Maroc : à Rabat-La-Joie, qu’importe le résultat

A force de meetings à l’américaine et de campagnes virales, ils bousculent résolument leurs institutions. A quelques coups tordus près. A Fès, on a pris la main dans le sac quelques notables sur le point d’acheter des paquets de voix auprès des nombreux citoyens en hères([ Quotidien Le Matin, 23 novembre 2011)]. On évoque à demi-mot les voitures qui emmènent les «?hésitants?» aux bureaux de vote. Mais cette campagne aura davantage été marquée par les premiers débats télévisés et des cortèges de militants vantant leurs champions dans une capitale jonchée de tracts aux logos très imagés.

Avec près de 40% d’analphabètes dont une majorité de femmes, le matériel du candidat doit être explicite et aller à l’essentiel: ainsi tel parti prônant la modernité a pour emblème un tracteur, dessin qui figurera sur le bulletin de vote, à côté des pictogrammes des autres partis et qui sera coché ou non par le votant. Tel autre parti a pour symbole une poignée de mains. On trouve également la rose socialiste. Sur les affiches, les besoins de renouvellement, de lutte contre la corruption et de redistribution sont le plus souvent évoqués.

ANCIENS CONTRE NOUVEAUX

Cependant, les vraies lignes de clivages dépassent l’antagonisme droite/gauche largement éludé par rapport à l’opposition entre les «?anciens?», ceux de l’ancien système, et les «?nouveaux?» ou plutôt ceux qui se présentent comme tels. Revêtus de leurs habits pas tout à fait neuf (ils participent aux élections depuis 1997), les islamistes du PJD jouent sur cet axe en multipliant les appels du pied vers la bourgeoisie et la communauté financière pourtant peu courtisés jusqu’alors. Pour contrecarrer leur poussée annoncée, une coalition dite du G8 regroupant des modérés est conduite part un technicien, l’actuel Ministre des Finances. La gauche, dispersée, se retrouve en partie dans la Koutla qui a participé au pouvoir. Au moins trente partis sont dans la course. Pas évident pour les citoyens-novices de cette jeune démocratie.

La nouvelle majorité sera forcément le fruit d’une large coalition. Le Roi quant à lui, figure de consensus national, jouera toujours un rôle central dans les politiques publiques, développant des Plans thématiques : littoral, énergies renouvelables, infrastructures….

L’édito du magazine «? Telquel », dénonce la censure sous forme de pressions par un groupe de conservateurs contre un film marocain décrivant les moeurs sociales de façon trop crue, alors même que «?l’Etat policier?» a laissé le film sortir. D’un côté de la rue, le Cinéma Royal de Rabat dont la devanture montre l’affiche du décapant «?La source des femmes?» de Radu Mihaileanu. De l’autre la mosquée où un groupe de religieux prie à l’appel du muezzin. Le Maroc trace sa voie au rythme d’un incessant balancement. Les vagues de la Révolution Tranquille onduleront encore longtemps.

L’aube de la démocratie marocaine a déjà un parfum de désenchantement. Pour une cliente habituée d’un grand café chic du quartier des ministères de Rabat: «?Le PJD, c’est les islamistes, et pour moi c’est walou?». Quant à ce chauffeur de taxi, il se décidera ou pas selon l’humeur du moment. Un retraité qui a vécu pas mal d’années en France exulte et commente le processus en cours : «?nous sommes joyeux comme si nous n’étions pas tout à fait murs mais il faut nous laisser du temps!?». Apostrophes dans les cafés où sans raison, parce qu’on est français, un marocain de but en blanc vous parle de cette élection. Rabat étourdie, inhale sa première bouffée de démocratie. Au soir d’une participation inédite, qu’importe le résultat, c’était Rabat-La-Joie.