Marine Le Pen : le troisième homme


N’avez vous pas sous estimé comme beaucoup la montée en puissance du FN qui semble s’installer à un haut niveau dans le paysage politique?

Bien sûr, mais tout dépend de quoi on parle. Après plus d’un an de campagne ininterrompue (en interne, notamment, avec force apparitions médiatiques), Marine Le Pen apparaissait comme la grande surprise de la prochaine échéance. Le score qui était redouté, depuis le printemps dernier et auquel les sondages donnaient la primeur, c’est celui qui aurait permis à la nouvelle présidente du FN de figurer au second tour. Certains donnaient déjà à voir un score autour de 20%, tandis que le président sortant était encore évaluée autour de 21 à 24%. La grande question était celle de la possibilité d’un 21 avril inversé (FN-PS au second tour). C’est surtout contre cela que je parlais de circonstances différentes pour 2012 et que je relativisais le storytelling écrit d’avance de l’époque : on a vu que d’autres événements ont pris corps durant la campagne, la montée de Bayrou d’abord, puis celle de Mélenchon.

Mais une fois ces précautions autour d’un retour du 21 avril écartées, on doit bien admettre qu’il y a une progression du vote Le Pen, à la fois en nombre de voix et en pourcentage. Pour autant, cela n’a rien de très étonnant, et je dirais même que plusieurs éléments qui concourent à cette progression étaient prévisibles : le poids des déçus du sarkozysme de 2007, la monté des thèmes sécuritaires et anti-immigrés dans le discours du pouvoir…

Il y a un problème de tempo dans l’évaluation du vote Le Pen, entre l’été dernier et aujourd’hui, après le premier tour. Je concède bien volontiers que je n’avais pas forcément imaginé que la campagne verrait un renversement aussi fort entre l’électorat Bayrou de 2007 et celui de Marine Le Pen, par exemple. «Marine Le Pen a réussi à apparaître comme la principale alternative à Nicolas Sarkozy cette fois.» C’était François Bayrou la fois dernière. Les proportions se sont inversées. Le vote de refus (ou « d’alarme ») face aux grands partis en lice est à peu près au même niveau qu’en 2007.

Et Marine Le Pen a réussi à en attirer plus que son père.

Par ailleurs, le score ? et l’électorat potentiel – est aussi très fortement influencé par les sondages eux-mêmes, qui avaient propulsé Le Pen à près de 20 % à l’automne, avant de la faire baisser à 14 % à quelques jours du scrutin. Si les sondages l’avaient évalué à 20%, elle aurait peut-être fait beaucoup moins. Une campagne est une histoire complexe, un jeu entre des sondages, un public de pus en plus « stratège » et des candidats qui doivent jouer sur plusieurs registres à la fois. Marne Le Pen a rempli cette attente, en ouvrant de nouveaux champs, à destination de publics nouveaux. Elle récupère l’aura et le style paternel, mais elle est de plus en plus « national-populiste », capable d’attirer un électorat composite, qui voit en elle une candidate « proche d’eux »?

N’assiste-t-on pas avec Marine Le Pen à l’expression d’une France peu médiatique, perdante de la mondialisation et sous traitée par les instituts de sondage et les sociologues ?

Oui, c’est d’ailleurs un des problèmes de cette progression, en dehors des radars d’un certain nombre d’instituts et de médias. Mais par contre, les ferments qui ont mené une partie de la classe moyenne précarisée et éloignée des centres villes à se tourner vers le vote FN sont connus depuis plus de trente ans. Il y a une littérature scientifique considérable sur ces sujets. C’est aussi une insécurité culturelle et sociale, qui mène à cette attitude de rejet des élites, des politiques traditionnels. Ce que j’appelle une tentative de rénovation d’un « honneur ethnique », qui touche de nombreux électeurs qui se sentent déclassés, voire abandonnés, dans une Europe qui se perçoit elle-même comme en déclin dans la mondialisation.

On trouve ces populations en dehors des métropoles, surtout. En France aussi, l’idée selon laquelle la périurbanisation et le développement de cités pavillonnaires implique des évolutions électorales n’est pas neuve. Mais elle n’est pas devenue une évidence pour tout le monde, ni un axe principal pour nombre de partis politiques. C’est ce que regrette quelqu’un comme Christophe Guilly ([Auteur de « Fractures françaises »)], qui reprend les travaux de plusieurs sociologues sous un angle plus « géographique ». Il n’y a pas vraiment de nouveauté, mais un approfondissement dans la connaissance de ce déclassement qui mène à une attitude politique en progression dans de nombreux pays d’Europe, qui se vivent comme d’anciens pays riches en passe de perdre leur place.

Marine Le Pen semble préparer dés l’annonce des résultats l’échéance de 2017. Doit-on s’attendre dans ce laps de temps à un phénomène de « décomposition/recomposition » des droites ?

C’est l’objectif du FN depuis Bruno Mégret, repris par Marine Le Pen depuis des années.

En cela, elle ne fait qu’appliquer une stratégie qui date des années 90, avec son style de fille du Chef, un peu moins agressive et rénovant la façade du parti. Au fond, la véritable question depuis des années, c’est de savoir si le sarkozysme pouvait réussir à préempter cet électorat potentiel ? ce que beaucoup pensaient après 2007 -, ou si Marine Le Pen parviendra à incarner une alternative crédible à cette droite UMP la plus dure, attirant ainsi les voix de nombreux déçus du sarkozysme et forçant ainsi des élus UMP à nouer des alliances, voire à rejoindre un rassemblement nouveau, sorte de nouvelle droite « patriote ». Et la façon dont Nicolas Sarkozy a ouvert les vannes de la lepénisation ces dernières années (et ces dernières semaines encore plus) va sans doute poser un vrai problème à l’UMP et à la droite. L’explosion pourrait être rapide. Pour le plus grand bénéfice de la présidente du FN.