Los Angeles 2035 : la voiture au point mort

La ville de Los Angeles, un des symboles du tout routier aux États-Unis, ses autoroutes à deux fois huit voies, son smog et son éternel traffic jam, réfléchit à un plan pour les vingt prochaines années, baptisé Mobility Plan 2035.

Le principe directeur de ce plan de mobilité est simple : la ville arrête de privilégier la voiture et (re)donne de la place aux piétons, aux vélos, aux bus ; bref, aux moyens de déplacement doux ou actifs et aux transports collectifs. Rien de complètement dingue non plus n’est prévu : création de voies de bus, de pistes cyclables, prise en compte des déplacements piétons dans un souci de dynamisme du commerce local et des activités de quartier.

Ce plan ne tombe pas du ciel

L’État de Californie a adopté en 2008 le principe du Complete Streets, qui demande aux collectivités locales d’agir pour un réseau de transports multimodal et équilibré, répondant aux besoins de tous les usagers des rues, des routes, des autoroutes, de manière à inclure les automobilistes, les piétons, les cyclistes, les enfants, les personnes à mobilité réduite (PMR), les personnes âgées, les livreurs et les usagers des transports publics, d’une manière adaptée aux contextes urbains, semi-urbains ou ruraux (traduction approximative).

La Ville de Los Angeles a décidé d’appliquer la notion de Complete Streets à sa sauce urbaine. C’est-à-dire en inversant la priorité entre les usagers de l’espace public : la voiture était au centre des réflexions, c’est désormais le piéton. Le plan a été voté au conseil municipal par 12 voix contre 2, une majorité politique confortable qui témoigne de l’évolution des mentalités californiennes sur le sujet.

Voici la traduction de l’introduction et des buts de ce plan qui devrait redessiner la mégapole pour le siècle. Vous y verrez beaucoup de points communs avec des questionnements parisiens et plus généralement européens, et des points exotiques tant la configuration des villes sont différentes entre les deux continents.

Initiatives stratégiques clés

J’ai sélectionné les plus parlantes. Entre parenthèses après certains points, une explication de ma part.

• Poser les fondations d’un réseau de Complete Streets et établir un nouveau standard de conception des rues qui permettront des déplacements sûrs et efficaces pour les piétons (surtout les personnes vulnérables comme les personnes âgées, les enfants et les PMR), les cyclistes, les usagers des transports en commun, ainsi que les conducteurs de voitures ou de camions.
• Prendre en considération le lien fort entre utilisation des terrains et les besoins en transports. (En clair, arrêter le zonage et la mono culture urbaine avec des zones commerciales d’un côté et des zones résidentielles de l’autre, le tout relié uniquement en voitures, avec immenses parkings afférents.)
Promouvoir les connexions « premier kilomètre – dernier kilomètre ». (Un enjeu qui concerne la façon de relier les transports de grande capacité aux réseaux locaux, pour éviter de prendre sa voiture parce qu’un métro est trop loin ou inaccessible.)
Augmenter l’utilisation des nouvelles technologies (applications, information en temps réel) et l’orientation pour augmenter la connaissance et l’accès aux options de parking et de multimodalité des déplacements (autopartage, vélos en libre-service, covoiturage, bus et métro, RER, marche, vélo et voiture individuelle).
Augmenter le rôle des rues comme un espace public. (L’espace dévolu aux voitures a provoqué la fuite des piétons et donc des espaces en communs dans la ville, où plus personne ne stationne ni ne se rencontre. Rendre de l’espace aux piétons, c’est rendre de l’espace aux loisirs dans la rue, aux rencontres ; c’est renforcer la convivialité.)

Six objectifs

Le plan est ensuite traduit en six objectifs, chacun décliné avec une stratégie propre. Si ce plan ne faisait pas l’objet d’un document très détaillé de 180 pages, tout cela pourrait passer pour des vœux pieux, mais ce n’est pas le cas, même si le vocabulaire n’échappe pas à une certaine langue de bois :

1. « La sécurité avant tout
2. Des infrastructures de classe mondiale
3. Un accès garanti à tous les Angelenos
4. Les choix sont concertés, communiqués et diffusés
5. Un environnement propre
6. Des investissements intelligents »

Un plan timide mais un engagement du maire

Toutefois, la déclinaison locale de Streetblogs pour LA (un réseau de blogs sur les transports urbains aux États-Unis) n’est pas enthousiaste et regrette l’utilisation du conditionnel et de mots faibles, qui n’engageront jamais juridiquement la collectivité à appliquer ce qui figure dans le plan. Surtout que les auteurs comparent avec le vocabulaire d’un plan pour les autoroutes sorti en 1999, avec uniquement de l’indicatif et des directives beaucoup plus précises.

Un article plus récent met l’accent sur l’engagement malgré tout réel du maire de Los Angeles, Eric Garcetti, et sur l’intérêt national qui est porté à ce plan.

« Le vieux modèle du tout automobile, avec le zonage de quartiers dédiés à une tâche unique, s’étiole actuellement, que nous le voulions ou non, a dit M. Garcetti. Nous devons tendre vers des quartiers plus autosuffisants. Les gens veulent pouvoir marcher, pédaler ou prendre un bus pour aller voir un film. […]
Le paysage urbain change déjà. M. Garcetti s’est rendu récemment à East Los Angeles pour y signer une directive fixant l’objectif zéro mort de la route d’ici à 10 ans. Des feux tricolores ont été ajoutés dans les rues derrière lui, des courbes améliorées, et une plus grande sévérité sur les vitesses limites a été promise pour toute la ville. »

Los Angeles part de loin, 80 % des déplacements domicile-travail se font encore en voiture. Mais des progrès sont observés, comme l’augmentation de 56 % de travailleurs à vélo entre 2000 et 2010 ou encore la planification ou la réalisation actuelle de cinq nouvelles lignes de métro. Bien évidemment, la version locale de 40 millions d’automobilistes, pompeusement appelée Fix the City, veut attaquer le plan devant les tribunaux. Espérons que ces adeptes du vroum-vroum n’obtiendront pas gain de cause, malgré des victoires obtenues dans le passé contre des petits projets « anti-voitures ».

Un article de Streetsblog moque cette association. Fix the City se plaint en effet des « voleurs de voies » que seraient les cyclistes et les bus, des oisifs qui empêcheraient les « vrais » travailleurs d’accomplir leur devoir. La même antienne est connue en France où chaque projet de limitation de l’espace automobile est conspuée par le lobby automobile et ses relais, au nom des « travailleurs », comme si les usagers des transports en commun partaient en vacances tous les matins.

Streetsblog rappelle d’ailleurs fort justement que les personnes qui se déplacent le moins, et sont donc les plus susceptibles de profiter des futurs aménagements piétons, cyclistes ou bus, sont les résidents les moins fortunés. Ces mêmes résidents sont aussi les plus victimes des commuters qui ne font que passer à grande vitesse, polluent et même tuent. Certains carrefours sont le théâtre d’un accident mortel par mois.

On le voit, l’enjeu dépasse la simple considération de lutte contre la pollution pour redessiner la ville tentaculaire de Los Angeles. Reste à savoir si cela se fera au détriment des populations les plus pauvres et les plus fragiles, c’est-à-dire si le social sera pris en compte pour éviter une gentrification violente comme c’est le cas à San Francisco par exemple.

Retrouvez les chroniques d’Adrien Saumier sur son blog