées, un besoin de croire qu’un autre monde est possible se fait jour ; il passe, entre autres, par l’écologie. Les écolo gistes sont porteurs d’une vision du monde et, en ce sens, d’une forme de religion. Alors, tant qu’à se convertir, autant le faire dans la bonne humeur et armé de son petit bréviaire.

A lire d’urgence !

Petit bréviaire écolo par Wilfrid Séjeau et Erwan Lecoeur, aux éditions Les petits matins.