La leçon de Podemos à la gauche radicale

Tremblement de terre ou raz-de-marée : il fallait au moins invoquer les catastrophes naturelles pour rendre compte de l’importance du succès de Podemos ce dimanche aux élections générales espagnoles. Certes, les compagnons de Pablo Iglesias — alias Coleta Morada—  et leurs alliés n’ont pas gagné. Mais avec 20,6% des suffrages et 69 députés, on peut sans aucun doute parler de victoire pour un parti qui n’existe que depuis 23 mois… Surtout, ce miroir espagnol nous renvoie l’image de notre propre arène politique, où l’alternative a bien du mal à s’incarner dans autre chose que le Front national.

Dans L’Obs, Paul Quinio se demande ainsi “pourquoi l’extrême gauche française est la plus bête du monde”, tandis qu’en Espagne Podemos taille des croupières à des socialistes plus que jamais aux abois.

Les innombrables chapelles “gauchistes” continuent en France de lorgner la mini-portion du gâteau protestataire qu’elles espèrent rafler à chaque scrutin.

C’est en effet au sein de la gauche française qu’on retrouve les admirateurs de Podemos, même s’ils s’avèrent assez lucides sur les possibilités d’importer un tel modèle dans l’Hexagone.

Podemos est-il de gauche ?

Podemos est un OVNI politique. Les observateurs tâtonnent et les qualificatifs varient de “gauche radicale” à “gauche indignée” tout en établissant des comparatifs parfois hasardeux avec Syriza. Le qualificatif même de “gauche” me semble discutable quand il s’agit de décrire le message et l’identité de Podemos, dont les fondateurs refusent systématiquement de placer leur mouvement sur cet axe qu’ils jugent dépassé. Selon eux, Podemos est avant tout le parti de la gente  — des “vrais gens”, oserais-je dire — en opposition aux élites économiques et politiques qui accaparent le pouvoir depuis 1977 et le retour de la démocratie en Espagne.

Comme me l’a expliqué la sociologue Héloïse Nez dans une interview réalisée pour l’Opinion, Podemos s’est construit en opposition à Izquierda Unida (IU), une coalition de partis née dans les années 1980 autour du Parti communiste espagnol et qu’on pourrait décrire comme l’équivalent ibérique du Front de gauche. En 1996, IU réalisait son meilleur résultat aux élections générales : 2,6 millions de voix (10,54%) et 21 députés. S’en est suivie une décennie de déceptions électorales jusqu’à 2011 et un net redressement dans un contexte politique marqué par l’émergence du mouvement des Indignés et la mise en place de politiques d’austérité.

Comment alors comprendre que, quatre ans plus tard, IU ait presque disparu du paysage politique au profit de Podemos (même s’il faudra attendre une analyse plus fine du scrutin du 20 décembre pour le confirmer) ?

“Ils ne comprennent rien !”

Une première réponse se trouve dans cette vidéo de sept minutes. Il s’agit d’un extrait d’une intervention de Pablo Iglesias lors de l’Assemblée citoyenne de Valladolid le 14 février 2014. Podemos n’avait alors qu’un mois d’existence mais, déjà, la critique sans concession que le jeune professeur de l’Université Complutense de Madrid fait de la stratégie politique de la “gauche radicale” est cinglante.

Pablo Iglesias revient notamment sur le mouvement des “Indignés” de 2011 qui, des semaines durant, a vu des milliers de personnes occuper les places des villes d’Espagne pour exiger une “démocratie réelle maintenant” et dénoncer l’ensemble de la classe politique au cri de : “Ils ne nous représentent pas !” Un vrai rêve éveillé pour un militant d’extrême gauche qui ne jure que par la “convergence des luttes”. Et pourtant, voilà comment ont réagi les étudiants les plus politisés de la faculté où enseignait Pablo Iglesias :

Ils avaient lu Marx et Lénine et, pour la première fois de leur vie, ils ont participé à des assemblées avec des gens normaux. Ils étaient désespérés et disaient : “Ils ne comprennent rien, tu es un ouvrier même si tu ne le sais pas !” Les gens les regardaient comme des extraterrestres et ils rentraient chez eux très tristes parce qu’ils se disaient : “Ils ne comprennent rien !” Mais est-ce que tu te rends compte que c’est toi qui as un problème ? La politique, ce n’est pas avoir raison mais avoir du succès.

Il ne s’agit que d’un exemple mais il est profondément révélateur du discours de Pablo Iglesias : la gauche a perdu la bataille des idées. Les militants peuvent agiter les symboles qu’ils veulent, se draper dans leur pureté doctrinale et vouloir porter la bonne nouvelle au “petit peuple”, ce dernier préfère l’ennemi car il comprend ce qu’il dit. Pire, le chef de file de Podemos souligne le manque d’humilité des militants de gauche et se paye même le luxe de leur rappeler l’une des clés de l’arrivée de Lénine au pouvoir dans la Russie en guerre de 1917 :

Il a dit quelque chose de très simple à tous les Russes, qu’ils soient soldats, paysans ou travailleurs. Il leur a dit : “la paix et du pain”. Et quand il eut dit cela (qui était ce que tout le monde voulait, que la guerre se termine et qu’on puisse manger), alors beaucoup de Russes, qui ne savaient pas s’ils étaient de droite ou de gauche mais qui avaient juste faim, se sont dits : “Peut-être que le chauve a raison”. Et le chauve a eu beaucoup de succès…

Le “gauchiste typique”

Face à une gauche caricaturale, repliée sur ses symboles et sa terminologie, marginalisée et pourtant auto-satisfaite, incapable de sortir de l’espace électoral que le système politique lui accorde, Pablo Iglesias a opté pour la rupture. A l’instar de son challenger libéral, Ciudadanos, il parle des sujets qui préoccupent vraiment les gens. Le chômage, les services publics, la corruption, la crise de la démocratie représentative… Tout en assumant son passé militant aux Jeunesses communistes, son héritage familial républicain marqué par la guerre civile, il n’a jamais demandé un certificat de pureté révolutionnaire pour s’investir dans Podemos, ni frappé d’anathème des électeurs qui affichent leur patriotisme. Des policiers, des soldats, des artisans l’ont depuis rejoint…

Cet affrontement avec la “vieille gauche” a culminé avec le refus de la part de Podemos de s’allier avec IU pour les élections générales dans le cadre d’une candidature “d’unité populaire”. Pour terminer, voilà comment Pablo Iglesias taclait ses “amis” au plus fort de leur dispute :

Vous avez honte de votre pays et de votre peuple. Vous considérez que les gens sont idiots, qu’ils regardent de la télé poubelle et je ne sais quoi d’autre. Alors que, vous, vous êtes instruits et vous adorez vous repaître dans cette espèce de culture de la défaite. Le gauchiste typique, triste, ennuyeux, amer… la lucidité du pessimisme. “On ne peut rien changer, ici les gens sont des imbéciles, ils vont voter Ciudadanos mais, moi, je préfère garder mes 5%, mon drapeau rouge et mon je-ne-sais-quoi”. Je trouve cela très respectable, mais laissez-moi tranquille. Nous ne voulons pas faire cela. Nous voulons gagner. Occupe-toi d’autre chose.

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