Paris 11ème : initiative culturelle solidaire cherche mariage avec Boulevard Richard Lenoir

Avec les évènements tragiques qui ont notamment touché le 11e arrondissement, le besoin de se retrouver, la logique de solidarité et de proximité se voient renforcés.
Ainsi une nouvelle dynamique sociale poussée par des initiatives locales et privées tendent à recréer et soutenir le lien social entre les citoyens du quartier.

L’association Le Carillon, par exemple, travaille sur le lien avec les personnes sans-abris et leur environnement quotidien, les commerçants et les habitants du 11éme.
Son fonctionnement est simple. Faire appel aux résidents et consommateurs locaux afin de fédérer au sein d’un réseau, des commerçants qui s’engagent à offrir aux personnes vivant dans la rue des services essentiels et qui ne coûtent rien ou presque. Il s’agit de remettre les commerçants et les particuliers consommateurs au milieu des interactions avec les plus défavorisés du quartier. Plus de 500 services ont ainsi été rendus depuis le début de l’année allant de la recharge gratuite de téléphone, à la pause café ou sandwich offerts, etc..

« Les commerçants sont bienveillants. Le tissu social, assez dense. Ils se connaissent. Donc l’effet bouche-à-oreille a été rapide, et le lien social se renforce même entre eux »

Louis-Xavier Leca, fondateur de l’association Le Carillon

Charly Hanafy, gérant de la poissonnerie Lacroix, rue Oberkampf, a été le premier à avoir rejoint le réseau. Depuis la mise en place du projet en novembre dernier, le réseau compte actuellement 64 commerçants, animé par une vingtaine de parisiens bénévoles. Les évènements mensuels organisés par l’association sont l’occasion de réunir les acteurs du quartier autour « d’apéro solidaires » permettant à chacun de mieux connaître son voisin, qu’il soit résident, commerçant, vivant dans la rue ou associatif.

VINAIGRETTE POUR FAIRE PRENDRE LA MAYONNAISE

C’est également la volonté du projet « Vinaigrette », toujours à l’initiative du terrain. Il se déroulera ce 25 septembre prochain. C’est un événement associatif, ouvert et populaire. Une émulsion gastronomique, artistique et musicale autour des valeurs chères au quartier : localité, écologie, mixité, fête, partage, rassemblement, solidarité, durabilité.

Fédérer les associations, riverains et commerçants du quartier en déclinant expositions, espaces ludiques pour enfants, promenade et dégustations « locales » autour d’un pique-nique préparé par les commerçants et restaurateurs de l’arrondissement, voilà pour le menu. Ces derniers sont appelés à mitonner des dégustations froides pour illustrer son artisanat ou sa créativité, pour un prix moyen de 5 euros par préparation. Parrainé par une exposition photographique de Sebastiao Salgado, l’événement sera dynamisé par des animations musicales, des conférences et workshops sur les thèmes de la durabilité, localité, solidarité…

« Vinaigrette » est prévu sur le site du boulevard Richard Lenoir pour son tronçon compris entre les rues Oberkampf et Jean-Pierre Timbaud. Un pan de cet espace public qui peine à faire du lien par lui-même.

Nous avons interrogé David Belliard, conseiller de Paris et élu de cet arrondissement sur ce qu’il pense de ce type de dynamique. Issue du terrain, elle bouscule les politiques publiques au sens traditionnel.

A Paris onzième, le quartier du square Gardette/St-Ambroise, a longtemps été à la peine. Jusqu’à ce que la SEMAEST relance une dynamique locale. Et puis, les attentats de « Charlie Hebdo » et ceux de novembre dernier, tous à proximité. Quel regard portez-vous sur le fait que des commerçants aient ressentis ce besoin de se mobiliser pour leur quartier…dans des initiatives pas spécifiquement commerciales, telle que LE CARILLON à destination des personnes SDF.

Cette mobilisation, c’est l’une des expressions de la réaction exemplaire des habitantes et des habitants des quartiers et arrondissements qui ont été touchés par les attentats. Là où on aurait pu craindre une attitude de repli sur soi et de défiance, on constate, tout au contraire, une volonté décuplée de retrouver le lien, le dialogue, la solidarité, la gratuité. A l’épicentre des tueries qui ont secoué notre ville, des hommes et des femmes ont décidé de reprendre en main une partie de ce qui fait leur destinée collective.

David Belliard, coprésident du Groupe écologiste de Paris

David Belliard, coprésident du Groupe écologiste de Paris

Cette réappropriation n’est pas uniquement l’apanage des associations traditionnelles que nous avons l’habitude de voir sur le terrain. Si ces dernières sont toujours présentes, bien sûr, elles ont été rejointes par des collectifs, des anonymes, ou, comme c’est le cas pour le quartier du square Gardette / Saint Ambroise, des commerçants dont la mobilisation va bien au-delà du seul caractère commercial. Et pour cause, les commerçants, ce sont aussi des citoyennes et des citoyens, et ce sont ces valeurs autour de la citoyenneté (de respect, d’inclusion, d’échanges…) qu’il s’agit ici de retrouver. Car toutes les initiatives que nous constatons dans l’arrondissement suite aux attentats concordent « naturellement » vers un objectif : une volonté partagée de refaire du lien. Et avec raison ! Ces attentats sont aussi l’une des conséquences du délitement social et d’un individualisme concurrentiel forcené, qui aboutit au rejet de l’autre et, au final, à la violence. Ces actions citoyennes et associatives une réponse positive et humaniste à ce constat.

N’est-ce pas une aubaine que des personnes privées prennent le relais de l’initiative publique au temps de la rareté budgétaire…

Certains pensent l’action publique comme, au mieux, indépendante de la société civile ou, au pire, en opposition. C’est une vision datée. Lorsqu’on monte des projets fédérateurs et porteurs de valeurs positives comme celles portées par la Vinaigrette, nous devons au contraire penser les complémentarités, valoriser les initiatives privées, utiliser et soutenir la mobilisation des ressources, humaines et financières, privées et publiques. Toutefois, il faut évidemment rester très attentif à ce que les pouvoirs publics ne voient pas dans l’initiative privée aune aubaine pour se désengager. Ces initiatives privées ne signent pas un solde de tout compte ! Au contraire, elles doivent inciter à amplifier le travail, ensemble, pouvoirs publics et « société civile ».

En même temps, le collectif dans cet événement le porte de la conception jusqu’à des éléments très concrets de sa mise en œuvre tout en développant un regard critique sur l’espace public. N’est-ce-pas une forme de retour de « la maitrise d’usage », autrement dit une remontée « du bas vers le haut » de l’aménagement (fut il temporaire) d’une des plus grande promenade parisienne. Qu’est ce que cela vous inspire en terme de politique publique.

Les attentats ont été pour l’arrondissement une sorte de catalyseur de ce que nous constatons sous forme plus ou moins diffuse depuis plusieurs années, avec la volonté de retrouver le lien et des relations gratuites, d’engager le collectif vers la transformation des modes de consommation et de production plus écologique, de réappropriation de son destin et des politiques publiques. Le désintérêt des gens pour l’action politique traditionnelle ne se traduit pas – du moins pour une partie de la population – par un désintérêt pour l’action collective. Bien au contraire, la volonté est forte pour beaucoup de reprendre le pouvoir sur les politiques menées, hors des cadres formatés et traditionnels. On le voit à Paris – où, c’est vrai, la sociologie des habitant-es, est spécifique, mais aussi partout ailleurs, en témoignent les mobilisations contre les grands projets comme à Notre-Dame-Des-Landes. Les initiatives post-attentats dans notre arrondissement sont des illustrations concrètes de ce mouvement. Ce dernier interroge en profondeur la démocratie représentative, qui instaure de facto une sorte de dessaisissement du pouvoir citoyen pendant toute la durée du mandat, mais aussi des formes institutionnelles de démocratie participative. Les concertations avant les projets se résument souvent à des séances d’information, les conseils de quartiers, peu ouverts, doivent être repensés, et le budget participatif, s’il montre l’émergence de projets vraiment intéressants, est une avancée encore trop timide.

Les pouvoirs publics doivent se reconfigurer en profondeur pour permettre de co-construire véritablement des politiques publiques avec l’ensemble des parties-prenantes.

C’est la fin d’un mouvement « haut vers le bas » pour des processus beaucoup plus complexes qu’on pourrait résumer par l’expression « des bas vers le haut ». Cela implique un travail sur le long terme, pour faire confiance et permettre des partages de responsabilité. Je ne parle évidemment pas là d’externalisation des missions publiques à quelques structures privées, mais bien de partager les responsabilités de qui relève de la gestion des biens communs. Cela implique aussi un changement du paradigme de la gestion publique, qui doit s’orienter vers le partage, la reconnaissance de l’expertise citoyenne, la transparence de l’information… Ce changement ne pourra se faire que si les responsables politiques traditionnels font leur révolution. En un mot, ce changement profond ne pourra se faire que si la classe politique se renouvèle en profondeur, et s’ouvre à des personnalités et des parcours plus aptes à animer cette nouvelle, et au combien essentielle, complexité démocratique.

Le Facebook du Carillon

Le facebook Vinaigrette

Entretien audio : Jean-Marc Pasquet et Nathalie Tiennot.