Redonner vie aux cours d’eau urbains

Enfouie sous du béton puis sous une autoroute urbaine à plusieurs
niveaux entre 1950 et 1976, la Cheonggyecheon n’a pu revoir la lumière
du jour qu’au début des années 2000, sous l’impulsion du maire de
Séoul entre 2002 et 2006, actuel président de la république coréenne,
M. Lee Myung-bak.

Selon la Wikipedia anglaise, la rivière est revenue à la vie en 2005. Outre l’amélioration de la qualité de vie sur les rives, la résurrection de ce petit torrent s’est accompagné d’une réintroduction de la nature en ville. Car les Coréens ne se sont pas contentés de mettre un cours d’eau encadré par des rives en béton. Il y a du béton, des chutes artificielles mais également beaucoup de verdures, de parcs…

La température moyenne des abords de la rivière aurait baissé de 3,6 °C, quant à la qualité de l’air, elle s’est grandement améliorée. Au rayon urbanisme, le projet a également permis de relayer 2 parties de la ville que l’évolution de la ville avait séparé.

Du côté des moins, le coût du projet, évidemment. Le budget aurait explosé par rapport aux prévisions, pour atteindre l’équivalent de 281 millions de dollars. Ã quoi il faut ajouter 1,2 milliard de dollars pour continuer les abords de la rivière. Le coût semble être une des principales critiques des associations environnementales coréennes, en plus de n’être qu’un projet symbolique. Dernière précision en forme de critique : une pompe est nécessaire pour alimenter la rivière de 120 000 tonnes d’eau par jour.

On fait la même chose pour la Bièvre ?

Il faut savoir que recouvrir tout espace libre de routes n’était pas la mode uniquement en Corée, si l’on en croit le plan Pompidou pour faire de Paris une ville digne du 20e siècle. Les Parisiens l’ont échappé belle.

Certes, la Bièvre n’a pas été victime du bétonnage des années ’60. Elle était déjà bien mal en point dans Paris intra-muros et il semble complexe, voire impossible, de la réhabiliter dans les rues de Paris. Néanmoins c’est un projet qui a été envisagé dans un rapport du l’IAU de 2003, intitulé Restauration et aménagement de la Bièvre dans Paris.

Extrait de l’introduction :

En banlieue, elle coule sous des dalles de béton, installées au cours de la première moitié du XXe siècle. À Paris, son lit lui-même a disparu presque partout entre la fin du XIXe et le début du XXe. Ses eaux ont été conduites dans le grand collecteur de la rive gauche, puis dans des déversoirs qui les rejettent en Seine avant même d’entrer dans Paris.

La renaissance de la Bièvre, de la source au confluent, est donc un projet d’envergure régionale, mettant en jeu de nombreux partenaires et posant des problèmes très contrastées : préservation à l’amont, réouverture en banlieue, restauration à Paris.

De son côté, la Ville de Paris a identifié trois sites possibles de réouverture sur son territoire et proposé un système hydraulique permettant d’utiliser une partie de l’eau de la Bièvre.

Des hurluberlus ont donc imaginé, au même moment en Île-de-France et à Séoul, redonner vie à un cours d’eau transformé en égout souterrain depuis plusieurs dizaines d’années. Cela s’est traduit de 2 manières différentes. En France, la Bièvre a été classée dans sa partie rurale ; en Corée du Sud, la Cheonggyecheon a revivifié un quartier entier de la capitale.

Plus largement, la préservation des cours d’eau et des zones humides, y compris en milieu urbain, doit être systématiquement envisagée dans les réflexions sur l’urbanisme en ce qu’elle permet une amélioration de la qualité de vie mais également une préservation de la biodiversité, un rapport plus direct des urbains avec la nature et, finalement, une beauté gratuite sans cesse renouvelée.


Article publié initialement sur le blog d’Adrien Saumier et légèrement remanié.

Emploi : l’illusion régressive

L’on sait pourtant que les délocalisations réelles ne représentent, selon l’Insee, que 13.500 emplois par an en France entre 1990 et 2001, à comparer par exemple centaines de milliers de créations nettes sur la période.

Pourtant, le nombre d’emplois industriels ne cesse de baisser en France : délocalisations, donc, mais aussi externalisations (transformation d’emplois classés dans l’industrie en emplois classés dans les services), restructurations internes (amélioration de la productivité ou pertes de parts de marché), faillites?Le commerce international n’y est pas pour rien, loin de là. Mais il n’est pas pour rien non plus dans la baisse des prix des biens de consommation, qui nous permet d’accéder à plus de services, donc de développer ce secteur. En achetant aujourd’hui trois chemises fabriquées en Asie au lieu d’une faite en France il y a 40 ans, on supprime un emploi industriel en France, mais on crée en même temps un emploi dans la distribution? et trois en Asie. Le raisonnement sera le même pour un appel dans un call-center marocain ou pour un lecteur de DVD à 50 ? au lieu d’un magnétoscope à 150 ?, qui laisse 100 ? disponibles pour les loisirs?

Du point de vue macroéconomique, nous bénéficions donc de la globalisation des marchés : nous avons plein de chemises à la mode que nous ne prenons plus la peine de repriser, nous travaillons globalement plus dans les services (souvent préférables à l’industrie), et nous contribuons à créer des emplois dans les pays émergents. Revers de la médaille, tout ça fait une belle jambe à la couturière française qui s’est fait licencier, que ce soit pour cause de délocalisation ou de faillite : ce sont des bassins d’emplois entiers qui sont aujourd’hui dans l’impasse. Qui plus est, la mondialisation des échanges est fortement génératrice de pollution, de gaspillage et d’effet de serre.

Elever des barrières protectionnistes n’aurait pas de sens : autour de la France, elles supposeraient la fin de l’idée européenne et à terme une économie dégradée ; autour de l’Europe, elles n’empêcheraient pas l’électroménager courant de faire des milliers de kilomètres en camion et ne feraient pas revenir l’industrie textile. Pourtant, continuer la fuite en avant sans se soucier des dégâts écologiques et sociaux n’aurait pas plus de sens.

Des pistes existent, comme l’encouragement à la responsabilité sociale des entreprises, afin, notamment, de concourir à faire respecter partout dans le monde un droit du travail minimal, comme la compensation de la baisse des charges salariales par une hausse de la TVA, qui s’applique aussi aux importations, comme la relance de la recherche ou la création de vrais pôles de compétitivité (donc, pas 67), ou encore comme une taxation du transport en soi, y compris destinée à anticiper la hausse inévitable du prix du pétrole. Des pistes à moyen/long terme, mais pas de solution miracle. Des pistes qui passeront plus par la création d’une vraie organisation mondiale du commerce que par la destruction de l’OMC. Pour la gauche, c’est certes un moindre confort intellectuel de ne plus avoir d’ennemi oppresseur à abattre pour tout résoudre, mais c’est aussi une vertu de l’écologie, que de ne pas confondre objectifs politiques et communication, et communication et démagogie?

Arnaud Baumgartner (*) est haut fonctionnaire.
(*) Pseudonyme