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Transition énergétique: le scénario Novo Ideo

Comment résoudre l’équation de la diminution des GES et du passage des énergies de stock (charbon, gaz, uranium…) à des énergies de flux (énergies renouvelables), moins risquées…

La fausse assimilation énergie = nucléaire

On a tendance à assimiler énergie et nucléaire alors que plus de 76% de l’énergie que nous consommons est massivement importée. L’uranium, bien sûr, mais également le pétrole auquel nous avons recours pendant les fameux « pics de consommation » du fait du chauffage électrique, participant ainsi à 70 milliards d’euros de notre déficit commercial. C’est donc un enjeu de souveraineté.

Des pistes d’un scénario énergétique alternatif

Sur la question de l’énergie, les écologistes mettent d’une part l’accent sur la politique d’offre en matière de transports publics, d’autres part, ils plaident en faveur d’un changement nécessaire de tarification du fret ferroviaire.

On sait agir sur le secteur industriel (cogénérations…), sachant que celui-ci s’est déplacé en partie hors d’Europe et avec ses emplois, ses gaz à effet de serre. Il appelle des investissements ciblés de la part des pouvoirs publics sur les plus gros consommateurs. Les études récentes menées par Ecofys pour le WWF montrent que d’ici 2030, l’UE : -> a les moyens d’abaisser sa consommation d’énergie d’au moins 38 % (par rapport à une projection « Business as Usual ») – > est en mesure de tirer plus de 40 % de son énergie des ressources renouvelables, – > et, en supposant que les deux précédents objectifs soient atteints, peut réduire de moitié ses émissions de gaz à effet de serre liées à l’énergie par rapport à 1990. Le think tank Vista, spécialiste des questions énergétiques, soutient un « management territorial des systèmes thermiques » en soulignant par exemple que le « montage d’un projet de méthanisation demande vingt-quatre mois en France alors qu’il n’en demande que douze en Belgique ».

Transition énergétique : quelles opportunités pour l’industrie française ?
Vista-Eurogroup Consulting (72 pages, Juin 2014)

Sur l’énergie, on a donc des leviers, c’est sur l’électricité que cela coince

Une nouvelle politique énergétique écologiste, globale et ancrée dans les territoires, doit avant tout passer par un changement radical de notre modèle économique. Sur l’électricité en particulier, le remplacement du nucléaire par les énergies renouvelables est une partie de la solution à condition que cette substitution ne se fasse pas à kilowattt-heure constant. (1)En l’état, seul le scénario « nouveau mix » de RTE prévoit cette option avec, outre l’ouverture de Flamanville, le maintien ou le remplacement de toutes les tranches, sauf les 28 groupes 900 MW les plus anciens (40 GW installés

Qu'est-ce que la transition énergétique ?

Bernard Laponche, polytechnicien et ancien du CEA, consultant international, fait le point pour Novo Ideo sur la question de la transition énergétique.

 

Des enjeux économiques colossaux

Si le nucléaire n’avait pas capté dans notre pays 60% des dépenses de Recherche Développement France, en minorant ses coûts, sa compétitivité serait fortement dégradée. Selon une étude récente de l’Union française de l’électricité (UFE), le prix de l’électricité augmenterait de 33% d’ici 2030 même dans un scénario à 70% nucléaire, il connaîtra une hausse inexorable.

Mais plus encore, le modèle de l’électricité peu chère a vécu.

Ainsi, pour la Commission Energie d’EELV, « ce ne pourrait être une électricité moins chère qui sauverait la compétitivité de l’industrie française dans un environnement hautement concurrentiel. Il faut au contraire miser sur l’innovation dans les process et sur l’efficacité énergétique de la production ». Une approche confirmée par [l’Ademe : il faudrait à cette fin accroitre de 30 à 90% le niveau actuel des investissements énergétiques (37 milliards d’euros).

Qu’en est-il ainsi du tertiaire du résidentiel, l’angle mort des politiques électriques. Ces secteurs resteront ils des débouchés (infinis?) pour l’industrie nucléaire ?

La question clef de la rénovation du résidentiel et du tertiaire

Le secteur résidentiel et tertiaire, point noir énergétique et débouché clé du nucléaire, représente selon l’Insee 44% de la consommation finale énergétique et 69% de l’électricité est d’un traitement plus difficile. Il est en butte à une cible « diffuse » à traiter et des outils financiers trop souvent déconnectés des possibilités du ménage moyen par exemple. (2)On lira à ce sujet nos articles sur les expériences réussies en régions sur des « prêts à taux zéro » sur l’isolation élargissant la base sociale par rapport aux subventions classiques car évite les avances de trésorerie des ménages.

Un des facteur de la réussite du « scénario NégaWatt » porté par [un collectif de plusieurs centaines de chercheurs est ainsi basé sur ces enjeux majeurs : la lutte contre les gaspillages, l’efficacité énergétique et des actions de sobriété. (3)Dans leur projection 2011, « les gisements de NégaWatts » visent à diminuer ainsi très fortement la dépendance actuelle vis-à-vis des ressources fossiles (pétrole, gaz, charbon) et de l’uranium

Selon un scénario « réaliste » à horizon 2050, la population française devrait augmenter encore de sept millions de personnes ce qui accroîtrait les tensions sur la demande. Pour les compenser, l’association table sur une stabilisation moyenne de la surface des logements. Or, l’Insee prévoit qu’en 2050 le nombre moyen d’occupants par logement passerait de 2,2 à 2,01 personnes/logement. Négawatt envisage que l’évolution des pratiques (cohabitations…) fasse monter le nombre à 2,25 personnes par logement. Selon le support spécialisé du secteur du BTP « Le Moniteur », la différence entre les deux scénarii représente un écart de trois millions de logements.

L’autre point clé est lié à l’obligation de rénover de la même façon l a  » solution technique universelle », gage de massification et d’économies d’échelle. (4)Etablie par Olivier Sidler, directeur du bureau d’ études Enertech, elle consiste à réaliser systématiquement 5 actions dont l’isolation aux murs, au plancher bas et en toiture, la mise en place d’une ventilation double flux, le remplacement des chaudières voire une pompe à chaleur ?

La rénovation n’a pas de prix mais elle a un coût

D’un coût de l’ordre de 200 euros HT /M2, cette « solution » pourrait être mise en ?uvre automatiquement à l’occasion de la revente du bien. Le Président de l’association constate ainsi que les bâtiments labélisés Minergie en Suisse « sont vendus pour un prix de 5 à 15% plus élevé ». De son côté, Terra Nova propose un système de « bonus-malus » lors de la vente d’un logement ancien en fonction de sa performance énergétique.

Pour Novo Ideo, ce sont 15 milliards de travaux par an en moyenne sur le résidentiel qu’on pourrait lisser sur une dizaine d’annnées pour les ménages à l’aide d’un [mécanisme de « tiers investisseur », c’est-à-dire un système d’avance des travaux dont les remboursements sont financés sur les économies d’énergie futures voire des crédits à taux zéro plus ciblés que l’Eco-prêt actuel dont les charges seraient plafonnées aux revenus des bénéficiaires.

La question de l’accès au crédit pour ce type de travaux est cruciale : elle doit permettre de palier aux difficultés des ménages quant à l’avance de travaux et à la frilosité de nombre de banques commerciales qui facturent ce type de crédit trois à quatre fois plus chers que les prêts immobiliers.

La Caisse des Dépôts et Consignations propose de rapprocher ces taux par [un fonds de garantie financé par EDF et GDF. La Poste quant elle envisage d’utiliser ses postiers comme porteurs d’une offre énergétique en faveur des ménages : bilan thermique, etc.

Toutes ces pistes doivent être approfondies car au rythme actuel, moins du tiers de l’objectif de rénovation de 500 000 logements par an à horizon 2017 sera tenu. C’est le signe notamment de l’inadéquation des outils financiers par rapport aux besoins. L’insuffisance de la commercialisation de l’éco-PTZ (moins de 35 000 par an) reflète certainement la trop grande complexité du dispositif et son montant moyen, deux à trois plus élevé que les capacités de remboursement d’un ménage autour de deux SMIC.

  • Isolation des murs

    entre 6000 et 12 000 euros de travaux pour une économie de 400 euros (gaz) à 500 euros (électricité) par an
  • Isolation des combles

    entre 3 000 à 6 000 euros de travaux pour une économie de 500 euros (gaz) à 600euros (électricité) par an

  • Remplacement de fenêtres

    entre 6 000 à 8 000 euros de travaux amortis entre 6 et 12 ans

  • Chaudière à condensation ou basse température

    entre 3 000 et 8 000 euros environ de travaux pour une économie de 500 euros par an

Les conditions de la réussite

Le scénario de transition énergétique demanderait un véritable changement d’échelle des politiques actuelles de rénovation et le développement de nouveaux métiers.

Pour Novo Ideo, la politique de changement énergétique appelle ainsi une stimulation exceptionnelle de larges pans des secteurs de la construction, du bâtiment qui connaissent déjà des pénuries de main d’?uvre, sont peu attractifs pour les jeunes et ont des pyramides des âges défavorables. Revalorisation des métiers et politiques de qualification ambitieuses sont des conditions préalables de la réorientation de la main d’?uvre du nucléaire vers d’autres activités dont les énergies renouvelables.

La réussite d’une telle politique est fondée sur une approche transversale y compris des besoins à couvrir. En Angleterre par exemple, on a ainsi mis en lumière qu’un frein à la politique d’isolation des ménages n’était pas seulement financier mais parfois de nature psychologique (la peur de déménager les combles…), autant d’offres de services à intégrer dans un « package global » à destination des familles.

Elargir le bouquet énergétique et développer des filières

Autres piste : le « mix » des énergies renouvelables à déployer. Si l’essentiel aujourd’hui des énergies renouvelables provient de l’hydraulique (12 à 15% soit les 9/10e de l’énergie renouvelable), le potentiel est considérable et présente des dimensions économiques colossales. Mais a France a pris au moins trois décennies de retard à ce niveau par rapport à l’Allemagne.

Le gouvernement a décidé de revoir les mécanismes de soutien aux énergies renouvelables (photovoltaïque, éolien, bois?). L’arrivée de Ségolène Royal au Ministère de l’écologie devrait marquer la relance à ce niveau sur le modèle de la région Poitou Charentes.

Le solaire photovoltaïque, en forte croissance sur la période récente (croissance à deux chiffres) reste dépendant du soutien des Etats. Avec 57 000 emplois, l’Allemagne héberge l’essentiel de l’emploi européen lié au photovoltaïque, estimé à 90 000. D’après des estimations très prudentes du WWF, la main d’oeuvre dans le photovoltaïque devrait se développer largement et atteindre 727 000 emplois en 2020, 1.4 million en 2030. Le solaire photovoltaïque est marqué par l’entrée sur le marché de nouveaux opérateurs, notamment Chinois, développant de nouveaux matériaux (polymères) qui devraient mieux s’intégrer au bâti. Notre pays reste malgré tout un « nain solaire ».

Solaire Thermique : Alors que la Chine a le marché le plus important au niveau mondial, le marché européen a doublé entre 2006 et 2009. On évalue à plus de 27 000 les emplois déjà existant dans cette industrie en Europe. Au total, il est probable selon le WWF que l’Europe ait déjà quelques 30 000 emplois dans cette industrie émergente, qui dispose encore d’un potentiel de croissance supplémentaire et, couplé à un chauffe eau, dispose des rendements satisfaisants sur l’ensemble du territoire français.

La géothermie représente au niveau mondial une production d’environ 50 TWH, concentrée sur quelques pays (USA, Philippines, Italie…). En France, le potentiel est concentré en Ile de France où plus de 200 000 logements sont raccordés à des réseaux de chaleur utilisant la géothermie. La filière géothermique reste fortement dépendante des équipements Japonais et pourrait, en France, connaître un nouvel essor en relation avec les meilleures performances à basse profondeur.

L’éolien, essentiellement tiré par l’initiative privée, bénéficie des tarifs de rachat par EDF et d’un coût de production proche du charbon. Les grands énergéticiens sont sur les rangs même si l’enjeu économique reste, de leur point de vue, « marginal » pour l’instant. En Allemagne, le potentiel de production (utilisé à 25%) représente l’équivalent d’une quinzaine de réacteurs nucléaires.

Quasi nul en France il y a quelques années, l’éolien terrestre (3.000 machine installées fin 2009) est bridé faute de stratégie globale (5)Le marché de l’éolien peine à accélérer depuis trois ans. Son taux de croissance est stable depuis 2008, avec un rythme annuel de croisière autour de 1.100 MW supplémentaires.

L’éolien off shore est appelé à se développer suite aux appels d’offres lancés pour l’installation, selon le Grenelle de l’Environnement, de 1.200 machines au larges des côtes françaises, qui pourraient fournir environ 3,5% de la consommation électrique en France. Sur cette technologie, le [syndicat des énergies renouvelables estime à 36 000 les créations nettes d’emploi, avec pour hypothèse une implantation au large de 6 GW à l’horizon 2020-2022.

Le bois-énergie en production locale pourrait représenter assez facilement 2 à 3 points de plus dans le bouquet énergétique français à condition que la ressource forestière ne reste pas, selon les termes de l’ADEME, « sous-exploitée » au regard de l’importance de notre patrimoine forestier. La hausse des prix du baril de pétrole favorise, à l’instar des autres énergies renouvelables, la rentabilité de cette énergie en même temps que l’amélioration des techniques de combustion. On estime à un emploi créée la valorisation de 2000 m3 de bois (ou 440 TEP) à condition que cette exploitation ne vienne pas en concurrence avec le bois-oeuvre.(6)80% du bois-énergie est consommé par les particuliers, soit 6 millions de foyers et l’équivalent de 7 millions de TEP ou 40 millions de stères. Les granulés (moins de 200 Euros la tonne fabriqués à base de sciure ressemblent à des bouchons d’environ 2 cms de long et de 6 à 8 mms de diamètre : ils ne posent pas de problèmes particuliers de stockage. Les rendements des chaudières les plus récentes atteignent habituellement les 80% tandis que les émissions dégagées par la combustion se limitent quasiment à de la vapeur d’eau

Stratégie globale

Au final, la France a désavoué son ambition initiale, de sécurisation et de diversification de ses ressources énergétiques, inscrite dans les statuts d’EDF.

Elle est passée à côté de la grande vague de la réorganisation des filières énergétiques à l’échelon européen, en délaissant la société civile, en prenant du retard sur des projets portés par l’initiative privée tout en faisant preuve d’une déconcertante passivité de sa politique industrielle. (7)Terra Nova prône la création d’un fonds de capital investissement Energies Vertes de l’ordre de 1Md? géré par le Fond Stratégique d’Investissement (FSI) ou une nouvelle Banque publique d’investissement

Le débat tel que nous le connaissons aujourd’hui dans le paysage politique français est alimenté par des demi-vérités du lobbye nucléaire, déstabilisé par Fukushima, une ressource d’uranium en extinction, des débouchés incertains et une pyramide des âges de la filière marquée par des départs massifs en retraite des effectifs à horizon de dix ans.

C’est donc une filière menacée qui tente d’imposer les termes d’une conversion nécessaire y compris sur les questions stratégiques du transport et de la distribution électrique notamment sur l’enjeu de la précarité énergétique. Novo Ideo propose dans cette perspective une refonte de l’actionnariat de RTE et une réforme de sa gouvernance intégrant notamment les territoires. Nous baissons la tête devant cette opportunité historique de refonder notre pacte social autour de la question de l’énergie.

Jusqu’à quand ?

Propositions

Se fixer un objectif de politique publique et quelques « cibles » : ne pas se disperser, priorité aux effets massifs à l’échelle d’une génération

Définir les outils de la politique publique en rapport avec les objectifs : priorité sur l’efficacité énergétique+isolation+systèmes de chauffage performants avec un axe particulier sur le résidentiel et le tertiaire

Systématisation du « tiers investisseur », du paiement de l’avance des travaux par crédit à taux zéro sur le résidentiel et le tertiaire (objectif : zéro prélèvement sur la trésorerie des ménages)

Opter pour une politique industrielle volontariste pour muscler notamment des opérateurs performants sur le solaire et l’éolien de masse, de la régie aux acteurs européens

Sécuriser et diversifier l’approvisionnement : réformer l’actionnariat et la gouvernance de RTE pour renforcer les coopérations

Notes   [ + ]

Financement des Think tanks : ce que voulait Olivier Ferrand

Olivier Ferrand était un vrai social-démocrate. Réticent par rapport au jeu des appareils et suffisamment lucide pour ne pas s’en affranchir totalement. « Produire dans son coin des idées ne sert à rien », nous disait il. Dans cet entretien, Olivier Ferrand avait confié à Novo Ideo la clé, selon lui, de l’indépendance réelle des think tanks et donc, de leur ouverture à la société civile. Une volonté d’influence pleine de promesse.

Entretien : Jean-Marc Pasquet. Montage : Benjamin Bibas.

Photos : Audrey Cerdan (Rue89) / PHOTOPQR/LA PROVENCE SPEICH Frédéric.

Post-nucléaire : comment les territoires peuvent s’impliquer

2020.

C’est pas demain, mais presque. A cette date, la France devra avoir réduit de 20 % ses consommations énergétiques et ses émissions de gaz à effet de serre. Elle devra avoir porté sa part d’énergies renouvelables à plus de 23 % du bouquet énergétique (6 % actuellement). Ce sont en tous cas les objectifs fixés dans le cadre du « Paquet Climat Energie » au niveau européen.

Ambitieux ! Mais pas inaccessibles, si l’ensemble des acteurs se mobilise. Pourtant, l’UE n’est « pas sûre d’atteindre son but en 2020 », notamment du point de vue de l’efficacité énergétique
(http://www.euractiv.fr/climat-ue-sure-atteindre-2020-article)
Et, pour ne pas tomber dans la déprime générale, on ne parle pas ici du fameux « Facteur 4 »?

Ces cibles font écho aux engagements des collectivités signataires de la « Convention des Maires ». Dans ce cadre, 117 maires de France se sont engagés à « dépasser les objectifs fixés par l’UE en 2020 en réduisant d’au moins 20 % les émissions de CO2 ». Et ce « grâce à la mise en ?uvre d’un Plan d’action en faveur de l’énergie durable dans les domaines d’activité relevant de notre compétence ». La Convention part du principe que les responsabilités sont partagées, en ce domaine, par les autorités locales et nationales. D’où un engagement des collectivités elles-mêmes.

La Convention stipule par ailleurs que les communes et villes sont directement ou indirectement responsables de « plus de la moitié des émissions découlant de la consommation d’énergie liée à l’activité humaine ».

DECLARATIONS DE BONNES INTENTIONS ?

Effet de com ? A vous de juger !

Mais rien n’est joué à l’avance. D’autant que les leviers d’action existent indubitablement. A tous les niveaux de « gouvernance ». Pourtant, on ne peut pas dire que les démarches engagées suscitent, partout, un enthousiasme fou. Les démarches d’agendas 21 locaux, ont souvent permis une sensibilisation aux enjeux du développement durable (avec parfois, une dominance du pilier environnemental).

Les « Plans Climats Energie Territoriaux », devenus obligatoires pour les communes ou agglos de plus de 50 000 habitants via la loi Grenelle II, constituent de nouveaux projets prompts à mobiliser.

Néanmoins, on peut douter de leur capacité à engager une réelle transition énergétique. Ils sont parfois perçus comme des démarches engagées par une poignée d’idéalistes militants. Et, souvent, accueillis avec scepticisme de la part des tenants des politiques opérationnelles, « dures » et historiquement légitimes. L’effet tuyau d’orgue, que le concept de développement durable tient en horreur, joue à plein : chaque pan de politique publique conserve ses objectifs propres. Les tenants des politiques de l’habitat développent du logement social.

L’incinération des déchets vise d’abord et avant tout à les faire disparaître. L’industrie produit de la valeur ajoutée et des revenus. Les transports doivent accompagner une société devenue plus mobile? Les objectifs de « DD » sont secondaires.

Les politiques de développement durable doivent lutter pour affirmer leur légitimité, face à d’autres pans d’action publique bénéficiant d’une assise? durable. Mais l’énergie souffre également d’une méconnaissance de la part des acteurs locaux. Elus et cadres des collectivités sont concernés. Dans le champ des compétences formelles dont les Communautés peuvent se saisir, deux sont relativement peu connues : le développement et la gestion des réseaux de chaleur, les concessions de gaz et d’électricité. Leur exercice offre pourtant une large gamme de marges de man?uvre pour agir énergiquement. Mais ces champs sont trop souvent sous-investis. L’énergie se voit peu.

De fait, quand on vient causer des objectifs de la Convention des maires et des « PCET » à une bonne partie des acteurs de l’action locale, ceux-ci font la moue ou s’arment d’un rictus. Tout l’enjeu pour les démarches visant les « trois fois vingt » ou le « Facteur 4 », à tous les niveaux, est de convaincre que ces objectifs ne sont pas qu’illusion et de passer, enfin, à l’opérationnel. Si une politique publique « dure » doit se développer, elle doit être une politique volontariste de l’énergie. Mais qui ne prenne pas le pli d’une structuration en mode « champ hermétique fermé sur lui-même pour cause de nécessité d’affirmation ». Le casse-tête à résoudre devient : développer localement une politique publique de l’énergie spécifique et ambitieuse, mais capable d’innerver les autres pans de l’action publique.

POURQUOI LOCALEMENT ?

Au-delà d’une posture girondine de principe, cela semble pertinent. Le secteur de l’énergie est, en France, historiquement très centralisé (pour des raisons tenant aussi bien au choix du mode de production de l’énergie électrique qu’à la conception du service publique de l’énergie). Sous l’impulsion européenne, il est en pleine restructuration. Le défi planétaire que constitue la lutte contre l’effet de serre et les challenges économiques et géostratégiques liés à ce secteur plaident pour une meilleure appropriation de ses enjeux par? les acteurs publics locaux. Parce que ceux-ci sont les plus à même de mailler offre et demande. L’offre doit évoluer, avec le développement de solutions renouvelées (réseaux de chaleur, notamment) et la multiplication des sources de production, du fait du développement des énergies « renouvelables ».

L’enjeu de l’espace (et donc du territoire) se pose dans cette diffusion. Les collectivités locales sont, à travers leurs compétences, à même de disposer d’une bonne vision de la demande d’énergie. Sur un territoire comme celui de l’agglomération lyonnaise, l’industrie représente 40 % de cette demande, soit à peu près autant que le bâti au sens large (tertiaire et habitat). Les transports ne sont pas en reste (20 %). Or, la communauté urbaine dispose des compétences développement économique, habitat. Elle a vocation à organiser les transports. Autant d’éléments qui militent pour un développement important de la maîtrise publique locale du secteur de l’énergie. Ce qui ne veut pas dire qu’un seul niveau doit tout concentrer (le niveau de l’agglomération semble pertinent, au regard de ses compétences déjà acquises, mais ne doit pas négliger le niveau communal de « proximité », fournisseur de nombreux relais dans cette politique devant mobiliser largement. Mais l’échelon local ne suffit pas : la structuration de nouvelles filières économiques (comme celle du bois) ne peut se faire au seul niveau du bassin de vie).

DECENTRALISATION DE LA COMPETENCE ENERGIE ?

Décentralisation des compétences énergie ! Les communautés peuvent ainsi agir sur quatre volets (maîtrise de la demande en énergie / réseaux de chaleur / concessions de gaz et d’électricité / énergies renouvelables). Or, le scénario le plus ambitieux milite pour une prise en charge simultanée de ces compétences par l’échelon local. Ces quatre compétences se font mutuellement écho. Exemple, parmi d’autres : les réseaux de chaleur doivent diffuser une chaleur issue d’énergies renouvelables (ou « fatales »). La collectivité peut devenir régulatrice de la diffusion de chaleur en maîtrisant davantage les réseaux de gaz et d’électricité pour éviter la concurrence entre les sources de chaleur. Une meilleure « maîtrise » de la demande en énergie doit permettre de raccorder davantage de logements aux réseaux de chaleur? etc.

Les pistes « opérationnelles » sur lesquelles l’action locale s’engage sont multiples. Le développement des réseaux de chaleur semble être un premier levier majeur et structurant pour les territoires (la moitié de la consommation d’énergie concerne la chaleur ; les réseaux de chaleur sont de bons « diffuseurs » d’énergies renouvelables, ils ne représentent que 6 % de la chaleur consommée dans le résidentiel et tertiaire en France, contre plus de 50 % dans certains pays (CETE Ouest ? http://www.cete-ouest.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/2010-10_reseaux_de_chaleur_revue_AITPE_cle563159.pdf.)

La « réhabilitation thermique des logements » constitue une seconde piste majeure. Mais les collectivités locales, partenaires des « clusters » sont aussi présentes dans le domaine de l’innovation et ont un rôle déterminant à jouer dans la diffusion de nouvelles technologies ou de matériaux plus éco-responsables (trop souvent, le développement économique est dissocié des autres politiques). Elles se doivent d’accompagner la transition industrielle, d’étudier les possibilités de récupération des énergies fatales sur leur territoire, de réfléchir à un urbanisme produisant une ville « plus sobre » (une nouvelle génération de « SCOT » voit le jour)?

OPPORTUNITES MULTIPLES

Les évolutions réglementaires (nouvelle génération de « quotas », plus restrictifs, à venir en 2013), la contrainte économique (face à l’accroissement des prix des énergies fossiles) vont évoluer dans un sens convergent. Les villes ayant le mieux accompagné leur transition énergétique seront vraisemblablement les mieux adaptées au « monde qui vient ». D’autant qu’elles pourront en profiter (marketing territorial oblige) pour parfaire leur image et leur rayonnement. Qui n’a pas entendu parler des « exemplaires » Göteborg ou Malmö ?

Pas question ici de plaider pour un « darwinisme » entre territoires. Simplement, l’heure est à la grande réconciliation, pour une vraie transition. L’économique peut aisément s’allier à l’écologique. D’autant que la révolution énergétique permettra demain de rediriger des flux financiers. L’argent aujourd’hui envoyé vers les pays producteurs d’or noir ou de méthane pourrait, demain, être investi en faveur des entreprises de BTP locales, des producteurs de bois ou d’une meilleure valorisation de l’énergie fatale. Un seul chiffre devrait achever de convaincre : le déficit commercial français a atteint 51,4 milliards d’euros en 2010. La facture énergétique s’élève à elle seule 47,7 milliards d’euros (Le Monde ? 08 février 2011 ? « Le déficit commercial français a atteint 51,4 milliards d’euros en 2010 »)].

La transition ne peut être que progressive. Elle nécessite un certain courage politique, au regard des investissements requis : le modèle économique des énergies renouvelables ou de la réhabilitation thermique change radicalement (on paye très cher au départ ; on économise après coup sur les fluides). Mais la finance carbone propose des leviers encore sous-exploités. Le jeu en vaut la chandelle? Et ça commence à chauffer !

Ces réflexions sont regroupées sur le blog des hauts fonctionnaires de la fonction publique territoriale dédié : [le blog des « politiques publiques du développement durable »

Olivier Ferrand : « on manque d’idées neuves ! »

Terra Nova a reçu le mercredi 29 juin le trophée du « think tank français de l’année » (Dans le cadre de la première « cérémonie des Trophées des Think-Tanks », organisée par l’Assemblée des chambres françaises de commerce et d’industrie, l’Observatoire français des think-tanks et le groupe i&e.) qui salue trois années de travaux et une remarquable stratégie de communication. Dans un paysage marqué par l’émergence de quelques acteurs de taille moyenne et une kyrielle de micro-structures, Olivier Ferrand, son Président, revient dans cet entretien exclusif accordé à Novo Ideo sur la place particulière du think tank dans l’écosystème intellectuel et les facteurs d’une réussite. Pour que « les idées aboutissent sur la table des partis » : mode d’emploi.

Les quatre vagues des think tanks

Ils sont historiquement nés pour « faire avancer une idée jugée essentielle par les milieux intellectuels, mais que les décideurs politiques n’avaient pas encore perçue clairement »([Les think tanks. Cerveaux de la guerre des idées, par Stephen Boucher et Martine Royo Ed. le Félin, 2006, 118 p., 9,90 euros.)].

Stephen Boucher et Martine Royo établissent un historique du phénomène en révélant un certain retard français.

Le plus ancien « think tank » recensé, la Fabian Society, a été créé en Grande-Bretagne en 1884 pour favoriser le changement social après la révolution industrielle. Sa première étude paraît en 1889, à la suite des manifestations des ouvrières de l’industrie des allumettes. En 1900, la Fabian Society se joint aux syndicats pour fonder le Parti travailliste qui influence directement la création du premier système social en 1911

Après la seconde guerre mondiale, le concept de « think tank » se développe rapidement en relation avec la volonté américaine de rompre avec l’isolationnisme de Washington : création en 1946 de la Rand Corporation, directement financée par le Département de la défense, et particulièrement novateur pour l’époque dans l’utilisation des méthodes dites quantitatives.

La troisième vague de création de « think tanks » a lieu après les chocs pétroliers des années 1970, se font plus spécialisés et défendent des points de vue particuliers. On parle alors de la naissance des « advocacy tanks » qui ne sont plus les réservoirs de pensée mais d’arguments , leur développement tient davantage aux clivages politiques. ([Il en est ainsi de la très conservatrice Heritage Foundation, créée en 1973.)]

La quatrième vague de création de « think tanks » aux Etats-Unis et en Europe s’est produite dans les années 90, après la chute du mur de Berlin , dans un contexte où la puissance des pays occidentaux s’établit dans un environnement mouvant et de nouveaux acteurs émergents (Chine?). L’effondrement des régimes communistes a provoqué une vague de création dans les ex-pays de l’Est : ces think tanks ont fortement influencé l’agenda des privatisations, etc.

La période actuelle est aussi marquée par une internationalisation croissante de ces centres de recherche à vocation opérationnelle. Les « think tanks » spécialistes de l’UE sont ainsi passés d’une dizaine fin des années 80 à plus d’une cinquantaine aujourd’hui en participant à l’élaboration des normes de décisions à Bruxelles.

PROCHAINEMENT

En France, les think tank sont pauvres. Pourquoi ? Le patron de Terra Nova reviendra la semaine prochaine sur les modèles économiques existants. Face au risque de perte d’indépendance, les contours d’un système de financement novateur, citoyen, sur le modèle de la précédente campagne de Barack Obama. Puis nous poursuivrons cette série de podcasts en répondant aux questions de la possible concurrence entre think tanks. Olivier Ferrand dévoilera enfin pour nos lecteurs-trices les priorités de Terra Nova pour 2012.