Printemps culturel à Lisbonne

c’est parce que nous n’avons pas un sou…

 L’intervention municipale est passée au filtre de l’économie budgétaire. Outillée d’une régie de taille modeste[1], la politique culturelle de la capitale portugaise a les airs d’une série britannique des années 70. Innovante, éclectique, inventive, à défaut de pouvoir porter des investissements lourds. Un peu plus d’un million d’euros prévu cette année. Presque rien. Alors, l’effort est ciblé. Ici, point d’équipement-objet. Lisbonne, c’est l’anti-Bilbao. La ville bénéficie de l’édification du Castelo de Sao Jorge dont les fondations datent de l’époque romaine. Il donne à voir un spectaculaire point de vue sur la ville et le Tage. Juché sur sa colline la plus haute, les touristes sont, ces deux dernières années, un tiers de plus à la grimper par l’emblématique Tram 28. Mais c’est pour mieux replonger dans la ville. Elle grouille d’initiatives, assises sur trois piliers.

La culture panse les blessures urbaines (avec trois fois rien)

 Proscrite sous la dictature, l’expression artistique dans les lieux publics à longtemps été siphonnée par le départ de la population en périphérie. Elle signe aujourd’hui un mouvement inverse. Elle participe du mouvement de valorisation de l’espace public tel un lieu de la citoyenneté quotidienne. Avec quelques bouts de ficelles et une énergie publique toute consacrée à fédérer les initiatives, la politique municipale est emblématique d’une adaptation en temps de crise.

Un graffiti dans le Barrio Alto (1)

Un graffiti dans le Bairro Alto (1)

L’exemple des fêtes des Saints Populaires reflète cette couleur locale, faite de réappropriation des traditions et de stimulation du commerce local. Leur emblème d’une sardine aux mille couleurs a fait l’objet d’un concours sur les réseaux sociaux. Sa belle énergie mêle des évènements populaires où les arts culinaires tiennent le haut du pavé à des manifestations plus pointues. Entre autres expériences de mise en valeur culturelle du patrimoine urbain, la couverture pour le quarantième anniversaire de la révolution des Oeillets, de lieux phares par des photographies d’époque. Place Camoes, un panneau indique les locaux de l’ancienne police secrète et en contre champs, elle dresse le portrait de Vasco Lourenco, un militaire au cœur de la conjuration, véritable autorité morale. La culture est une histoire qui s’inscrit également dans la création contemporaine. Ainsi, le  musée éphémère  du Bairro Alto, un ancien quartier ouvrier dont l’habitat était menacé de vandalisme, rassemble une grande diversité de graffitis. Comme une couture urbaine réparatrice, la pratique du street art est encouragée telle un vecteur du dialogue avec les générations plus coutumières des azulejos.

Travailler, c’est partager

Les traditionnels kiosques lisboëte sont également mis à contribution. Ils ont été dépoussiérés. Concédés sur la base d’appels à projets, on y assiste régulièrement à des sets de DJ ou des concerts, mais pas seulement. Connectés à un réseau Wi-Fi et bénéficiant d’une météo souvent ensoleillée, ils sont ainsi utilisés comme des espaces de coworking à ciel ouvert. Ils participent de cet écosystème qui, au niveau européen, place Lisbonne au rang des capitales creative friendly. Sensibles à l’environnement et la qualité de vie, la municipalité accorde à ces communautés une attention bienveillante. Elle a trouve des partenaires pour relancer de vastes espaces tels que des marchés municipaux en sommeil. A l’image de celui de la gare de transport multimodale du Cais do Sodré, le Mercado da Ribeira. Parachevant ainsi un vaste chantier de réhabilitation des rives du Taje rendues aux pétons, ce marché a vu s’installer à l’étage toute la rédaction du magazine Time Out. Au rez-de-chaussée, un florilège de commerces et de restaurants représentatifs de l’art de vivre portugais. Le nouveau modèle économique du magazine est résumé par le tryptique « print-web-espace public ». Un temps envisagé par le quotidien Libération, il a été décliné ici en grandeur nature. Et ça marche. Le lieu polyvalent présente également des expositions et ne désemplie pas tous les jours de la semaine.

Aider à cultiver son jardin

L’économie créative est ainsi stimulée mais Lisbonne, lourdement frappée par la crise, inscrit le peuple de ses quartiers populaires au cœur du mouvement de sa renaissance. En associant fortement les populations concernées par la revitalisation urbaine, la ville s’appuie sur l’identité des freguesias (les quartiers, litt. Les « paroisses »). A l’image du quartier central et longtemps délaissé, La Mouraria. Il doit son nom à un espace concédé aux Maures vaincus par les chrétiens au XIIème siècle. En 2008, des « fils du quartier » ont l’idée géniale de revivifier le mythe du ghetto des Maures pour mobiliser les pouvoirs publics et les habitants extérieurs dans la réhabilitation d’un habitat précaire, héritier de l’islam des lumières. Ce faisant, ce souvenir vient compléter les mémoires prolétaire, migrante et gitane encore vivaces. L’idée de cristalliser une véritable marque d’un quartier « où on voyage autour du monde sans quitter Lisbonne » prend progressivement corps. L’origine arabo-andalouse du Fado, son vecteur de la mémoire gitane, tient lieu de fil conducteur au projet Renovar a Mouraria.

Aujourd’hui, des portraits de la gitane Severa Onofriana, semi-sédentarisée et prostituée, considérée comme la première grande chanteuse du Fado jalonnent les rues labyrinthiques de La Mouraria. Pour conduire à la Rua do Capelo et sa guitare sculptée. Elle annonce la maison du Fado qui offre un lieu d’expositions, de restauration mais également des espaces pour accueillir les réunions de familles.

La maison du Fado

La maison du Fado (2)

La mission locale de ce quartier a développé une politique d’«empowerment » active, en créant un journal local qui met à sa une des figures du coin. L’idée d’une « encyclopédie des migrants » a émergé en coopération avec le quartier de grands ensembles de Blosne à Rennes.

Les Bobos viennent aujourd’hui chiner et acheter des objets de récup’ faits par des locaux sur la place Martim Moniz. Venir écouter la fanfare locale Tudos fait désormais partie des must. Les touristes s’arrangent de ces cohérences et s’arrêtent de plus en plus nombreux pour dépenser leur argent dans ce quartier authentique. C’est là le principal.

[1] L’EGEAC est une régie municipale qui regroupe environ 200 salariés en charge de la gestion des théâtres, monuments, galeries, cinémas municipaux, de l’organisation des évènements et des fêtes. Son budget est d’une vingtaine de millions d’euros dont seulement 6 millions de subventions. Son plan stratégique 2016 marque le vingtième anniversaire de son existence. Il table sur une forte montée en puissance de la fréquentation étrangère notamment du Château Sao Jorge, sa locomotive touristique

Photos 1 : JMP, 2 : ville de Lisbonne