Peut-on « prévoir » l’avenir ?

Vision d’avenir

Peut-on prévoir l’avenir ? On a longtemps cru que la complexité était la principale cause de l’imprédictibilité du monde. L’astronome et mathématicien, Pierre-Simon de Laplace (1749-1827) dans Essai philosophique sur les probabilités (1814), avançait le raisonnement suivant : « Nous devons envisager l’état présent de l’univers comme l’effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir, comme le passé, serait présent à ses yeux. ».

L’hypothèse du déterminisme universel, qui a en large partie gouverné la science jusqu’au XIXe siècle, a été depuis remise en cause par la physique quantique et, plus précisément, par le fameux principe d’incertitude d’Heisenberg (1927) qui implique l’impossibilité de connaître avec une infinie précision la position et la vitesse d’une particule. Le déterminisme universel n’est qu’une hypothèse qui n’est concevable ni du fait du caractère non mesurable d’un certain nombre de phénomènes, ni de l’identification des causes. Il ne reste envisageable que dans une modélisation mathématique théorique. On ne saurait caractériser l’ensemble des variables d’état trop nombreuses pour être toutes mesurées et parfois inaccessibles, et leur interaction pour prédire l’avenir, même jusqu’en 2012 ! L’humanité ne pourrait donc avoir une vision correcte de son avenir pour éviter les décisions et les choix qui peuvent le compromettre ? Pourtant, si on connaît des lois prédictives, il semble qu’on puisse faire des déductions qui conduisent à des prédictions.

Ce fut une surprise lorsqu’on s’aperçut à la fin du XIXe siècle qu’une dynamique d’une grande complexité pouvait résulter d’un système simple possédant un « très petit nombre de degrés de liberté ». C’est la base de la théorie du chaos selon laquelle des causes identiques peuvent dans certains cas produire des effets divergents. Un système peut sembler non « prédictible », et révéler un ordre caché sous le désordre apparent. Au déterminisme qui touche toutes les sciences se substitue une probabilité. C’est bien dans cette brèche de complexité et d’incertitude que s’engouffrent beaucoup de sceptiques du réchauffement climatique et où s’égare la vision d’avenir de notre monde.

L’effet Veblen

En 1972, le météorologue Edward Lorenz fit une conférence à l’American Association for the Advancement of Science (AAAS) intitulée : « Prédictibilité : le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? » (« Predictability : Does the Flap of a Butterfly’s Wings in Brazil Set Off a Tornado in Texas ? ») repris depuis comme : « Le simple battement d’ailes d’un papillon peut-il déclencher une tornade à l’autre bout du monde ? » Bien sûr, il n’en est rien, car ajoutait Lorenz, « si un seul battement d’ailes d’un papillon peut avoir pour effet le déclenchement d’une tornade, alors, qu’en est-il de tous les battements des millions d’autres papillons qui vécurent avant lui », sans parler des activités innombrables de toutes les autres créatures depuis la nuit des temps !

Comme chacun sait, le papillon est le produit d’une métamorphose, évolution chère à Edgard Morin. Dans l’article « Changer le rapport de l’homme à la nature n’est qu’un début » paru dans l’édition du journal Le Monde datée du 13 juin 2009, le sociologue écrivait : « Et s’il est vrai que le cours de notre civilisation, devenue mondialisée, conduit à l’abîme et qu’il nous faut changer de voie, toutes ces voies nouvelles devraient pouvoir converger pour constituer une grande voie qui conduirait mieux qu’à une révolution, à une métamorphose. Car, quand un système n’est pas capable de traiter ses problèmes vitaux, soit il se désintègre, soit il produit un méta-système plus riche, capable de les traiter : il se métamorphose. »

Bien Avant « l’effet papillon » il y eut « l’effet Veblen ». Vers la fin du XIXe siècle, avant que Pierre Bourdieu ? et d’autres ? ne s’intéresse aux choix de consommation qui nous distinguent, l’économiste et sociologue américain Thorstein Veblen (1857-1929), dans Théorie de la classe de loisir (1889), a montré que par effet de snobisme (le mot n’existait pas encore) la « consommation ostentatoire » d’une élite, et les gaspillages qu’elle engendre, freine les prises de conscience et les décisions nécessaires et salutaires à l’organisation plus juste de la société, car elle entraîne la population à sa suite, qui en singeant les comportements de ce modèle en amplifie les effets.
Alors, en ce cas, une question toujours actuelle se pose : faut-il « sauver les riches ?»

? Bernard Bourdeix pour les éditions Fetjaine groupe La Martinière. Toute reproduction même partielle est interdite. Extrait publié par Novo-Ideo.org en accord avec l’auteur.