Vers la COP 22

Marc Ona Essangui, 53 ans, est co-fondateur et secrétaire exécutif de l’ONG gabonaise Brainforest (« Protéger l’environnement est notre engagement »). Membre de la coalition gabonaise de la société civile « Ca suffit comme ça ! », lauréat du Prix Goldman pour l’environnement en 2009, il expose conjointement les dysfonctionnements structurels de l’Etat et les menaces qui planent chroniquement sur l’environnement au Gabon.
(extrait de la note COP21 : réparer l’injustice climatique en Afrique, Fondation de l’Ecologie Politique, novembre 2015)

Selon Brainforest, « l’exploitation des ressources naturelles pose des problèmes préjudiciables au développement du Gabon et au bien-être de ses populations ». Pouvez-vous en donner des exemples ? Quelles actions avez-vous mené pour tenter d’y remédier ?

L’exploitation des ressources naturelles n’est pas un problème en soi si elle est effectuée de façon responsable. Mais au Gabon, ce n’est que trop rarement le cas. Prenons l’exemple de la forêt, qui couvre plus de 85 % du territoire gabonais. Dès 2000, nous nous sommes mobilisés avec succès pour la préservation des chutes d’Ipassa et Mingouli (province de l’Ogooué-Ivindo, nord-est du Gabon), lesquelles étaient menacées par une exploitation intensive des forêts alentours, promise au groupe français Rougier spécialisé dans la transformation et le négoce des bois tropicaux. Nous avons obtenu que le ministère des Eaux et Forêts gabonais retire le permis d’exploitation à Rougier et lui délivre un permis d’exploiter une surface équivalente dans un lieu moins sensible sur le plan de la biodiversité et des paysages. Si hier ce ministère était sensible à ce type de préoccupation, aujourd’hui l’exploitation illégale du bois a atteint un niveau jamais franchi au Gabon par les exploitants chinois avec la complicité des hautes autorités administratives sans que les coupables ne soient sanctionnés.

Mais c’est l’exploitation minière qui est la plus abusive

En 2007, nous avons ainsi empêché la construction d’une route et d’un barrage vers les chutes de Kongou (Ogooué-Ivindo), lesquels étaient prévus dans le cadre de l’exploitation des mines de fer de Belinga par la firme chinoise CMEC qui avait obtenu un permis d’exploitation. Or ce permis n’était pas valable : il contrevenait à la politique nationale de préservation des forêts et de l’environnement, et notamment des parcs nationaux institués en 2002 puisque les chutes sont situées dans le parc national de l’Ivindo. Quatre ans plus tard, en 2011, avec 350 habitants du village de Moanda (Haut-Ogooué, sud-est du Gabon), nous avons attaqué devant la justice gabonaise la Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog), filiale du groupe français Eramet, pour une pollution ayant engendré une violation des droits à l’eau, à la santé et au logement : les boues d’exploitation du manganèse avaient totalement obturé la rivière Moulili dont l’eau était nécessaire à la vie des villageois. Suite à cette procédure, la Comilog est en train de dépolluer la rivière et de lui rendre son lit initial. Brainforest a activement participé à l’étude de réhabilitation de la Moulili.

Marc Ona Essangui

Il est criminel, mais hélas fréquent au Gabon, d’exploiter des ressources naturelles en attentant à la vie ou aux droits fondamentaux des habitants

Marc Ona EssanguiSecrétaire exécutif de l’ONG gabonaise Brainforest

Dans l’exploitation minière au Gabon, l’uranium occupe une place spéciale : son extraction pendant plusieurs décennies a généré une pollution durable qui a eu des conséquences graves sur la santé des salariés et des habitants. La radioactivité a contaminé tous les éléments naturels, jusqu’au sable utilisé pour construire des maisons dont les occupants développent aujourd’hui des cancers. Nous avons ainsi accompagné d’anciens mineurs du site de Mounana, non loin de Moanda, qui a fermé en 1999 après quarante ans d’exploitation par la Cogema (aujourd’hui Areva NC). Ces mineurs présentaient des pathologies de différents types – infections pulmonaires, cancers des poumons, cancers des os… – qu’ils soupçonnaient d’être causés par l’exposition durable à l’uranium. Brainforest a siégé au sein d’un Observatoire de la santé de Mounana créé en 2010. Mais nous l’avons quitté trois ans plus tard car, sur la centaine de patients examinés, aucune pathologie n’avait été reconnue comme uranifère : les médecins et scientifiques de l’Observatoire, rémunérés par Areva, obtenaient des résultats différents des médecins privés que les mineurs consultaient par ailleurs. Cette affaire est grave : elle concerne plus de huit cents anciens salariés gabonais et français du site sur une période de quarante ans. Or il est criminel, mais hélas fréquent au Gabon, d’exploiter des ressources naturelles en attentant à la vie ou aux droits fondamentaux des habitants. Il est criminel, mais hélas fréquent au Gabon,d’exploiter des ressources naturelles en attentant à la vie ou aux droits fondamentaux des habitants.

Comment de telles situations ont-elles pu se généraliser ?

C’est assez simple : le clan Bongo, au pouvoir depuis 1967, a étendu à l’ensemble de l’économie gabonaise le système de rémunération personnelle des gouvernants propre à l’extraction pétrolière. Omar Bongo, président gabonais de 1967 à sa mort en 2009, exigeait de chaque entreprise étrangère s’installant au Gabon qu’elle attribue au moins 10 % de son capital à un holding familial, Delta Synergie. Ainsi, la famille Bongo détenait des parts dans toutes les entreprises extractives, et celles-ci étaient donc libres d‘enfreindre la loi comme elles le souhaitaient puisqu’au Gabon nul n’ose s’attaquer aux intérêts du clan Bongo.

Six ans après la mort d’Omar Bongo, le système perdure mais il s’est complexifié. Delta Synergie existe toujours. Présidé par Pascaline Bongo, fille d’Omar et sœur de l’actuel président Ali Bongo, il a la réputation d’être de plus en plus gourmand. Mais Ali a également créé son propre holding. Deux sous-clans Bongo se sont ainsi séparés, luttant notamment pour la mainmise sur les appareils de sécurité et de justice : ce sont ces appareils qu’il est crucial de maîtriser afin de préserver son enrichissement personnel, lequel dépend de la possibilité laissée aux entreprises étrangères d’exploiter et d’exporter sans limites les ressources naturelles du Gabon.

La famille Bongo détient des parts dans toutes les entreprises extractives,celles-ci sont donc libres d’enfreindre la loi comme elles le souhaitent

Comment le Gabon peut-il sortir de ce système ?

Le Gabon doit sortir de ce système et il peut le faire si la loi est appliquée. La Loi portant orientation du développement durable et plus largement relative à l’environnement, votée en août 2014, est une bonne loi qui a fait l’objet d’un processus de concertation assez large. Mais il est difficile de l’appliquer car la collusion publique avec les affaires privées ne se limite pas au sommet de l’Etat, elle est généralisée : trop de responsables administratifs sont impliqués personnellement dans des exploitations illégales. Pour que la loi puisse être appliquée, il faudrait un appareil de justice opérationnel. Cela suppose que le juge soit indépendant, or aujourd’hui il dépend du gouvernement qui le nomme. Finalement, nous avons besoin d’une profonde révision institutionnelle, où des institutions indépendantes les unes des autres rendront impossible l’implication personnelle des responsables politiques ou administratifs gabonais dans des investissements étrangers.

Membres de la coalition de la société civile « Ca suffit comme ça ! », qui rassemble depuis 2012 treize syndicats et ONG du Gabon pour exiger plus de transparence dans la gestion publique, nous travaillons à notre façon à l’avènement de cet Etat de droit. L’un des outils qui devraient jouer un rôle dans la transparence dans la gestion des ressources naturelles est par exemple l’Initiative de Transparence des Industries Extractive href= »http://www.eiti.org »>(ITIE) à laquelle le Gabon a adhéré en 2002. Les Etats qui adhèrent à la norme ITIE s’engagent en effet à assurer une divulgation pleine et entière des impôts et autres versements effectués par les entreprises pétrolières, gazières et minières (1)L’inclusion à la norme ITIE des entreprises exploitant le bois est en cours de négociation aux gouvernements. Mais le Gabon, qui n’a pas tenu cet engagement en qualité,a été exclu de l’ITIE en 2013.

Les législations européennes ou étasuniennes sur le devoir de vigilance des sociétés mères et sur la transparence des industries extractives représentent une sécurité juridique pour les personnes et les écosystèmes du Gabon

En attendant qu’un Etat de droit se mette en place au Gabon, nous sommes également attentifs aux engagements que prennent nombre de compagnies extractives étrangères en matière de RSE , lesquels permettent parfois de suppléer ponctuellement aux carences de l’Etat en matière éducative et environnementale. Nous sommes surtout très favorables aux lois étasuniennes , directives européennes ou propositions de loi françaises qui imposent un devoir de vigilance des sociétés mères sur le comportement des filiales installées à l’étranger ou qui renforcent la transparence des industries extractives . Ces législations, si elles sont effectives, si leur caractère contraignant est appliqué, représenteront une sécurité juridique pour les habitants et l’écosystème du Gabon à l’heure où l’Etat gabonais échoue à leur apporter cette sécurité. Elles auront aussi un effet vertueux sur les comportements économiques au Gabon. Brainforest souhaite d’ailleurs jouer un rôle actif dans leur mise en œuvre, dans la mesure où notre action vise précisément à informer et accompagner les parties prenantes pour une gestion durable et équitable des ressources du Gabon. Mieux encore : nous voulons aboutir à une société gabonaise dans laquelle l’environnement sera protégé avec la participation active des populations, qui bénéficieront des retombées économiques de la gestion durable des ressources naturelles.

Propos recueillis par Benjamin Bibas et Régis Essono

 

Notes   [ + ]