La lutte des âges n’est pas la nouvelle lutte des classes

D’abord, la jeunesse n’est pas Une mais multiple.

C’est d’ailleurs l’une des principales erreurs méthodologiques de votre article : les générations ne sont pas des entités fixes et uniformes. Il y a de la diversité en leur sein : quoi de commun, par exemple, entre un jeune, étudiant dans une école renommée, et un autre du même âge, éjecté du système scolaire sans aucune qualification et en état d’échec ?

De même, pour forcer le trait, vous faites comme si les seniors étaient tous logés à la même enseigne, avaient tous bénéficié des trente glorieuses, de carrière rectiligne, de progression de salaire et d’un accès facile à la propriété. A vous lire, les seniors sont tous des privilégiés, qui vivent dans des cinq pièces ! Là encore, les choses sont plus compliquées : vous passez sous silence, par exemple, que la retraite moyenne en France est de 1 300 euros par mois. Et de 900 euros pour les femmes?

Dans votre texte, vous nous dites que sur le marché du travail les jeunes sont « la variable d’ajustement ». C’est en partie exact pour ce qui concerne l’entrée dans la vie active et pour tous ceux qui sortent du système scolaire (le vrai scandale est là) sans formation. Mais, là encore, les seniors ne sont pas les grands gagnants de l’affaire. Sans doute ne savez-vous pas que dans le privé, tomber dans le chômage après 45 ans ne vous laisse pratiquement aucune chance de revenir à des conditions décentes dans l’emploi ? Sans doute n’avez-vous pas d’information concernant le nombre de seniors qui ne sont plus formés après 45 ans ? Vous n’avez pas dû vouloir noter, non plus, que le taux de chômage des seniors a progressé de 16 % en un an? Le chômage est un facteur d’éviction pour les salariés de plus de 50 ans.

Vos positions sont assez contradictoires
: pour résorber la question du chômage des jeunes, vous proposez la « fluidification du droit du travail et de l’obligation d’embauche faite aux employeurs ». D’un côté vous prônez de déconstruire le droit du travail et de l’autre d’appliquer une politique autoritaire. Votre équation, c’est Thatcher plus Mélenchon !

Votre autre grande idée est de taxer les résidences secondaires, car « les seniors ont leur épargne dans des logements vides à l’année (?) alors que les jeunes familles s’entassent dans quelques pièces ». Très bien sauf que les 3 millions de résidences secondaires, sur les 27 millions que compte le parc résidentiel français, sont situés ultra majoritairement en 2 campagne et près de la mer. Bref en des lieux où il n’y a pas forcément beaucoup d’emploi?

De même, vous nous dites que 70 % des seniors sont propriétaires. Mais voyez-vous, si l’on compare non avec les 57 % de propriétaire au sens de l’Insee (qui ne compte que les propriétaires occupants), la proportion de ménages français propriétaires atteint à 69 % avec les propriétaires bailleurs). Le niveau moyen du patrimoine immobilier des seniors est de 157 000 euros. Un patrimoine réel mais relativement modeste tout de même au regard de la dérive des prix de l’immobilier. Et lorsque le pavillon nécessite de gros travaux, il n’est pas rare que les retraités se retrouvent dans une situation impossible. Autant dire que les seniors ne connaissent pas tous la vie de château?

« SOLIDARITÉ ENTRE LES GÉNÉRATIONS »

Pour finir vous nous parlez d’une « véritable politique de solidarité entre les générations ». N’avez-vous jamais cherché à estimer ce que ces transferts produisent comme dynamique économique au profit de l’ensemble de la société et, partant, de l’emploi des jeunes ?

Dans ces transferts vous devez penser aux dépenses de santé, je présume. Les vieux coûtent cher ? Mais est-ce à cause du vieillissement ou de la mauvaise organisation des soins ou de l’insuffisance de la prévention, comme le signale le rapport du Haut conseil pour l’avenir de l’assurance maladie du 22 avril 2010 ? Sans doute vous a-t-il échappé que le gros de la croissance des dépenses de santé provient de l’innovation technologique et non du vieillissement !

Vous semblez ne pas savoir non plus combien de retraités aident leurs enfants, leurs petits-enfants et parfois ceux des autres. Sans doute n’avez-vous pas vu l’importance des seniors et des retraités dans la vie quotidienne des associations de toute taille ? Peut-être faites-vous partie de ces personnes qui croient encore que la démocratie et la vie sociale se limitent à la confrontation avec l’Etat ? La notion de société civile vous semble sans-doute à ranger dans la malle aux accessoires.

Et puis vous oubliez que les seniors ont travaillé pour cela, ont créé des richesses qui dépassent de loin les 1 600 milliards de dettes. Vous oubliez aussi que les seniors, toute leur vie, ont épargné en se refusant au mirage de la vie à crédit. Et dans cette dette, vous oubliez le poids des niches fiscales, des réductions d’impôts sur le patrimoine ou la suppression de toute taxation sur l’héritage.

Votre discours en faveur des jeunes générations fait comme si les seniors, les retraités n’étaient que des profiteurs, qu’ils bénéficiaient d’avantages indus.
Vous évacuez la question sociale. Cela vous permet de ne pas poser la question du travail pour tous, et donc de la productivité et du sens. Cela vous permet aussi de ne pas vous interroger sur la hausse incroyable du prix du foncier et du prix des loyers, qui en effet rendent la vie difficile pour de nombreux jeunes mais aussi pour des personnes ayant dépassé l’âge limite de la jeunesse. Je ne crois pas qu’en cherchant à dresser les générations les unes contres les autres, vous fassiez avancer les choses. La lutte des âges n’est pas la nouvelle lutte des classes?

Cet article, paru dans « Le monde » du 13 janvier 2010 a été reproduit avec l’aimable autorisation de son auteur.