Le mouvement ouvrier et la politique (2e partie)

Déjà entrevue lors de la révolution, la politisation du mouvement ouvrier va s’accentuer durant le 19ème siècle pour deux raisons :

– le combat en faveur d’une république sociale pour satisfaire ses revendications immédiates,

– un intérêt croissant pour le socialisme afin de construire une société égalitaire permettant son émancipation.

UN SIECLE DE REPRESSION SOCIALE

A la chute de Napoléon 1er, la royauté rétablie avec Louis XVIII hésite entre un retour de l’ancien régime et une monarchie constitutionnelle imprégnée de certains idées révolutionnaires. Le mouvement ouvrier est lui resté très attaché à la Révolution et va se joindre à la petite bourgeoisie dans la lutte pour le rétablissement de la république refaisant ainsi 1789. Cette lutte républicaine est néanmoins difficile avec de nombreuses déceptions.

Cela commence par la chute du roi autoritaire Charles X au cours de la révolution des 3 Glorieuses. Mais il n’est pas remplacé par la république mais par une monarchie constitutionnelle avec à sa tête Louis Philippe soutenu par la grande bourgeoisie conservatrice victorieuse face à la noblesse royaliste. De nombreuses grèves éclatent et sont durement réprimées par le pouvoir comme à Lyon en 1831 et 1834 avec les révoltes emblématiques des Canuts.

L’absence de politique sociale du gouvernement va obliger le mouvement ouvrier à s’investir davantage dans une lutte politique tout en portant ses propres revendications pour de meilleurs salaires et une diminution du temps de travail. Ayant pour objectif un changement de régime, il s’agit notamment d’intégrer les organisations républicaines alors clandestines.
Les ouvriers commencent également à s’intéresser au socialisme qui tente d’apporter des réponses dans le domaine social.

Le fait que les théoriciens les plus importants du mouvement soient français favorise considérablement la diffusion des idées socialistes. On estime même que c’est un philosophe français Pierre Leroux qui est à l’origine du mot socialisme. Cette richesse entraîne la création de plusieurs courants avec pour commencer, les utopistes comte de St Simon et Charles Fourier, adeptes d’une société égalitaire. Vu comme le fondateur de l’anarchisme, Jean-Baptiste Proudhon, pourtant pacifiste et opposé à la grève générale, est contre l’interventionnisme de l’Etat, favorable aux coopératives ouvrières.

Il est aussi le rival d’un Karl Marx qui s’intéresse beaucoup à l’histoire de France. Auguste Blanqui est lui plutôt un héritier de Robespierre car partisan de la révolution armée qui devra aboutir si nécessaire à ce que l’on appellera plus tard la dictature du prolétariat. Quant à Louis Blanc, il incarne un socialisme d’Etat dont l’interventionnisme permet d’octroyer de véritables acquis sociaux aux ouvriers.

L’ORIGINE DU MOT SOCIALISME

La classe ouvrière connaît une autre désillusion suite aux évènements de février 1848 qui obligent Louis Philippe à abdiquer. La république est certes proclamée dans la ferveur populaire mais le gouvernement provisoire mis en place n’est pas favorable au mouvement ouvrier qui est représenté par seulement 2 personnes sur les 11 au total. Les mesures sociales comme la journée de 11 heures et les ateliers nationaux, ersatz des coopératives ouvrières revendiquées, sont jugées insuffisantes. Le suffrage universel, instauré pour la 1ère fois en Europe, consacre la victoire des conservateurs grâce au poids électoral majoritaire des paysans. Devant le conservatisme du nouveau régime, de nouvelles barricades sont érigées à Paris en juin 1848. La répression qui suit constitue une lourde défaite pour une classe ouvrière fortement affaiblie et de surcroît de plus en plus méfiante vis-à-vis d’une république antisociale et bourgeoise.

Le coup d’état de Louis Napoléon Bonaparte du 2 décembre 1851 met fin à la 2ème république en instaurant le Second Empire dans l’indifférence du mouvement ouvrier. Le pouvoir impérial essaie de limiter la diffusion du socialisme au sein d’ouvriers de plus en plus nombreux grâce à la révolution industrielle. Dès 1852, Napoléon III crée les sociétés de secours mutuel gérées par l’Etat et opte à partir de 1860 pour une politique plus libérale. Les chambres syndicales sont ainsi tolérées et en 1864, une loi assouplit la loi Le Chapelier en autorisant la grève.

La défaite de 1871 face à la Prusse sonne le glas d’un régime déclinant. Le mouvement ouvrier se lance alors dans un autre épisode révolutionnaire en instituant à Paris la Commune qui ne durera que 72 jours. Mélange de patriotisme républicain et d’idéologie socialiste, la Commune est un terrible échec pour la classe ouvrière mais qui restera néanmoins gravée dans sa mémoire.

Il faudra attendre La loi Waldeck-Rousseau de 1884 pour voir enfin les syndicats reconnus mais il est difficile d’effacer un siècle de répression sociale. Malgré l’existence d’une tendance réformiste, le syndicalisme français est majoritairement acquis aux idées du socialisme révolutionnaire. En marge de ses revendications pour l’amélioration de la condition ouvrière, il se dote d’un projet politique devant conduire au moyen de la grève générale à une société sans classe. Au début du 20ème siècle, cette politisation du mouvement syndical français se traduira surtout par de vifs débats opposant militants favorables d’un certain pansyndicalisme et ceux en faveur de la prépondérance du parti politique.

Un paradoxe que beaucoup juge aujourd’hui comme un frein important au développement du syndicalisme contrairement aux autres pays européens.