Libérer l’énergie créatrice contre la bureaucratie des organisations

Créativité et bureaucratie / compétition et coopération

L’un des problèmes, par exemple, que l’on rencontre dans
l’économie sociale et solidaire, – Et je le dis d’autant plus que je
m’en sens complètement membre, je le dis d’abord comme une
auto critique avant de l’énoncer comme une critique – c’est que
si vous prenez en quelque sorte un double axe qui est celui
d’un côté des rapports entre coopération et compétition – mais
compétition au sens dominant du terme, au sens guerrier du
terme, et pas au sens du chercher ensemble – vous avez l’axe
coopération / compétition, puis vous prenez un autre axe qui est
classique dans les collectivités humaines, qu’on peut appeler
l’axe créativité / bureaucratie.

Au croisement de ces deux axes ?

On peut sans aucune difficulté démontrer que les facteurs qui sont au croisement de ces deux axes-là, (en haut à droite) c’est-à-dire qui sont dans la
création coopérative ou dans la coopération créative, ont une
capacité dynamique infiniment supérieure à toutes les autres
familles. Et notamment, ils ont une capacité supérieure à ceux
qui sont dans l’axe, (en haut à gauche) qui est en gros l’axe de
l’économie de marché, qui est l’axe de la compétition créative.
Oui. Oui. Mais à une condition fondamentale, c’est que les
acteurs associatifs, économie sociale, solidaire, syndicats,
églises, tout ce que vous voulez, et tous ceux qui affichent ces
valeurs-là y croient suffisamment pour les pratiquer.
Mais si, comme ça se passe trop souvent, officiellement ces
acteurs qui prétendaient être là (en haut à droite) sont en réalité
là (en bas à gauche), c’est-à-dire dans de la compétition
bureaucratique, alors à ce moment-là, ils sont en situation
d’infériorité par rapport aux logiques de marché qui sont eux au
moins dans la compétition créative.

Pourquoi si peu de jeunes et de non-blancs dans les partis ?

L’une des raisons pour lesquelles il y a si peu de jeunes, si peu
de femmes, si peu de non-blancs à l’intérieur de nos réseaux
d’économie sociale et solidaire, l’une des raisons pour
lesquelles vous pouvez avoir des luttes intestines au sein des
partis politiques, au sein des syndicats, au sein des
associations qui sont des luttes absolument terribles, c’est à
cause de ce phénomène-là.

Et à ce moment-là, vous cumulez tous les inconvénients, parce
que vos valeurs affichées là, elles deviennent du même coup un
fardeau. Et vous portez vos valeurs comme des charges. Et
vous êtes fascinés par ce qui se passe là (en haut à gauche). Et à
ce moment-là, au lieu d’être dans une logique de transformation
et d’anticipation, vous êtes dans une logique de rattrapage et de
fascination de ce qui se passe dans l’économie de marché
classique.

Donc, vous voyez, l’exigence coopérative, elle suppose
effectivement que les acteurs qui se prétendent dans des
logiques coopératives soient capables de faire sur eux-mêmes
ce travail sur les processus de peur, sur les processus de
domination, et de pas considérer simplement que les processus
de compétition, de concurrence au sens guerrier du terme sont
des processus importés de l’extérieur et qu’il suffirait de faire
un cordon protecteur ou de déclencher un rapport de forces
suffisant pour s’en protéger.

« Démilitariser » le pouvoir

Non, il faut aussi être capables de travailler sur nous-mêmes. Et
du coup, et je termine sur ce point, derrière cette autre
approche de la question économique, nous voyons bien que
c’est un autre rapport au pouvoir, je l’ai dit, mais c’est aussi un
autre rapport plus fondamental encore, et plus radical à la vie
elle-même, et au temps de vie, qui est en cause.

Le rapport au pouvoir, je l’ai indiqué tout à l’heure, et l’enjeu par
exemple qui est une forme nouvelle de démocratie qu’il nous
faut mettre en ?uvre, c’est que la démocratie, si elle se borne à
démilitariser la lutte pour le pouvoir – ce qui est évidemment un
progrès – mais si elle reste dans un rapport au pouvoir qui est
sur l’axe domination / peur et si elle n’est pas capable de
changer le rapport au pouvoir pour que cet acte aille vers le
rapport coopération / création, hé bien, cette démocratie-là, elle
n’est pas capable de traiter la plupart des grands problèmes qui
sont devant nous, de l’échelle locale jusqu’à l’échelle planétaire.
(?)

Comment libérer l’énergie créatrice

Moi, je le vois, par exemple, dans les projets qu’on débat
actuellement, le projet SOL, un projet d’économie sociale et
solidaire qui a vocation à faciliter le commerce équitable,
l’agriculture biologique, l’ensemble des activités d’utilité
écologique et sociale.

Alors c’est un projet très transformateur, très subversif, et
cetera, qui d’ailleurs pourra peut-être s’appliquer sur le Nord
Pas-de-Calais puisque, en France, toute la Bretagne et l’Ile de
France, le Nord Pas-de-Calais peuvent être candidats pour une
expérimentation de ce projet … Mais on voit bien, quand on en
parle à un certain nombre de responsables de l’Economie
sociale : « Hou, là là, où est-ce que vous allez nous emmener,
avec cette affaire-là ? »

Mais on leur dit : « dites, d’où vous venez, vous ? D’où vous
venez, vous, Crédit coopératif ? D’où vous venez, Crédit Mutuel,
D’où vous venez, heu, MACIF et cetera ? Si ce n’est justement
de cette énergie transformatrice-là ? »

Et à ce moment-là la nouvelle énergie transformatrice, c’est
d’ailleurs le c?ur à mon avis d’un rapport dynamique entre
l’économie sociale et solidaire, si ils sont capables justement de
tirer le meilleur d’eux-mêmes et non pas de rentrer dans des
logiques de compétition bureaucratique, alors à ce moment-là,
vous avez cette énergie des créatifs culturels qui se met en
place.

Quand elle se met en place, vous avez à ce moment-là deux
opérations qui deviennent possibles, mais qui ne deviennent
possibles qu’à partir du moment où cette énergie créatrice et
coopérative a été « visibilisée » et a commencé à prendre
conscience de sa propre capacité.

Ces deux opérations c’est : un, toute la zone intermédiaire, très
importante, des gens, individus ou collectivités qui au fond
aimeraient bien aller dans cette direction, mais qui au fond
d’eux-mêmes pensent que la posture réaliste c’est de croire que
la vie est une jungle, que la vie est un combat, qu’on peut pas
faire grand-chose, et cetera.

Mais c’est ce groupe intermédiaire d’acteurs qui est contaminé
par mon troisième groupe d’acteurs que j’appelle les grands
malades, les grands possédés, qu’ils le soient de la richesse, du
pouvoir, de la gloire, et cetera, le groupe intermédiaire, quand
l’énergie créatrice commence à apparaître suffisamment fort, là,
la contamination elle commence à s’inverser.

Et à ce moment-là, on peut commencer à traiter le troisième
problème , le problème le plus difficile, qui est le problème des
grands malades, des grands intoxiqués, que vous trouvez dans
toutes les postures de dominance.

Alors, évidemment, là, il y a un vrai enjeu stratégique. Parce que
si vous prenez les stratégies classiques, qui sont de dire :
« Tiens, je vais dans ce parti politique, qui est censé incarner
mes idéaux, et cetera. Oui, mais si ce parti politique est devenu
une école de guerre où en fait les systèmes, les écosystèmes
émotionnels secrètent en permanence des logiques guerrières,
hé bien, vous avez vite fait de vous faire contaminer vous mêmes,
et après vous êtes pris dans le jeu des seigneurs de la
guerre à l’intérieur du parti politique.

Si inversement vous commencez à avoir cette énergie créatrice,
c’est le contraire.