Lisbonne : la crise est-elle moins pénible au soleil ?

– Regarde au pieds du pont du 25 avril !

En contrebas, mon guide pointe ce qu’il considère comme le « Portugal d’avant ». Quelques dizaines de baraquements regroupés en une petite favela, des gosses remuants qui fuient la canicule dans une eau boueuse. En surplomb, des manufactures abandonnées, cernées par des décharges sauvages. Sur la rive de Cacilhas, la cité portuaire qui fait face à Lisbonne laisse à l’abandon des entrepôts sans occupation. Un port en perte de vitesse, des commerces à l’arrêt et une population populaire au régime sec.

A côté des débarcadères où accostent les ferrys de la capitale toute proche, même la traditionnelle table à cinq euros pour une patate-sardine ne fait plus recette. Cela ne date pourtant pas d’hier. La petite industrie s’est fait la malle avant la crise de 2009, vivement concurrencée par l’intégration des nouveaux entrants de l’Union. Rien ou presque n’a pris le relais.

QUESTIONS AUTOUR D’UNE BANQUEROUTE

Comment ce pays qui semblait bénéficier à plein des effets de l’intégration économique au début des années 2000 s’en retrouve à demander au FMI l’équivalent de la moitié de son PIB ? Ou sont passées les réalisations d’un endettement public et privé qui représente 300% de la richesse nationale ? Plus qu’ailleurs, la récession a révélé les faiblesses d’une économie fragile, dopée à l’euro.
Qu’a-t-il manqué au Portugal pour être acculé à une telle banqueroute ?
Probablement l’essentiel, analyse Joao Jarvis,, économiste doctorant à Porto. «De ne pas avoir cru en notre propre avenir. Des productions banalisées, des salaires trop élevés par rapport à d’autres pays qui comme nous ont raté le virage de la qualité et de l’économie de la connaissance ».

Il ne trouve pas beaucoup de circonstances atténuantes aux majorités successives, frappées par le discrédit quand ce n’est pas le mauvais usage de l’argent public. « On dira ce qu’on voudra, mais c’est bien la pression internationale qui a fait renoncer José Socrates (1)Le précédent premier ministre socialiste à un second aéroport lisboète ou au gouffre annoncé d’une ligne à grande vitesse reliant la capitale à Madrid. Dans le même temps, on a dilapidé les fonds européens ou on les a mal utilisé en reculant devant la modernisation d’un grand port comme Sines par exemple, très en dessous de ses potentialités. Mais le plus grand échec est probablement lié à notre jeunesse, grande sacrifiée des politiques. »

DEFICIT DE FORMATION

L’OCDE évalue le nombre des détenteurs de diplômes d’enseignement secondaire à environ 20 % des Portugais entre 25 et 64 ans, contre 70 % en moyenne dans l’ensemble des pays membres. La moitié de la population active n’a pas atteint 9 années de scolarisation. Selon un récent rapport du Sénat , « ce manque de formation n’a pas été sans incidence pour les entrepreneurs au détour des années cinquante et soixante. Ceux-ci n’ont pas su réinvestir les sommes liées à un premier décollage économique »(2)Rapport d’information n° 249 -(2010-2011) de M. Jean-François HUMBERT, fait au nom de la commission des affaires européennes, déposé le 19 janvier 2011. Le taux de prélèvement obligatoire du Portugal, proche de celui de la Grèce, est près de dix points inférieur à celui de la France. « Forcément, notre système de santé et d’éducation reflètent ces choix : nous avons dépensé trop en autoroutes et insuffisamment dans les hommes ».

La grande crise fait ici davantage de ravages. Par un phénomène brutal de substitution, la proportion d’étudiants promus serveurs de bars s’est considérablement accrue depuis 2010. Les non diplômés, la grande majorité, se trouve rejetée à la plus grande périphérie du déclassement social : gareurs de voitures, vendeurs à la sauvette, survivants des allocations sociales. Ces derniers sont amicalement poussés par les associations locales à remplir les stades vidés par la crise pour ne pas peser, dit-on, sur le moral des joueurs. Un internaute du forum des « Framboètes » (3)http://www.facebook.com/groups/framboetes/?ref=ts , des français lisboètes signale : « le centre commercial Dolce Vita Tejo voit ses boutiques fermer quasi quotidiennement faute de clientèle ». Même du côté des cadres, le parfum de la dépression vire au vinaigre. Maria, diplômée du supérieur, est chargée d’immobilier d’affaires. Elle a toujours un job en phase avec son niveau de formation et s’estime privilégiée. Pourtant, son salaire majoritairement constitué d’une part variable s’est effondré depuis deux ans. Elle aussi fait plus attention qu’avant.

Dans la tempête, quelques gagnants. Une chauffeur de taxi affirme bénéficier du changement des comportements : « les jeunes font de plus en plus de covoiturage, la crise a plutôt augmenté le nombre de mes courses mais a vidé un peu les bus », lâche-t-elle dans un grand rire.

ECONOMIE A CREDIT ET CORRUPTION

Je file en taxi sur la route des plages, à quelques minutes de Lisbonne. Par la fenêtre, défilent des maisons murées, taguées à l’encre rouge d’un « Aqui podia viver gente » (Ici pourraient vivre des gens), signées par le « Bloc des gauches », coalition de la gauche radicale. Un panneau publicitaire vante les tours partiellement occupées de « la ville du futur ». Dans un café qui longe la côté toute proche de Costa da Caparica, le patron pleure l’année précédente. Aujourd’hui, les locaux délaissent la carte des poissons pour celle des crédits à la consommation, réglant sandwichs à bon marchés, remboursés sur deux ou trois ans. Le pouvoir d’achat portugais est le plus faible des pays de la zone euro mais il a été puissamment soutenu par les banques, « plus enclines à financer les ménages que les entreprises »(4)Rapport du Sénat, Janvier 2011 .

Les discussions de la clientèle, la plupart issue des classes moyennes de Lisbonne et de ses environs, évoquent à coups de « N?o faz mal » (C’est pas grave), une forme de fatalisme qui serait propre aux portugais et une corruption galopante. L’autre soir, une coupure de courant a interrompu un grand concert de fado dans l’indifférence des organisateurs. On se repasse en boucle l’histoire des trois fonctionnaires de la ville venus contrôler la conformité de travaux intérieurs d’une maison et les moyens employés pour faire passer son dossier au dessus de la pile.

« L’EFFONDREMENT DE LISBONNE »

A la une de ce magasine spécialisé dans l’immobilier, on titre sur le délabrement d’un bâtiment sur cinq et le marché délaissé par les propriétaires. A la veille des dernières municipales, les panneaux d’autorisations de rénovation ont été accrochés à la hâte à leurs fenêtres. Depuis, rien n’est venu si ce n’est les agents de la police qui sanctionnent les chantiers « illégaux » de résidents excédés par les lenteurs municipales.

Les récentes élections législatives ont porté une majorité de centre-droit au pouvoir. Cet entrepreneur expatrié d’un grand groupe approuve « les mesures qui visent à harmoniser avec la moyenne européenne les périodes d’indemnisation de chômage », c’est-à-dire en les diminuant. Il pointe également les contrats de travail qui ne sont plus résiliables après leur période d’essai, sauf en cas de licenciement collectif ou d’une « juste cause », comme autant de freins à l’embauche. La réalité est sensiblement différente. Si la législation du travail lusitanienne fait écho à une tradition protectrice de l’Etat, acquis de la « révolution des billets », elle n’a pas empêché le développement d’un marché de l’emploi le plus dual. La création des « recibos verdes » (5)Littéralement les « reçus vert », l’équivalent de nos autoentrepreneurs réservée à l’origine pour les professions libérales, sans droit aux indemnités chômage et maladie ni aux congés, est aujourd’hui souscrit par environ 20 % de la population active. L’État portugais emploie environ 140 000 personnes sous ce régime.

IMPASSE DE LA « RIGUEUR »

En focalisant sur les éléments d’équilibre budgétaire et de « fluidification » du marché du travail, les organismes internationaux prônent une cure d’austérité la plus dure depuis 1983. Elle ajoute à la difficulté de vivre de plus de 2 millions de portugais disposant de la moitié du salaire moyen et de 3% de la population qui s’approvisionne auprès des banques alimentaires. Ce faisant, les causes profondes du mal développement portugais risquent d’enrailler toute sortie du trou noir. Dans l’ancien quartier ouvrier du Bairro Alto, les cafés branchés drainent habituellement une foule jeune, bigarrée et les touristes attirés par une authenticité encore préservée. Carlo a obtenu l’équivalent du Bac et travaille comme comptable avec une paie de près de 800 euros, proche du salaire moyen.

« Si je veux reprendre mes études même sans m’arrêter de bosser, cela sera hors de prix. Qu’ont fait nos gouvernements depuis notre entrée dans l’Union ? Ils ont endetté le pays et tout cela pourquoi? Je ne peux même pas avoir accès à un diplôme pour progresser dans mon métier sauf à davantage m’endetter »

Cette inquiétude interroge aussi bien les priorités du gouvernement portugais réduit au coups de pieds de l’âne que les capacités du fonds européen de stabilité financière, jugé trop coûteux et insuffisamment doté. Cet Eté 2011 à Lisbonne, dans le haut du classement des nouveaux « spots » des capitales européennes : un peu moins de locaux, un peu plus de touristes. Encore faut-il-être prêt à les accueillir. L’objectif de réduction drastique des déficits ne laisse que peu de marge à une politique de formation, grande oubliée des deux dernières décennies.

Notes   [ + ]