Le Cap Vert, exemple de démocratie africaine

En tant que touriste un peu conscient de ses déplacements, le Cap Vert est un « petit pays » attachant pour de multiples raisons :

-* les différentes personnalités de ses différentes îles,
-* sa culture créole entre Afrique, Portugal colonial et Brésil,
-* ses habitants au portugais si chantant mâtiné de mots créoles,
-* c’est une démocratie.


Cesaria Evora – Petit pays par cordelaranja

C’est ce dernier point, en gras, dont nous allons parler. Le 6 février 2011, les Cap-Verdiens étaient appelés à élire leur parlement : 72 députés dans 13 circonscriptions (dont 6 députés de l’étranger(700 000 Cap-Verdiens vivent à l’étranger – grosse diaspora – et sont représentés par 2 députés Afrique, 2 Amérique et 2 Europe et reste du monde)).

Le PAICV (socialiste) a gagné avec une majorité de 2 sièges. Son adversaire, le MpD, de tendance libérale, a 4 sièges de moins car 2 petits sièges ont été conquis par le petit parti UCID, dans la circonscription de Sao Vicente.

Sources :

-*dép?che AFP
-*sa reprise sur afreekelection

Un peu d’histoire

Si on laisse de côté l’Antarctique, le Cap Vert doit être une des terres dont le peuplement humain est le plus récent. Les îles de l’archipel ne sont en effet peuplées que depuis l’arrivée des européens, au 16e siècle. Dans leur sillage, des esclaves des côtes d’Afrique de l’Ouest. Aucune culture ne précédait les Cap-Verdiens sur cette terre, aucun ancien territoire. C’est bel et bien d’une nation créole dont on parle, née dans l’esclavage et la libération.

Libéré du joug portugais et salazariste en 1974, le Cap Vert opte pour un régime à parti unique. Ã l’époque c’est le PAICV qui gère. En 1990 fin de la plaisanterie dictatoriale, la démocratie pluraliste s’installe, sans violence. Les opposants de toujours du MpD (le Mouvement pour la démocratie, essentiellement fondé par la diaspora) remportent les 2 législatives de 1991 et 1996. Pour perdre ensuite en 2001, 2006 et 2011.

Pour prouver que la démocratie est bien installée, intéressons-nous à deux anecdotes.

-#L’élection présidentielle de 2001 s’est joué à quelques voix près (12 ! oui, douze; voir la dépêche AFP de l’époque) et aucun coup de feu n’a été tiré. Par ailleurs, le pays est classé 26e par Reporters sans frontières (à titre de comparaison, la France est 44e…)(3 hebdomadaires se partagent le lectorat : A Semana, A Naçao et Expresso das Ilhas.).
-#Pour la prochaine élection présidentielle, Maria Cristina Fontes Lima, alors ministre de la réforme d’État et de la défense (le premier maroquin l’occupant sans doute plus que le second) avait des ambitions. Membre du PAICV, elle devait se conformer au calendrier interne. Apparemment, sa candidature déplaisait pas mal aux caciques du parti qui ont invoqué un argument réglementaire pour qu’elle ne soit pas candidate à la « primaire interne ». A-t-elle quitté le PAICV ? A-t-elle fondé dans le sang son groupe de guérilleros ? Non plus, elle continue la politique.
Une démocratie mature donc, à l’épreuve des magouilles. Et même plutôt à l’abri de la corruption puisque le pays n’est que 45e sur 178 du classement de Transparency International (téléchargez directement le PDF du classement 2010).

Une démocratie tellement bien mature que le taux de participation a bondi de 54 % en 2006 à plus de 75 % en 2011.

Pas de pétrole, mais une diaspora et des financements internationaux

Le Cap Vert a paradoxalement une chance inouïe : il n’a aucune ressource naturelle. Pas de pétrole, pas de diamant, même pas de guano en quantité. Les classes dirigeantes n’ont jamais pu préempter la richesse nationale sans travail, sauf les colons qui vivaient du commerce triangulaire, mais c’est une autre histoire. La richesse nationale a donc été créée par le travail de la population et une gestion serrée des ressources (le pays dépend à 80 % de l’importation pour sa nourriture). Aujourd’hui, les financements européens(l’Union européenne elle-même ou des États membres comme la France, le Luxembourg, le Portugal, l’Espagne et l’Italie.), chinois et brésiliens sont une manne pour la construction de nouvelles infrastructures (une route sur l’île de Santo Antao, le palais du gouvernement ou encore l’Assemblée nationale).

Aujourd’hui, outre sa musique, le pays n’a aucune richesse à exporter et vit des envois d’argent de la diaspora et du tourisme. Il investit à fond dans l’éducation (des dizaines de lycées neufs parsèment le pays) et les nouvelles technologies. Le NOSI, noyau opérationnel de la société de l’information, est le nom donné au plan de déploiement censé doter le Cap Vert d’une infrastructure d’e-gouvernement exemplaire et de techniciens et ingénieurs capables d’exporter du savoir-faire. Le marché visé est l’Afrique de l’Ouest.

La campagne

Le parti d’opposition, le MpD, a comme slogan « Mesti Muda » (il faut que ça bouge), que vous pouvez entendre en chanson dans le diaporama photo ci-dessous.



Après 10 ans de pouvoir du PAICV, l’opposition dénonce les promesses non-tenues (où sont les 130 000 ordinateurs promis ?), la pauvreté (40 000 familles sans sanitaires, 135 000 habitants sous les 135 escudos par jour soit environ 1 ?). Le tout en musique évidemment, dans un pays où c’est le principal loisir culturel (avec la danse évidemment) et donc un bon média populaire potentiel.

De son côté, le PAICV joue sur l’image rassurante de la continuité avec sans doute un des pires slogans que jamais vu en politique : « Mais Cabo Verde », c’est-à-dire « Plus Cap Vert » ou « Plus Cap-Verdien ». Ça ne veut rien dire mais les tee-shirts(Des Fruit Of The Loom s’il vous plait !)] sont jolis(votre serviteur en a rapporté un, récupéré au siège national du PAICV, à Praia. 🙂) (on les voit portés par les militants ci-dessous).






Le parti majoritaire n’a pas à rougir de son bilan, comme le note la dépêche AFP sur la victoire du PAICV :

«Sous le gouvernement de M. Neves et du PAICV, le Cap-Vert, archipel ouest-africain de dix îles dont neuf sont habitées, a quitté en janvier 2008 la catégorie des pays les moins avancés pour celle des « pays à revenus intermédiaires ». Pendant leur campagne, le Premier ministre et son parti ont mis en avant un bilan économique flatteur: croissance moyenne de 6% au cours des dix dernières années, construction de nombreuses infrastructures, des ports, trois aéroports internationaux, des routes dans toutes les îles habitées de l’archipel.»

On peut regretter que bien souvent hélas, le développement se fait au détriment de l’environnement (o ambiente) malgré une volonté afficher de le préserver. Pas de loi littoral comme en France par exemple. Il est dommage que les mêmes bêtises soient faites au nom d’un développement que nous commençons à remettre en cause (du bout des lèvres, c’est certain).

Au rayon des bêtises, le MpD souhaite privatiser les compagnies nationales (énergie, téléphonie, aviation…) sous prétexte de lutte contre le népotisme. Un peitt stage en France leur montrera que le privé sait disputer ce genre de gangrène au public.

Le programme du vainqueur, de manière classique, parle de « pacte pour l’emploi », afin de lutter contre un chômage qui dépasse les 15 %. Un des leviers envisagés est la fortification du secteur privé, contsitué de PME peu dynamiques. Tâche ardue s’il en est.

Prochain rendez-vous électoral cap-verdien, l’élection présidentielle en septembre ou octobre prochain. La couverture médiatique française sera probablement maigre, à l’image des législatives, ce qui est bien dommage. Alors que la Côte d’Ivoire a manqué son rendez-vous avec la démocratie ou que le Sénégal voit Abdulaye Wade tenté par la dynastie familiale, le Cap Vert prouve que la démocratie en Afrique est possible.

Cliquez sur les photos pour les voir en plus grand.

Article publié initialement sur le blog d’Adrien Saumier : [Le Cap Vert, la démocratie africaine est possible et existe