« Réimplanter la raison »

ENTRETIEN Doctorant à l’Institut Maurice Hauriou (Toulouse)  sur « le concept de liberté de religion » en Droit Public, spécialiste des questions liées à la laïcité, Pierre Juston intervient régulièrement en milieu scolaire. Au lendemain d’une étude mettant en lumière la forte prégnance des idées complotistes dans la population, il répond à nos questions.

Novo Ideo : Vous intervenez dans les écoles autour de notions qui apparaissent pour une frange de la jeunesse comme un peu éthérées voire abstraites : la Nation, la République…

Pierre Juston : Permettez-moi d’abord de vous indiquer, que de manière très égoïste, je retire de ces interventions depuis déjà cinq ans dans les établissements scolaires, une source inépuisable de motivation et un espoir immense pour les décennies à venir. Échanger avec des élèves, de tout âge, n’est certes pas chose aisée, surtout sur des notions aussi complexes et abstraites. Cependant, avec ce que j’aime à nommer une « pédagogie du bon sens », les élèves de tout âge comprennent bien vite les enjeux et les notions en jeu tant dans le présent que pour leur avenir dans lequel ils ont pourtant du mal à se projeter. Mon expérience a pu me montrer également à quel point ce travail restait nécessaire. L’intervention d’une personne extérieure permet d’emblée de « briser la glace » sur des sujets qui les touchent parfois de manière très passionnée. Les attentats en France, la liberté d’expression de Charlie Hebdo, souvent mis en comparaison avec celle de l’humoriste antisémite Dieudonné ou encore le racisme, le sexisme et les intolérances qui traversent la société.

18%

des 18-24 ans pensent que la terre est plate selon l’étude de la Fondation Jean Jaurès (Décembre 2017)

J’ai pu aussi avoir des frayeurs importantes en écoutant par exemple de la bouche de certains élèves des appels à la haine et à assassiner des groupes de personnes. Par exemple lors d’une de mes dernières interventions, j’ai pu entendre qu’il fallait « finir le travail des frères Kouachi à Charlie Hebdo » ou encore qu’il faudrait « exterminer les adorateurs de Satan, du diable et des Djinns », entendez, « les Francs-maçons », « les juifs », « les Illuminatis » et certaines entités « diaboliques ». Dans pratiquement chaque intervention que je fais en niveau lycée, un lycéen croit dans la théorie de la terre plate. Cela me semble venir d’élèves se réclamant essentiellement d’une certaine interprétation de l’Islam ainsi que du mouvement évangéliste qui a le vent en poupe depuis quelques années.

Précisément, comment peut-on selon vous « réimplanter la raison » au sein d’un public (les moins de 24 ans) dont une récente enquête révèle qu’il est plus massivement porté sur les idées de complotisme et de conspirationnisme ? 

Le travail fait par Rudy Reichstadt et son observatoire du conspirationnisme (Conspiracy Watch) avec la fondation Jean Jaurès sur la progression importante du complotisme et du conspirationnisme est très important. L’enquête a certes fait l’objet de nombreuses critiques, parfois constructives mais le plus souvent infondées. Pour ma part, je vérifie depuis que j’interviens dans les établissements scolaires à quel point la raison et la science perdent du terrain face aux croyances et aux diverses théories du complot chez les nouvelles générations. C’est une réalité tangible, réelle et palpable. Les acteurs de terrain l’évoquent tous, de l’assistant d’éducation au chef d’établissement, en passant par les professeurs, le conseiller principal d’éducation ou encore l’infirmier(e) scolaire. La radicalisation religieuse, quelle qu’elle soit, se nourrie d’ailleurs très largement tant des méthodes conspirationnistes que des thèses complotistes.

JEUNESSE « Il n’y a en réalité qu’un glissement de croyance dans des médias particuliers vers la croyance dans d’autres médias particuliers, avec comme seule constance, une grande crédulité » Pierre JUSTON

Ce n’est pas une nouveauté quand vous vous intéressez à l’histoire des théories du complot. L’abbé Barruel est le premier auteur d’un best-seller complotiste mondial développant la thèse selon laquelle la révolution française et la perte d’influence de l’Eglise s’expliqueraient par un complot d’un groupe secret : les Illuminatis. Le retour des théories du complot et du prétendu pouvoir de ce groupe en particulier (dissout depuis 1785) ne sont pas étonnants deux siècles plus tard. Cela s’explique à mon sens en raison – du moins en partie – de la conjonction de deux éléments du début de ce nouveau siècle. D’une part, le 11 septembre 2001 qui a profondément marqué les esprits dans le monde entier et d’autre part, la démocratisation massive des nouveaux outils de communication et d’échanges que représente internet. Je suis de la génération 1989 qui a grandi avec ces évolutions durant ma scolarité tant au collège qu’au lycée. Ma génération est la première à avoir vraiment baigné dans les théories du complot.

« Réimplanter la raison », cela passe paradoxalement et d’abord par la réinstallation du doute dans les esprits

En effet, la remise en cause des médias traditionnels si elle est saine, n’est pas qu’une simple remise en cause pour le conspirationniste qui érige les médias alternatifs en nouveaux médias traditionnels dont il finit par ne plus douter. Il n’y a en réalité qu’un glissement de croyance dans des médias particuliers vers la croyance dans d’autres médias particuliers, avec comme seule constance, une grande crédulité. Ensuite, outre la construction d’un esprit critique et rationnel, la quête de sens me semble être un élément fondamental à prendre en considération. En effet, de nombreux jeunes semblent vouloir « se sentir vibrer » et prennent conscience de leur existence dans le monde qu’ils découvrent. Cela n’est pas nouveau et explique aussi la cote des théories du complot lors du moment de l’adolescence.

Enfin, je vois une autre raison en lien avec une qualité humaine qui semble aujourd’hui quelque peu en désuétude dans notre société contemporaine à la fois exhibitionniste et ultra-individualiste. Il s’agit de l’humilité qui permet d’accepter largement le monde dans sa complexité et qui réfrène les manifestations outrancières d’un certain narcissisme. Cela me semble être un réel outil de lutte contre ces théories qui favorisent ce narcissisme.

La gauche a délaissé un horizon commun (grossièrement résumé dans la défense des classes sociales populaire et moyenne) au profit d’une stratégie de « niches », ce qui a pu nourrir le clientélisme et le communautarisme : le PS ne s’est-t-il pas vidé idéologiquement de cet hyper pragmatisme lié à son ancienne implantation dans les territoires ?

La stratégie Terra Nova pour la gauche de gouvernement est arrivée à terme en 2017 avec d’un côté la candidature totalement déconnectée de Benoit Hamon et de l’autre celle d’Emmanuel Macron et son absence de colonne vertébrale idéologique apparente. Une idéologie néo-bourdieusienne mal digérée a fait son chemin au PS depuis un certain nombre d’années. Cette idéologie reposant sur le postulat néo-marxiste, développant des théories post structuralistes se sont peu à peu imposées contre l’universalisme républicain et le néo-kantisme classique, jusqu’alors largement majoritaire. A l’évidence ce gloubiboulga théorique, comme parfait petit manuel de l’étudiant caricatural de sciences politiques, est venu nourrir les pires idées essentialistes. Il s’est facilement acoquiné avec un certain cynisme politique qui trouvait là la parfaite justification à de vieilles pratiques électoralistes bien connues.

Clientélisme ethnico-religieux

Le clientélisme ethnico-religieux pouvait alors s’appuyer sur des fondements d’une nouvelle école en vogue, estampillé d’un tampon « universitaire » et « scientifique » venu tout droit d’outre-Manche. Une partie du Parti Socialiste a abandonné la feuille de route de Jaurès, la règle impérative et fondamentale de sa méthode : celle d’aller (d’abord) à l’idéal tout en comprenant (dans le même temps) le réel. Une partie des vieux satellites classiques du PS furent progressivement noyautés par cette nouvelle posture dont le seul but est en réalité de gagner ce que je nomme « des points victimes ». L’UNEF, pour ne citer que celui-ci, me semble en être un parfait exemple. C’est à celui ou celle qui aura le plus de « points de défense des minorités » que reviendront la palme et la médaille du « plus à gauche », les autres étant tantôt « des racistes » tantôt « des fachos ».

Des penseurs, des intellectuels, certains universitaires et des journalistes ont fait sienne cette conception posturale démagogique. Je n’en citerai qu’un, figure de proue et influenceur patenté de nombreux socialistes pendant de nombreuses années : Monsieur Edwy Plenel. Ce dernier qui peut s’enorgueillir d’avoir fondé un excellent journal d’enquêtes et d’expression démocratique, reprend néanmoins une bonne partie de la théorie susmentionnée. Dans son dernier ouvrage (« Pour les musulmans »), il trouve notamment chez « les musulmans » – dont il s’érige en représentant dans un effet de robe assez paternaliste et parfaitement post-colonial – les nouveaux damnés de la terre. En somme, il s‘agirait de la nouvelle classe « dominée » (ou « racisée »), assignant à une victimisation permanente des croyants qui ne lui ont rien demandé. Une partie du discours marxiste est passé de la lutte des classes à « la lutte des races ». Laissant se développer ces théories néfastes, le PS perdait de l’autre côté l’électorat ouvrier, rural et populaire tant pour ces questions sociétales que pour les questions sociales en menant une politique en décalage complet avec les attentes d’une grande partie de la population de gauche. Il a fini par se déconnecter totalement des réalités.

Exemple du déchirement à gauche, l’immixtion du politico religieux dans l’espace public : vous défendez une évolution du Droit à ce niveau, pour l’encadrement scolaire par exemple. Comment à ce propos jugez-vous les paroles récentes du Président de la République sur la question de la laïcité ?

À mon sens la loi de 1905 est une fondation parfaitement solide pour supporter l’ouvrage républicain du 21ème siècle qui poursuit sa construction. Cependant, la construction est à parfaire et de nombreux points plus précis doivent s’améliorer. Le secteur qui fait l’objet du plus grand intérêt est le secteur scolaire et cela s’explique aisément. En effet, bien avant 1905, la laïcité est d’abord entrée dans l’ordonnancement juridique par l’école avec les lois Ferry autour de l’école publique. Dans la philosophie républicaine, l’idée laïque reste intimement liée à la liberté personnelle de l’individu et à son émancipation. Le temps le plus propice pour cette potentielle émancipation débute dans l’enfance jusqu’à la fin de l’adolescence. L’école est donc logiquement envisagée comme le lieu de la construction de cette conscience, devant devenir « libre et éclairée ».

« Le service public de l’éducation n’est pas un service public comme un autre, qu’il est ce service particulier dans lequel la liberté de conscience des individus et futurs citoyens s’invente, se façonne et se forge »

La loi de 2004 d’interdiction de manifestation ostensible de son appartenance religieuse dans les établissements scolaires est souvent mal comprise, mal envisagée et fait l’objet de récupérations en tout genre. Il faut le dire et l’écrire, cette loi est une exception à la laïcité telle qu’énoncée dans la loi mais elle rejoint totalement l’esprit des concepteurs socialistes et républicains. C’est une exception heureuse dans la mesure où elle corrobore l’idée que le service public de l’éducation n’est pas un service public comme un autre, qu’il est ce service particulier dans lequel la liberté de conscience des individus et futurs citoyens s’invente, se façonne et se forge. Contrairement aux absurdités que l’on peut entendre parfois, elle est aussi une loi de dialogue, il suffit d’ailleurs de se référer à l’article premier de la loi pour le comprendre. C’est en effet ce qui explique ma position sur les parents d’élèves accompagnateurs des sorties scolaires, j’appelle de mes voeux le législateur à se mettre en cohérence avec l’esprit de sa propre loi (celle de 2004). En ce qui concerne l’évolution du droit de manière plus générale, je suis pour une remise en question du financement public de l’enseignement privé, une application de la loi de 1905 dans les départements encore sous régime concordataire, la suppression de certains particularismes dans les territoires d’outre-mer et l’abandon des titres religieux que certains maires ou le président de la République s’accordent.

Par exemple, l’ancien maire de Lyon et ministre de l’intérieur, Gérard Collomb a plus fait office dans sa ville de premier paroissien que de premier citoyen. Emmanuel Macron quant à lui entretien un lien personnel et particulier avec les religions. En tant que représentant de la Nation, l’acceptation du titre de Chanoine de Latran est navrante et choquante car cela induit que la nation française – qu’il représente – privilégie une religion (catholique) par rapport aux autres religions et croyances. Cela rentre évidemment en contradiction avec le principe de neutralité qui permet à la fois la liberté et l’égalité des individus face à leur conscience respective dans la cité. Par ailleurs, les silences du Président sur ce sujet sont minutieusement choisis et démontrent une gêne certaine de l’homme se revendiquant de l’« en même temps ». Sa stratégie d’apparaitre comme un juge de Salomon, entre « des laïcistes » d’un côté et des « oeucuméniques » de l’autre semble aujourd’hui prendre l’eau. En effet, le ricoeurdien devait initialement s’adresser à la Nation le 9 décembre dernier. Particulièrement embarrassé, la date fut opportunément reportée en raison des obsèques du chanteur Johnny Hallyday. Il fut donc annoncé un grand discours en janvier sur la question et l’on apprenait finalement, il y a quelques jours, que le président ne s’exprimerai finalement pas. Emmanuel Macron est un homme intelligent et cultivé, il sait qu’en France, on ne badine pas avec la laïcité et que ce débat passionné ruinerait sa stratégie de « l’extrême centre ».

Comment appréciez-vous ce décalage entre les peurs culturelles, en tête des préoccupations des français, et la parole des principaux acteurs politiques ? N’est-ce pas une raison du décrochage politique de ce que la recherche américaine nomme le « white trash » ?

La notion d’insécurité culturelle développée par Laurent Bouvet est intéressante pour comprendre ce décalage évident entre une partie de la population et une partie des élites politiques. Cependant, il est nécessaire de faire bien attention quant à son utilisation dans le discours politique. À mon sens, il faut bien rappeler que ce n’est qu’une clé de compréhension de phénomènes sociaux existants que le discours politique doit prendre en considération sans pour autant en faire un principe d’action. Autrement dit, il me semble devoir opérer une distinction fondamentale entre « l’être » et « le devoir être » dont la frontière semble aujourd’hui de plus en plus difficile à entendre, notamment par une partie du personnel politique mais aussi de manière plus inquiétante dans une partie du monde universitaire. Sur ce dernier point je renverrai notamment à l’ouvrage précieux des sociologues Gérald Bronner et Etienne Gohin Le Danger sociologique, paru chez PUF en octobre 2017.

« Cette prétention française qui permet d’accentuer le mélange et l’émancipation commune des individus vaut mieux que la co-existence, le côte-à-côtisme hypocrite qui sous de nombreux faux semblants de tolérance nourrie en réalité le racisme, la haine et le mépris des uns envers les autres »

Pour la comparaison avec le white trash, je serai beaucoup plus nuancé dans la mesure où j’accorde une importance fondamentale à la distinction entre les régimes anglo-saxon et le régime français. Si l’on peut retrouver évidemment des similitudes quant « aux perdants de la mondialisation », intrinsèquement, les deux modèles ne se construisent pas sur les mêmes fondements et les finalités me semblent même assez différentes. La consécration de la logique de la reconnaissance officielle des minorités et des droits différenciés dans les pays anglo-saxons me semble les condamner à devoir gérer ad vitam aeternam le sentiment de déclassement et de jalousie à l’égard de telle ou telle partie de la population, de telle ou telle communauté avec telle ou telle autre communauté. La mise en concurrence des communautés est pleinement consacrée.

Dans le modèle français, la conception universaliste laïque et l’idéal d’une égalité passant par la neutralité me semble être le meilleur antidote à ces sentiments humains. Évidemment, cette conception ne gomme pas, « d’un coup de baguette magique », les disparités mais elle permet à l’Etat d’y tendre progressivement. En une phrase, cette prétention française qui permet d’accentuer le mélange et l’émancipation commune des individus vaut mieux que la co-existence, le côte-à-côtisme hypocrite qui sous de nombreux faux semblants de tolérance nourrie en réalité le racisme, la haine et le mépris des uns envers les autres.