L’économie collaborative ne connait pas la crise

L’ECONOMIE COLLABORATIVE EN RESONANCE AVEC LES TERRITOIRES

Depuis plusieurs années, la crise s’installe, tant sur le plan économique que social ou environnemental. Face à elle, les appels au « retour de la croissance » se multiplient. Telle Godot, elle se fait attendre. La France, qui a suffisamment critiqué la stratégie non coopérative de l’Allemagne (gains de compétitivité au détriment de ses voisins), tend désormais à s’en inspirer dans l’espoir de relancer ses exportations.


Retisser un lien entre Economie et Territoires

Pourtant, de nombreux indices indiquent la nécessité d’un développement endogène, reconnecté à son territoire. Trois types de considérations ? au moins – justifient l’importance de retisser un lien entre activité économique et territoires.

Premièrement, la crise environnementale appelle à encourager les circuits courts et, partant, à limiter les transports inutiles de marchandises. Dans un monde où l’énergie est de plus en plus rare et chère, la démultiplication des échanges physiques pose nécessairement question.

Deuxièmement, la relocalisation de l’économie constitue une réponse aux questions de dumping (social, fiscal, environnemental?), désormais prégnantes. Jusqu’où concurrencer des économies aux coûts de productions dix fois inférieurs aux nôtres ? Faudra-t-il rogner notre modèle social, petit à petit, pour gagner dans la course au moins disant ? A l’inverse, une économie où la consommation rencontre la production locale est plus résiliente, moins dépendante de l’extérieur.

Enfin, retisser un lien entre l’économie et les territoires peut concourir à donner davantage de sens à notre développement économique. D’où viennent nos produits, comment ont-ils été conçus ? Le récent scandale de la viande de cheval a rappelé les méfaits d’une production complètement atomisée.

Si la relocalisation de l’économie peut ainsi constituer une priorité à part entière, les moyens d’y parvenir doivent aussi se réinventer. Certes, il s’agira de faire revenir des industries. Certes, il pourrait s’agir d’envoyer un signal prix en faveur des productions locales (formes de protectionnisme, subventions ciblées, fiscalité?). Certes, il s’agira sans doute de favoriser la consommation locale, encouragée notamment par les labels (« acheter local ») et les commandes publiques.

L’économie collaborative, une réponse à part entière

Mais ces pistes tendent à montrer leurs limites dans le contexte d’une économie intégrée sur les plans européen et mondial. Face à ces enjeux, la réponse pourrait venir de « l’économie collaborative ». Extension du concept de « consommation collaborative », elle caractérise une multitude d’initiatives fondées sur la coopération entre les acteurs. Facilitée par la « troisième révolution industrielle » (Rifkin) et ses nouvelles technologies, elle renvoie à l’économie du partage (voir la Une de The Economist du 9 au 15 mars 2013)] et à des slogans tels que « je participe, donc je suis ».

L’économie collaborative, par ses fondements mêmes, implique l’existence de liens forts entre acteurs. Elle peut ainsi concourir à retisser un lien entre l’économie et les territoires. C’est en ce sens que certaines collectivités, telles que la Région Ile-de-France , ont adopté des politiques s’inscrivant dans cette logique, avec notamment trois axes de développement.

Le premier a trait à la promotion des échanges locaux. Les échanges peuvent tout d’abord être non marchands mais créateurs de richesses au sens large : c’est le sens des échanges de services entre particuliers, qu’il s’agisse des « systèmes d’échanges locaux » ou des « accorderies » . Des échanges apparentés au troc se développent également entre entreprises : les « barters », ou plateformes d’échanges inter-entreprises, peuvent favoriser la coopération et la résilience des entreprises d’un territoire. Enfin et surtout, les monnaies complémentaires locales permettent d’intéresser entreprises et consommateurs à fonctionner en circuits courts. [Le lancement du Sol Violette, à Toulouse, en constitue un exemple fréquemment cité. En accompagnant et en fédérant l’émergence de monnaies complémentaires sur un territoire, les collectivités peuvent relancer l’économie locale et responsable.

Systeme d’échange local, exemples concrets par Aujourdhui-Demain

MÊME MICHELIN…

Le second a trait aux modèles économiques des entreprises. Là encore, la coopération entre les acteurs est facteur de relocalisation et de résilience. D’une part, en « B to B », c’est-à-dire d’entreprise à entreprise, l’économie circulaire permet de connecter les productions pour que les déchets des uns soient utilisés par les autres. D’autre part, l’économie de la fonctionnalité contribue à tisser des liens plus pérennes entre le producteur et le consommateur. Ce modèle, qui privilégie la vente d’un usage à la vente d’un bien (par la location par exemple), favorise les relations économiques de long terme. En louant ses pneus, par exemple, Michelin s’engage dans une prestation plus durable que la simple vente. Dans ces deux modèles productifs, la coopération entre les acteurs permet également de réduire les déchets.

Le troisième axe a trait à l’utilisation de l’épargne. Aujourd’hui, nombre de citoyens cherchent à donner du sens à leur épargne et cherchent à ce titre des solutions d’épargne solidaire. Or, il existe de nombreuses initiatives (les CIGALES, par exemple) pour affecter ses économies à des projets locaux, porteurs de sens. Une version plus « moderne » se développe aujourd’hui à grande vitesse : le crowdfunding, forme de financement participatif qui a déjà levé plus de 6 millions d’euros en France. Le crowdfunding permet de soutenir des projets à forte utilité sociétale (commerces locaux, économie sociale et solidaire), sous des modalités diverses (exemple : don avec contrepartie), et de créer un lien durable entre épargnant et entrepreneur. Les pouvoirs publics peuvent ainsi soutenir des plateformes s’engageant dans une démarche exemplaire ou piloter la création de plateformes spécifiques (telles que « Prêt de chez moi » en Rhône-Alpes), afin de stimuler la création d’activités socialement utiles.

Inéluctable, l’ascension de l’économie collaborative pourrait ainsi être porteuse d’évolutions économiques positives sur les territoires. Tout en évitant d’adopter une approche « top-down », les pouvoirs publics ont tout intérêt à s’imprégner de ce mouvement de fond. Les politiques économiques, embourbées dans des recettes éculées, en sortiraient régénérées.