La dérive de l’intelligence économique « à la française »

NI MORALE, NI ETHIQUE ?

Pour paraphraser le Ministre du Budget et porte parole du gouvernement, François Baroin, Renault a sombré dans un «amateurisme (?) de barbouzes». Mais cette opération de déstabilisation, vraie-fausse affaire d’espionnage industriel ou bien vengeance interne, n’est pas propre à l’entreprise de Carlos Ghosn: à défaut d’avoir lu «L’art de la guerre» de Sun Tzu, de grandes entreprises françaises ont bu les paroles du député UMP Bernard Carayon et du Ministre de l’Industrie Eric Besson, prônant tous deux la «guerre économique». Mal leur en a pris. Selon cette vision un peu réductrice, l’intelligence économique n’est pas simplement l’obtention d’informations stratégiques par une entreprise, afin de se prémunir d’un concurrent ou en vue de la conquête d’un nouveau marché. Non, son but final serait protectionniste et étatique: officiellement, il s’agit de sauvegarder les emplois français. Mais officieusement, l’objectif est plutôt de défendre «l’intérêt national» en écrasant impunément le reste du marché pour affaiblir les pays adverses?

« L’entreprise n’a ni morale ni éthique, seulement des objectifs et un bilan » expliquait avec justesse le philosophe André Comte-Sponville. Mais qu’en est-il au niveau de sa nouvelle mission: le rayonnement de la France sur le marché mondial ? Au nom d’un patriotisme économique qu’il n’assume qu’à demi-mots, le gouvernement français tolère -lorsqu’il n’en est pas lui-même à l’initiative- que ses fleurons industriels développent des pratiques illégales. C’est dans cette logique que Renault recrute d’anciens des services secrets (DPSD, DGSE) dans son service de sécurité et d’intelligence économique. S’ils ne sont pas des professionnels de la veille informatique (via des sources ouvertes: médias, tribunal de commerce, etc?) ou du lobbying, eux usent -et abusent- des méthodes habituellement réservées au renseignement (accès aux sources dites fermées comme les fichiers de police, effraction, écoutes). Et ce malgré qu’ils exercent désormais dans le privé et n’en ont théoriquement plus le droit.

FERMER LES YEUX

En accréditant ces James Bond des temps modernes, professionnels de l’espionnage industriel, du vol d’informations ou du trafic d’influence, le gouvernement jette l’opprobre sur toute une profession. Pire, l’Etat oublie ce qui devrait être une de ses priorités -avant même de rendre de la compétitivité à nos grandes entreprises pour soigner la réputation française: ré-industrialiser notre pays et développer le tissu des PME-PMI.

L’Etat ne se donne pas seulement bonne conscience en fermant les yeux. Outre les petites phrases de Carayon et Besson distillées ici et là, il encourage cette pratique plus agressive et in fine plus patriote: la médiatisation -quatre mois après le déroulement des faits- du piratage de 150 ordinateurs de la direction du Trésor à Bercy, est le fruit d’une opération de communication et de sensibilisation de l’Etat. La révélation de ce hacking de grande ampleur a permis à François Baroin de pointer à nouveau le retard pris par les entreprises françaises, en matière d’espionnage industriel par rapport à ses voisins asiatiques ou anglo-saxons: ««on n’est pas le pays des Bisounours, il y a des attaques d’intelligence économique contre les entreprises».»

L’Etat veut contrôler et affaiblir la mouvance dite «offensive» (veille, sécurité, influence) de l’intelligence économique pour imposer sa vision «défensive» et ainsi assurer la pérennité économique du pays, main dans la main avec ses entreprises. L’article 32 de la LOPPSI 2, qui prévoyait amendes et peines d’emprisonnement pour la «méconnaissance» (sic!) de l’activité, a été légitimement supprimé (n? 2011-625) par le Conseil Constitutionnel. Les -pas si désuets- Sages ont donc refusé d’imposer tout cadre légal et étatique à l’intelligence économique?

A défaut d’être directement placée sous tutelle du gouvernement, la profession doit cependant se structurer, se réglementer et se doter d’une charte de déontologie. Garantissant par là une intelligence économique encore «intelligente» dont les activités ?inscrites donc dans un cadre éthique- répondraient uniquement à une logique de compétition économique. Ne mélangeant pas les intérêts privés des entreprises et la raison d’Etat, l’intelligence économique et l’espionnage industriel.