Pour une mesure de la « performance économique globale » de l’entreprise

Benjamin Bibas, co-fondateur de Radiofonies Europe

Depuis bientôt quatre ans, l’association Radiofonies Europe entretient une activité commerciale de communication institutionnelle, dont la marge est réinvestie dans le véritable objet de l’association : la production – structurellement déficitaire – de formes documentaires, notamment radiophoniques et vidéo.

Bénéfice net de l’opération sur trois ans : 3 000 euros seulement. Mais une production documentaire qui étaye et enrichit la production publique, et une trésorerie qui soutient des projets profitant à des acteurs économiquement démunis. Est-il possible de mesurer la performance économique globale de l’association, c’est-à-dire de quantifier et d’intégrer dans ses comptes les externalités positives (mais aussi négatives) qu’elle produit sur son environnement ?

Une autre économie s’ébauche au c?ur du capitalisme qui inverse le rapport entre productions de richesses marchandes et production de richesse humaine
_ André Gorz, Ecologica (Galilée, 2008)

Radiofonies Europe : comment, pourquoi ?

L’association Radiofonies Europe (www.radiofonies.eu) a été créée le 3 juin 2005 par deux journalistes afin de pouvoir techniquement toucher une subvention de 3 400 euros octroyée par la Radio nationale belge francophone en vue de réaliser un documentaire radiophonique sur l’action de la justice pénale internationale en République démocratique du Congo. Cette subvention étant loin de combler les nécessités budgétaires du projet, d’autres subventions ont été sollicitées en vain.
_ Au bout de quelques semaines de remplissage infructueux de dossiers, il nous est rapidement apparu que nous pourrions, avec quelques ami/es ou relations professionnelles (six femmes et six hommes âgé/es de 23 à 58 ans), utiliser les métiers du documentaire (écrit, audiovisuel, web?) pour répondre à des commandes de communication institutionnelle et générer nous-mêmes les ressources dont nos projets documentaires ont besoin.

Comme le stipule la Homepage de notre site Internet : « Radiofonies Europe est une association de droit français qui se consacre à la production et à l’édition de formes documentaires, notamment radiophoniques et audiovisuelles. Afin de financer cette activité, l’association réalise des prestations en rapport avec ses préoccupations : cycles de conférences, catalogues de manifestations culturelles, dossiers de presse, sites web… Animée par une équipe pluridisciplinaire, Radiofonies Europe croit en l’impact des ?uvres sur les êtres et privilégie les projets qui lui semblent de nature à nourrir la pensée, voire à infléchir le réel. »

Quatre ans après, quels résultats ?

Après quatre ans d’activité, les résultats en terme de production documentaire dépassent nos attentes initiales. Huit émissions de radio ont été coproduites, notamment sur le travail de la justice pénale internationale et sur la filière mondiale du diamant, dont sept en coproduction avec des radios nationales (France Culture et la RTBF) qui les ont également diffusées. Trois courts métrages vidéo ont été produits, tous sélectionnés à des festivals de référence. Deux ouvrages portant sur la justice pénale internationale ont également été publiés avec le soutien de Radiofonies Europe.

En termes commerciaux, un panel de clients institutionnels assez diversifié (Cité internationale universitaire de Paris, Culturesfrance, Ensemble intercontemporain, Les Verts?) a permis de générer environ 90 000 euros de chiffre d’affaires en 2008 et un montant au moins comparable en 2009, pour un bénéfice net cumulé sur trois ans s’élevant à environ 3 000 euros (8 000 euros de profits en 2006, 10 000 euros de pertes en 2007, 5 000 euros de profits en 2008).

Le bénéfice net, toutefois, n’est pas notre objectif premier. Notre objectif premier, c’est de faire ensemble quelque chose qui a un sens. C’est aussi de travailler ensemble de façon non aliénante les un/es avec les autres. Raison pour laquelle la forme, associative, ne vise pas la rémunération d’un capital (que nous n’avions d’ailleurs pas au moment de la création de l’association) mais une coopération transparente et démocratique entre chacun/e des membres, qui gardent tou/tes leur autonomie financière vis-à-vis de l’association : chaque devis est discuté collectivement entre les membres prenant part à la commande ; chaque membre est au courant du montant global de la commande, de sa rémunération nette et de la marge de l’association ; l’affectation de la marge générée par l’activité commerciale consiste pour l’essentiel en des productions documentaires dont le sujet est discuté en AG sur proposition des membres du bureau.

Notre objectif, c’est enfin que l’argent que nous générons du fait de notre activité serve à qui il peut être utile dès lors que nous n’en avons pas immédiatement besoin. Raison pour laquelle notre trésorerie est placée sur un compte d’épargne solidaire dont une partie des intérêts finance du logement très social. De plus, nous consacrons 1 % de notre bénéfice net à une cause qui nous semble pertinente vu l’état du monde (WWF en 2006, un organisme de micro-crédit en 2008). Enfin, nous nous tenons à une éthique financière stricte, qui veut par exemple que nos fournisseurs soient toujours payés dans un délai maximum de trente jours, afin de favoriser la vitesse de circulation de la monnaie (ce qui profite toujours à ceux qui en ont le moins).

Et maintenant, comment on compte ?

D’où la réflexion suivante : nous pensons que, bien au-delà de nos 3 000 euros de bénéfice comptable sur trois ans, l’activité de notre association a généré de fortes externalités positives sur son environnement? mais aussi sur ses membres (ce qu’il est convenu d’appeler la « réalisation de soi »). Ces externalités, il faudrait pouvoir les comptabiliser afin de mesurer notre performance qui ? malgré notre activité partiellement commerciale – est très loin d’être réductible à notre bénéfice net. Un exemple : faire un apport en numéraire de 6 000 euros pour qu’une série de cinq documentaires puisse voir le jour sur France Culture, c’est un investissement que la radio publique n’aura pas à débourser (et même mieux : cela rend possible une production radiophonique qui n’aurait pas vu le jour sans cet apport, car le coût aurait été jugé critique par la station). Cet apport de 6 000 euros ne peut-il pas être intégré à une équation économique « multiplicatrice », comme on disait au bon vieux temps du keynésianisme, qui rendrait compte (au sens littéral du terme) de l’amélioration qu’il induit dans le paysage radiophonique national ? Dès lors, la performance économique globale (c’est-à-dire prenant en compte les externalités positives induites) de Radiofonies Europe pourrait être mesurée en ajoutant le bénéfice net et le résultat de cette équation. Cet indicateur comptable de performance serait en tout cas pour notre association bien plus pertinent que le bénéfice net.

Au-delà de notre expérience : mesurer la « performance globale » des acteurs économiques

Mais tout n’est pas si vert et Radiofonies Europe, comme tout acteur économique, produit bien évidemment des externalités négatives sur l’environnement. A notre avis, ces externalités négatives sont faibles car, notamment, nous consommons très peu de biens intermédiaires (matériel informatique et d’enregistrement, papier?). Il n’en demeure pas moins qu’il serait intéressant d’intégrer également ces externalités négatives dans nos comptes afin d’obtenir une performance économique réellement globale. D’ailleurs, ces considérations ne valent peut-être pas que pour notre association. Prenons l’exemple d’une entreprise agro-alimentaire française qui importerait en hiver des fraises venues d’Afrique du Sud. Elle achète, disons, ses fraises à 3 000 euros là-bas et les revend à 5 000 euros ici. Bénéfice net : 2 000 euros. Externalité négative sur l’environnement : 1 500 euros (prix par exemple que la collectivité devra dépenser pour compenser les émissions de CO2 générées par le transport aérien des fraises). Performance économique globale : 2 000 ? 1 500 = 500 euros.

A partir de là, on peut tout imaginer : fonder la rémunération des actionnaires sur la performance économique globale et non plus sur le bénéfice net ; taxer surtout l’externalité négative sur l’environnement et presque plus le bénéfice net ; etc. Autant de mesures de politiques publiques qui permettraient d’inciter les acteurs économiques (entreprises, associations, etc.) à minimiser leurs externalités négatives et à maximiser leurs externalités positives sur l’environnement. Mais cela suppose, en préalable, de définir un nouveau solde intermédiaire de gestion (appelons-le donc « Performance économique globale » ou PEG), mesurant pour chaque acteur économique la richesse créée bien au-delà du seul retour sur investissement des actionnaires.

On peut même aller un peu plus loin : là où la plupart des « nouveaux indicateurs de richesse » (1) sont conçus comme des indicateurs macroéconomiques corrigeant le PIB par ajout pondéré de telle ou telle composante statistique (niveau d’éducation, de santé, etc.) déjà agrégée au niveau national, on pourrait imaginer un indicateur de richesse qui serait en fait essentiellement la somme des « performances économiques globales » des différents acteurs économiques individuels (entreprises, associations, etc.) de la société concernée. Un peu de la même manière que le PIB est essentiellement la somme des valeurs ajoutées. Le bilan et le compte de résultat des entreprises et des associations seraient alors légalement tenus, d’abord de manière facultative puis progressivement obligatoire, de faire figurer le PEG.

Reste donc à trouver la « formule » du PEG, cette fameuse « équation multiplicatrice » dont nous avons parlé supra. C’est un travail d’experts comptables et d’économistes qui ne peut être engagé qu’avec le soutien d’administrations, d’acteurs publics ou de collectivités. Un travail expérimental qui nécessitera sans doute la constitution d’un panel de plusieurs associations, mutuelles, coopératives, entreprises « classiques » de toutes tailles, désireuses de s’associer à ce projet. Un projet dans lequel Radiofonies Europe est en tout cas prête à s’engager.

Pour Radiofonies Europe, Benjamin Bibas (membre fondateur)

(1) cf. l’ouvrage éponyme de Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice (La Découverte « Repères », 2005/2007).

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