Prospective urbaine : la ville augmentée

Parlons du piéton dans un premier temps, injustement oublié dans les prospectives habituelles qui se concentrent souvent sur les transports motorisés. Enchaînons ensuite sur une série d’innovations pour « hacker » la ville.

Le piéton augmenté, ou piéton 2.0

Avec la fin du pétrole bon marché, on peut raisonnablement espérer la fin des voitures individuelles d’une tonne au sein des villes. Les petits véhicules devraient devenir roi et surtout, surtout, le piéton reprendre sa suprématie. Mais pas comme il y a 150 ans, car l’électronique, la robotique et les Japonais sont passés par là.

Le piéton est souvent le grand oublié des politiques de déplacement urbain. Les ingénieurs, urbanistes et politiques pensent aux routes et à la chaussée (tout le temps), aux pistes cyclables (de temps en temps), aux voies de bus (parfois). Mais il arrive souvent que pendant les aménagements voire après les travaux le piéton soit contraint à de grands détours, à cause d’un rond-point, à cause d’un passage piéton 20 mètres en contrebas d’un carrefour, de double-sens exotiques… Même si la tendance s’inverse quelque peu depuis une dizaine d’années (voies piétonnes, zones 30…).

En 2008, un article d’Ecopolit par Antoine Astruc annonçait la revanche du piéton, et donnait trois objectifs pour une ville agréable, accessible et désirable pour les piétons :

-# Se donner comme objectif de rendre toute la ville accessible au piéton.
-# Admettre que le piéton est un très bon moyen de se déplacer.
-# Assumer le fait qu’une telle politique risque de changer la ville.

Nul besoin de modification massive de Plan de déplacement urbain (PLU) ou de concours international d’architectes-sur-le-retour à lancer, il s’agit simplement de prendre en compte la manière la plus écologique et économique de se déplacer : trottoirs accessibles PMR (personnes à mobilité réduite) partout y compris en périphérie, chemins pensés pour le piéton en premier lieu, densification de la ville, itinéraires rendus agréables en évitant les no man’s land désagréables à traverser…

Cependant, avec une Europe qui vieillit, ainsi que les normes d’accessibilité toujours plus drastiques, n’est-il pas illusoire de rendre toute la ville accessible et assez dense pour penser se passer de véhicules motorisés ?

La revanche du piéton cyborg

Une nouvelle technologie est apparue récemment : la « cybernic », mélange de cybernétique, de robotique. Elle fera (re)marcher des personnes qui ne peuvent pas, ou plus. Et réconciliera les impératifs de déplacements urbains doux et les normes d’accessibilité.

Un article d’Engadget (en anglais) nous présente HAL 5 or Hybrid Assistive Limb 5, présenté dans la vidéo ci-dessous.

La fiche d’identité du HAL (c’est le nom du costume), est disponible sur le site de l’université de Tsukuba qui héberge les recherches. Son design emprunte beaucoup aux canons esthétiques des mangas japonais et aux jeux vidéo avec des « mechas », ces robots-armures que le grand public a découvert avec l’AMP d’Avatar récemment (présenté dans cette vidéo).

Un entrepreneur israélien a pris aussi le même chemin que le HAL, avec Rewalk, limité quant à lui aux jambes et destiné clairement aux hémiplégiques.

Les industriels ne se limitent déjà pas seulement aux personnes paralysées et à mobilité réduite. Ã mesure que ces appareils progressent et s’améliorent, il sont plus légers, plus rapides… Des prototypes, dont le Walking Assist Device de Honda, montrent déjà à quoi ressemble le futur de ces engins destinés aux ouvriers et aux promeneurs.

Alors que l’on cherche à se séparer des voitures en centre-ville et que se posent des questions sur l’accessibilité des lieux, notamment avec l’augmentation de la population âgée, ce genre de dispositf peut être une solution. Loin du rabaissement (au sens premier du terme) que peut constituer un fauteuil roulant, avec en plus tous les problèmes de place que cela pose, un exosquelette de jambes, avec assistance à la marche et aide à la position assise, rendrait la balade possible à toute une population qui en était privée du fait de son grand âge, ou augmenterait l’endurance de toute la population.

Bien sûr, l’armée ne serait pas en reste, et d’aucuns imaginent déjà un fantassin ultra puissant, qui court plus vite, soulève des charges plus lourdes et des armes plus puissances… ou un policier qui pourrait patrouiller sur des kilomètres et des kilomètres sans fatigue, ou un ouvrier à la chaîne qui aurait le droit de « s’asseoir-debout » ou de travaillerà comme l’artilleur ci-dessous.

Il ne s’agit pas de science-fiction, mais des derniers développements de techniques actuelles. Nul doute que ces machines pourraient donner un second souffle à l’art d’être piéton et de flâner, à un coût énergétique bien moindre que des mobylettes à moteur deux-temps, des scooters même électriques, en prenant bien moins de place qu’une voiture.

D’ici là, rendons les espaces publics avant tout aux piétons, agrandissons les espaces qui lui sont dédiés et préparons-nous à l’arrivée du piéton 2.0 ou « piéton augmenté ».

La ville augmentée, ou la ville hackée

Le hacking, ou en français le « bidouillage », consiste à modifier un élément physique ou logiciel pour l’améliorer ou le rendre plus compatible avec l’usage qu’on en fait. Le hacking dont nous allons parler ci-dessous a pour but « d’augmenter » la ville, au niveau matériel ou au niveau logiciel, et de simplifier la vie des urbains, ou de l’améliorer.

L’application Metro, par Presslite

Outre des plans de métro, cette application n’es qu’un exemple de ce que permet la réalité augmentée alliée à la cartographie. L’application permet de faire flotter au-dessus des trottoirs des indications pour rejoindre la station de métro la plus proche ou indique d’autres lieux (restaurants, boutiques…). On connaissait déjà les plans Google Maps avec géolocalisation, avec Metro les indications volent au-dessus de la rue selon la position du téléphone.

Imaginez cela sur une paire de lunettes. Cela pourrait ressembler à cette publicité des industries Stark, la StarkHUD 2020 (une fausse pub pour une promotion virale d’Iron Man 2)(Il est amusant de voir que le futur est ici envisagé à Shanghaï, et non plus à New York ou San Francisco ou Tokyo.)]. Encore 8 ans à attendre, à moins que vous ne vouliez créer les vôtres ([voici un mode d’emploi qui nécessite un carton et un smartphone) ou bien voler ce prototype.

Le groupe Fabrique Hacktion

La Fabrique Hacktion a pour but d’améliorer l’usage que l’on fait de la ville et de son mobilier. Comme le dit l’introduction de son manifeste :

Fabrique / Hacktion engage une ré-appropriation des espaces publics et collectifs en installant des greffes, compléments d’objets, qui favorisent un usage, augmentent ou questionnent le mobilier urbain et les dispositifs existants.

En clair, les membres de la Fabrique complètent le mobilier urbain en ajoutant le détail oublié par les designers de JCDecaux, de la RATP, la SNCF, etc. Le hack de ces éléments est plus ou moins clandestins.

Leurs interventions vont de la rampe de récupérations de piécettes dans un automate, un porte-manteaux à coincer entre deux pierres, une dynamo avec port USB pour recharger son téléphone, et même une corbeille à tickets encore valides (valable dans les réseaux où le ticket a un temps de validité, pas un trajet)(Pour celui-ci, le hack va au-delà du simple bricolage puisqu’il remet en cause les politiques tarifaires des réseaux de transports et permet un partage solidaire des tickets.).

Protéger les piétons des voitures trop rapides

Apparemment, les automobilistes de Kiev roulent trop vite et renversent souvent des piétons. Dans le but de mener une action de sensibilisation contre la vitesse automobile en Ukraine, des fantômes (en fait des ballons de forme humaine gonflés à l’hélium) ont été bricolés pour émerger de la route devant la voiture qui dépasse la vitesse autorisée.

Les dead-drops

Les dead-drops sont des clefs USB laissées dans un coin de la ville, dans un mur par exemple, pour favoriser les échanges de manière libre et anonyme. Vous y branchez votre ordinateur, prenez ce qu’il y dans la clef, laissez quelques fichiers que vous jugez intéressants. C’est le peer-to-peer revisité et rendu artisanal, petit, discret, concret.

La carte mondiale des deaddrops en recense 743, pour un stockage estimé à presque 2300 gigaoctets(chiffres du 28 décembre 2011)].

La ville est à nous !

Comme le dit [cette interview dans Owni, il faut hacker la ville pour se la réappoprier :

Les petites choses qui sont faites et qui sont décalées ont ensuite un impact sur le comportement des gens et au moment où la petite amélioration disparait, ils se rendent compte que ça leur manque. Soit ils peuvent le réclamer d’eux-même, soit il peut exister une prise de conscience de la part de ceux qui créent le mobilier urbain, les trains, etc. Se dire que les hackers n’avaient pas tort c’est admettre qu’il y avait un vrai besoin derrière et que parfois quand on ne propose pas nous-mêmes un ajout à apporter, les fabricants n’en ont pas forcément l’idée. D’ici vingt ans on aura peut-être un porte-journaux dans le métro !

Une réappropriation à la portée de chacun. L’exemple des cadenas d’amour (comme sur la passerelle des arts à Paris), une pratique qui s’est diffusée dans le monde entier, montre que le bidouillage de la ville peut s’exercer même sans compétences technique.

Lire également

-* Vive la bidouillabilité !, par votre serviteur
-* Bidouillabilité : une définition, par Tristan Nitot.
-* L’essor des parklets, dont le PARK(ing) DAY est un exemple (Philippe Gargov) ;
-* Éloge du hacking urbain, avec louanges pour la Fabrique Hacktion, un hacking du métro ligne 13 à Paris et un parcours de santé en mobilier urbain (Philippe Gargov, encore).

Article publié initialement en deux parties :
-*Exosquelette : la révolution piétonne en marche
-*Hackons la ville