La monnaie complémentaire, outil de la « compta écolo »

Francine Bavay, Conseillère régionale (EELV) d’Ile-de-France

Mesurer la valeur ajoutée sociale et environnementale

A mon sens, les acteurs de l’économie sociale et solidaire produisent de la très haute valeur ajoutée : de la valeur ajoutée économique, comme tout acteur économique ; de la valeur d’utilité sociale et environnementale ; de la valeur d’approfondissement des pratiques démocratiques, puisqu’ils sont régis par le principe « un humain, une voix » et non « une action, une voix ». Mais si on veut prouver qu’il y a effectivement création de valeur ajoutée, il faut être capable de la mesurer.

Si le Produit intérieur brut a bien fonctionné pour mesurer cette valeur à l’échelle nationale durant plusieurs décennies, c’est parce qu’il s’agissait d’un outil simple et rassurant, qui fonctionnait selon la logique du gâteau : plus les entreprises produisaient, plus le gâteau augmentait et plus il y avait à manger pour tou/tes. Peu à peu, le PIB est toutefois entré en crise et on lui a par exemple ajouté les salaires et dépenses des administrations publiques afin qu’il continue de rendre compte de la complexité du fonctionnement économique d’une société. Mais aujourd’hui, avec la prise de conscience de la crise environnementale majeure que nous traversons, on voit bien que cet outil est incapable de prendre en compte les destructions irréparables de ressources naturelles causées par l’activité économique et qu’il n’est donc plus apte à mesurer de façon pertinente la richesse produite par une société.

La monnaie complémentaire, pour créer et mesurer de la valeur ajoutée

Nous sommes donc arrivés à un moment où nous avons besoin de nouveaux outils macroéconomiques, mais aussi sans doute microéconomiques, pour définir ce qu’est la richesse. De là, deux approches sont possibles : une approche multicomptabilité et une approche unicomptabilité. L’approche multicomptabilité a été mise en ?uvre, par exemple, en Suède, où les entreprises sont désormais tenues de comptabiliser non seulement le carbone émis, mais aussi toutes les matières premières consommées. Mais en France, je ne pense pas que la société soit mure pour la mise en place d’une telle approche. Quant à l’approche unicomptabilité, qui vise en somme à intégrer des les comptes de l’entreprise les externalités négatives ou positives qu’elle produit sur l’environnement, elle bute sur un obstacle de taille : quelle est l’unité dans laquelle on va compter ? Comment réunir dans un même compte des réalités (bénéfice financier, apport social du travail bénévole, destruction de biomasse?) de natures très diverses ?

Certes, depuis trois ou quatre millénaires, on a une idée de la valeur produite grâce à un médiateur : la monnaie. Idéalement, ce médiateur devrait également être un indicateur des valeurs morales de notre société. Or aujourd’hui, on a accepté de fortes inégalité dans la répartition de la monnaie : certains individus, pas forcément plus « moraux », en détiennent beaucoup plus que d’autres. Alors avec d’autres monnaies, on peut sans doute corriger ces inégalités au profit de tou/tes. Par exemple, le prix d’une place de cinéma est aujourd’hui de 10 euros en moyenne, calculé sur la base d’un taux de remplissage moyen d’environ 30 %. Si on crée une monnaie complémentaire et qu’on la distribue de préférence aux plus pauvres ? c’est-à-dire à ceux qui ont le moins accès à la monnaie générale -, on va pouvoir remplir cette salle à près de 100 %, et ce à production et dépense énergétique constante (que la salle soit remplie à 30 % ou à 100 %, il n’y aura toujours qu’une seule projection). L’utilisation d’une monnaie complémentaire peut donc permettre, à production et externalité environnementale constante, de créer davantage de valeur ajoutée sociale (plus de personnes auront eu accès à la salle de cinéma) et de comptabiliser dans un même temps cette valeur ajoutée.

La région, niveau pertinent d’émission d’une monnaie complémentaire

En Ile-de-France, mais aussi en Bretagne et dans le Nord-Pas-de-Calais, nous expérimentons depuis quatre ans un tel système avec la monnaie SOL, émise par la Région et par les divers acteurs de l’économie sociale et solidaire qui participent à ce projet. On peut acquérir des SOL « coopération » en privilégiant pour ses achats courants un réseau de commerçants ayant prouvé leur démarche sociale et environnementale (démocratie entrepreneuriale, bio, circuits courts?), des SOL « engagement » en s’engageant bénévolement dans des activités d’utilité collective mises en ?uvre par des acteurs publics ou des associations, ou encore recevoir d’une collectivité locale des SOL « affectés » à telle ou telle consommation (restauration collective, transports, etc.). Autre particularité de la monnaie SOL : elle est fondante, c’est-à-dire qu’elle se dévalue avec le temps lorsqu’elle n’est pas échangée. La circulation de la monnaie est ainsi favorisée, ce qui est toujours à l’avantage de ceux qui en ont peu.

A mon avis, le bon niveau d’émission pour ce type de monnaies, c’est la région : cela permet en effet de relocaliser des activités économiques sur un lieu qui présente une taille critique suffisante pour que la monnaie complémentaire soit assez largement reconnue et échangeable. Et l’introduction d’une telle monnaie peut avoir un véritable impact sur le dynamisme économique local voire général. On le voit par exemple avec le Wir, monnaie complémentaire créée en Suisse en 1934 par des entrepreneurs qui refusaient de commercer avec les nazis : à certaines périodes, le Wir, toujours en circulation aujourd’hui, a pu représenter 30 % des échanges dans la zone suisse où il est utilisé.

Avec une telle monnaie en tout cas, il est possible d’avoir une idée tout à fait quantifiée des externalités positives ou négatives produites par des acteurs économiques sur l’environnement et sur la société, sans inscrire ce décompte dans une monnaie unique (l’euro) qui sanctionne une économie générale essentiellement lucrative.

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