Sauver les gauches

Une strate de génération s’en va. Les têtes émergentes du PS et des Républicains sont en réalité installées depuis plusieurs décennies. Et pour certaines, la politique est leur unique expérience. Le système politique français génère une endogamie de son corps, faite d’édiles professionnels. Et c’est tout. Côté idéologie, la technocratie qui les compose – noblesse d’Etat pour la droite, cadres des collectivités pour la gauche- est dans l’incapacité d’en produire une substance. Il reste des catalogues fades. A droite, le repli de la sphère publique -plus que sa réforme- tient lieu de feuille de route. C’est la transcription littérale des attentes des classes sociales supérieures qui ont voté à sa primaire. A gauche, le contrepoint des « valeurs ». Il cristallise aux yeux de beaucoup la sociologie installée de ses cadres et leur bien-pensance.

François Fillion a son talon d’Achille. Il n’a pas fait voter la France populaire sans laquelle il ne peut y avoir d’élection d’un Président de la République. A gauche, la balkanisation de ce mois de décembre est moins handicapante que la difficulté à nommer les intérêts qu’elle veut défendre. Comment, dés lors, les conservateurs vont-ils atteindre le cœur du pays fragile. Il voit comme une menace son plan de repli sans précédent de la dépense publique et la remise en cause radicale de la protection sociale qui lui est attaché. De son côté, comment la gauche va-t-elle retrouver son électorat historique, ouvrier et employé. Celui qu’elle a délaissé pour l’ombre de l’addition de minorités? Relancer une dynamique sans laquelle l’impossible arrivée de l’extrême droite au pouvoir peut se produire.

Deux clés pour le camp progressiste. D’abord, revenir sur ce mépris relatif des attentes populaires, liées à la sécurité et aux inquiétudes culturelles. Cela passe par un renouvellement des cadres politiques qui, par ressemblance sociale, ont assimilé le progressisme à un concours de valeurs. Une compétition esthétique, répondent en coeur les classes populaires et moyennes. Il est vrai que les catégories sociales installées du progressisme sont les premières à les repousser avec méthode et séparatisme social. Dans leur lieu de résidence, à l’école, par leurs réseaux, les valeurs se sont consumées au gré des contradictions pratiques Ensuite, nommer un objectif politique. Celui d’une vie meilleure, moins dure. Un avenir qui donne envie quand cette mandature aura été marquée par le sentiment d’un gouvernement à la semaine.

Pour les progressistes, cela demande donc tout à la fois le courage et une prise de champs. Avec des intérêts de classes, ceux de la bourgeoisie gagnante de la mondialisation. Elle a fini par considérer son entre soi comme une situation sans aucun lien avec les plafonds de verre et autres corsets qui bloquent l’ascenseur. Enfin, c’est porter une certaine ambition dans l’audace. Rassurer sans renier l’Etat de droit. Réformer en nommant les difficultés et en identifiant les contreparties. Dire un avenir pour la République, il ne peut être l’agglomérat d’addition de clientèles. Cela a conduit au clientélisme mortifère et à la paralysie identitaire.

Dans l’urgence, il faut composer. Trouver les points d’équilibres des gauches dans leur volonté de transformer et tout à la fois de libérer. Et transcender la question présidentielle par l’idée de coalition du progrès sans laquelle des candidatures distinctes seront nues, après le premier tour.