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Energies renouvelables : pour un consortium industriel

Si l’on ne sait pas quand il surviendra, du moins sait-on que ce moment arrivera un jour. Et la controverse porte tout au plus sur quelques années.

Réfléchir sur l’uranium et le gaz naturel n’est pas très différent. Ces trois ressources ont un point commun : elles relèvent d’un « stock » disponible sur Terre, et sont donc limitées. C’est cette limite qui crée le pic. A l’inverse, les énergies dites de « flux » (vent, soleil, marées?) ne le sont pas, et ne subissent donc pas cette épée de Damoclès. S’interroger sur le secteur énergétique de demain suppose donc de réfléchir aux moyens de réussir une transition énergétique en France.

UNE DOMINATION A EBRANLER

Dans l’imaginaire collectif, la révolution industrielle est indissociable de ces cheminées d’usine rejetant des fumées noires. Au-delà de cette image, c’est un véritable choix de société qui est illustré. Il est évident que la découverte de la quantité d’énergie dégagée par les fossiles sous l’effet de la combustion ne pouvait que provoquer un élan d’espoir chez les chercheurs de l’époque.

Aujourd’hui, les technologies liées aux énergies fossiles se sont imposées au point de déterminer l’aménagement de nos territoires (étalement urbain), comme l’économie mondiale (délocalisations). Il y a une domination évidente des énergies « stockées ». Leur rareté n’est bien sûr pas la seule raison pour laquelle il convient d’en limiter l’usage. Inutile de rappeler pourquoi nous devons enrayer les externalités négatives qu’elles génèrent ? pollutions diverses, déchets, surémission de gaz à effet de serre. L’impact écologique qu’elles induisent est désormais bien connu. Les technologies liées aux énergies renouvelables, de « flux » donc, se développent et se généralisent. Etant ancrées localement, les déperditions d’énergie sont relativement faibles. Elles sont réversibles et endommagent peu ou pas l’environnement.

Le secteur se développe au point d’intéresser les « majors ». Mais jamais aucun plan de grande envergure n’a été développé afin de leur donner l’impulsion qui permettra d’en faire un fleuron industriel. Ce qui est regrettable lorsqu’on considère, d’une part, le potentiel d’emplois à la clef et, d’autre part, le niveau de recherche en France.

UNE POLITIQUE PETROLIERE TARDIVE

Les grandes puissances prennent peu à peu conscience du potentiel de ce secteur. La France en reste à l’effet d’annonce. A croire que l’histoire se répète. Au début du XXe siècle, toutes les grandes puissances misent sur le pétrole, cherchent à s’approprier les terrains, développent des raffineries, créent des pipelines. Seule la France, puissance charbonnière, en reste aux mines. Certes, elle dispose de sous-marins, camions et autres véhicules fonctionnant à l’essence. Elle consomme du pétrole, mais n’en produit pas, ou si peu. Et lorsque, en décembre 1917, Henry Bérenger alerte les sénateurs sur le fait que la France n’aura plus une goutte d’essence au 1er mars 1918 ?dans la simulation la plus optimiste- ils comprennent que la guerre est perdue. Clemenceau en appelle alors à son allié américain, qui lui envoie aussitôt des pétroliers ; les alliés gagnent alors le conflit. De cette leçon, la France comprend, très tard, que le pétrole était devenu, ces dernières années, une denrée stratégique. L’adresse diplomatique de quelques hommes d’Etat de l’époque a permis d’inverser « la vapeur », mais la France n’a pu s’imposer que très tard sur ce marché. Elle n’y est vraiment parvenue qu’en créant la CFP, la « Compagnie Française des Pétroles », qui regroupait banques, Etat, raffineurs, producteurs.

Le Président du Conseil rappelle alors la volonté du gouvernement de « créer un outil capable de réaliser une politique nationale du pétrole » et « de voir se constituer un groupement national de pétrole », société anonyme de statut français. Cette société « s’efforcera de développer une production de pétrole à contrôle français dans les différentes régions productrices », « créera ou développera toutes les entreprises qu’elle jugera utiles pour sa prospérité » et pourra recevoir du gouvernement la mission d’entreprendre des travaux qu’il estimera « opportuns ».

Dans ce but, elle devra « organiser la mise en valeur des ressources et des avantages que l’Etat tient ou tiendra des accords diplomatiques ou autres existants ou intervenir, en ce qui touche le pétrole ». Elle prendra des participations dans les entreprises « exerçant leur activité dans diverses régions pétrolifères, spécialement en Amérique centrale et en Amérique du Sud ». Compagnie nationale, « la Société recevra l’appui du Gouvernement et le concours de ses Administrateurs, dans les démarches et travaux qu’elle entreprendra en conformité des programmes arrêtés d’accord avec le Gouvernement. » L’Etat se réserve de plus un contrôle sur la gestion de la société , avec la nomination de deux commissaires, du ministère du Commerce et de celui des Finances, disposant du droit de veto en Conseil d’Administration. Enfin, de nombreuses dispositions sont censées protéger la CFP des capitaux étrangers : les sociétés industrielles et financières françaises peuvent participer à la société, lorsque leur objet social concerne « la production, le transport, le commerce, la distribution, le raffinage » de pétrole.

Sachant qu’une entreprise peut n’être française qu’en apparence, « le cas de certaines Sociétés comprenant des participations étrangères importantes fera l’objet d’un examen particulier. » Disposition qui vise la Banque de Paris (future Paribas). Poincaré ne ferme aucune porte à « toutes dispositions nécessaires (qui) devront être insérées dans les statuts pour assurer la permanence du contrôle de la Société par des capitaux français. » Enfin, les postes restent toujours des éléments stratégiques pour le contrôle d’une société : le directeur général et les directeurs sont être Français, comme les administrateurs, agréés par le gouvernement.

UNE POLITIQUE INDUSTRIELLE ECOLO

L’époque n’est pas la même, la ressource non plus. Une transposition serait à prendre avec la plus grande précaution, si tant est qu’elle est imaginable. Mais cette leçon de l’histoire doit nous amener à réfléchir sur le rôle de l’Etat dans l’impulsion d’un tissu industriel nouveau.

Aujourd’hui, les entreprises travaillant sur les énergies renouvelables n’ont pas l’écoute des majors du pétrole, du nucléaire, ou du gaz. Ces dernières, de plus, investissent aussi sur le renouvelable et peuvent donc siéger et peser dans leurs groupes d’influence. L’Etat doit donc réinventer son rôle, investir et se réinvestir. C’est à lui qu’incombe, pour une durée certes limitée, le rôle de pilotage stratégique. En créant un consortium qui pourrait, peu ou prou, s’appuyer sur les membres du Syndicat des Energies Renouvelables (SER), l’Etat créerait une structure puissante, capable de rivaliser avec les majors du pétrole, tout en les canalisant en interne.

Cette « régie intéressée », où la participation de l’Etat ne pourrait excéder 25%, permettrait également de maîtriser une stratégie foncière (doublée d’un portage foncier) sur tout le territoire, et les bénéfices générés permettraient à la collectivité de compenser ses investissements. Un tel dispositif, bien sûr, ne peut se substituer à un grand plan d’économies d’énergies et à une politique ambitieuse à l’échelon européen. Mais ce peut être un dispositif complémentaire.

En somme, les énergies renouvelables attendent encore « leur » Henry Bérenger.

 

Propositions

1. Création d’un consortium d’Etat appuyé sur le Syndicat des Energies Renouvelables (SER) : renforcement de sa fonction de pilote stratégique

2. La forme de « régie intéressée » privilégiée pour assoir une stratégie foncière sur tout le territoire

3. Financement de son action par les plus-values de ses achats/reventes

Développer la comptabilité publique environementale

DEFINITION D’UNE COMPTABILITE PUBLIQUE ENVIRONEMENTALE

La comptabilité environnementale, ou comptabilité verte, est une prolongation du système comptable traditionnel. Ses fonctions sont les mêmes : il s’agit d’un outil normalisé d’information, d’un tableau de bord de pilotage de l’activité et de mesure des risques qui y sont liées. L’enjeu d’une telle comptabilité est à la fois de définir une méthode de mesure commune des impacts d’une activité sur l’environnement, mais également de donner une valeur financière aux externalités.

Quels enjeux ?
L’intérêt d’un telle comptabilité pour la puissance publique est multiple, elle permettait tout d’abord aux collectivités d’inventorier et de mesurer de manière plus ambitieuse l’impact de leur propre activité sur l’environnement et s’inscrirait dans la poursuite des initiatives du Grenelle II imposant aux services de l’Etat de répertorier leurs émissions de gaz à effet de serre ou du plan Etat exemplaire reposant sur une série d’indicateurs.

Mais la comptabilité verte va au-delà d’un simple reporting de données extra-financières : il s’agit de donner une valeur aux impacts de l’activité sur l’environnement et de les comptabiliser comme éléments du bilan et du compte de résultat, au travers par exemple de la mesure des flux (comme la consommation du capital naturel par l’entreprise) et risques environnementaux de l’entreprise. Cette démarche permet, dès lors, d’apprécier de manière normalisée la performance environnementale d’une entreprise ou d’une administration, tant à l’instant t qu’en dynamique sur plusieurs années, sans la considérer comme étrangère à la performance financière.

Enfin, la comptabilité environnementale constitue un enjeu certain pour les finances publiques : le déploiement au sein des entreprises privées d’un tel outil permettrait à l’Etat de bénéficier d’une nouvelle assiette de taxation des pollutions permettant par exemple de transférer une part des prélèvements sociaux pesant sur le facteur travail sur les activités les plus polluantes.

DES DIFFICULTÉS A DÉPASSER

Bien entendu, la mise en ?uvre d’une telle comptabilité fait face à des obstacles techniques bien connus des économistes, elle pose notamment la question de la monétisation d’informations difficilement appréhendables et quantifiables.

La démarche est bien avancée concernant le carbone, déjà valorisée sur un marché européen ou plus indirectement au travers des taxes carbones scandinaves, bien que les niveaux de prix actuels se situent aujourd’hui bien en-dessous des seuils permettant une véritable internalisation. Mais les choses se compliquent concernant la biodiversité et le capital naturel. Des travaux d’économistes de renom ont proposé une approche par la mesure des services rendus par les écosystèmes, comme par exemple les travaux de Pavan Sukdhev, qui plaide pour le développement d’une comptabilité environnementale.

On comprend alors que l’enjeu majeur de la comptabilité environnementale repose sur la crédibilité et la pertinence des paramètres pris en compte et des hypothèses de valorisation retenues.

Des initiatives pionnières dans le secteur privé
_ Des initiatives intéressantes émergent dans le secteur privé. Ainsi Mac Donald ou Puma ont conduit des expérimentations dans ce domaine dans le cadre d’une démarche concertée faisant intervenir bureaux d’études, cabinets de conseil et ONGs. Puma a ainsi publié en 2011 un premier compte de résultat* valorisant à 66? la tonne de CO2 (soit un niveau bien supérieur à sa valeur actuelle sur le marché carbone), l’impact environnemental de la consommation en eau étant valorisée à 0,81? par m3, celle de l’occupation des sols à 347?/ha pour compenser la perte des services rendus par la nature.
Ces premiers essais ont conduit le Conseil supérieur des experts comptables à s’intéresser au sujet, et à lancer un premier groupe de travail sur le sujet.

Une participation de la puissance publique à promouvoir
_ On comprend ainsi que les enjeux de l’émergence de cette comptabilité sont de multiplier des expérimentations sur des terrains variés, afin d’affiner les modèles et développer un véritable savoir faire tant public que privé dans le domaine, mais également de permettre à la France de peser sur de futures normes comptables internationales dans ce domaine. L’Etat et les collectivités territoriales pourraient ainsi s’engager dans cette démarche. Dans un premier temps, on pourrait imaginer par exemple des expérimentations menées au sein de leurs établissements publics, unités comptables plus réduites et se situant souvent à la frontière entre activité commerciale et de service public.

Notons, pour conclure, que ces nouvelles formes de comptabilité sont également appelées à intégrer à terme la dimension sociale et sociétale d’une activité.

Le jour où la Seine déborde…

« Ports de Paris » avec, entre autres, son site de Gennevilliers est le 2e port fluvial d’Europe en terme de marchandises et le 1er au monde en trafic fluvial passagers avec 7 millions de touristes transportés chaque année.
(Un GIE « Haropa » (harbor of paris ou le HAvre-ROuen-PAris) vient d’être constitué pour devenir une plate forme fluvio-maritime de taille mondiale.)


crue 1910 Pont Alexandre III ? Ministère de l’écologie

Mais l’histoire nous a montré que la Seine pouvait être capricieuse et une crue exceptionnelle (la crue centennale) était probable. Les effets seraient sur Paris du « jamais vu ».

LES CONSEQUENCES DE L’HOMME ET DE SON ACTIVITE

François Landais directeur de l’agence Paris-Seine, à Ports de Paris, nous explique que l’urbanisation croissante alliée à une pluviométrie importante, malgré les grands réservoirs (lacs artificiels) en amont de Paris, régulants les crues et les sécheresses, pourraient provoquer la crue centennale tant redoutée.

La particularité de la région parisienne est la densité de ses habitants situés en zones inondables, et cela fait beaucoup de monde ! Pascal Popelin, maire adjoint de Livry-Gargan est Président de l’établissement public « Seine Grand Lac ». Il gère les 4 barrages réservoirs en amont de Paris.

Il évalue le nombre de personnes touchées directement ou indirectement entre 2 et 5 millions et les dégâts (remise en état des réseaux, des édifices, nettoyages….) aux alentours de 20 milliards d’Euros, soit 20 fois le coût de la tempête Xynthia. D’après lui, près de 800 000 personnes seraient privées d’électricité, sans compter les coupures d’eau et le problème d’évacuation des déchets. Par ailleurs, des mesures de précautions sont prises, comme celles de mettre « hors d’eau » les bâtiments (musées…) et de sécuriser les systèmes informatiques ou encore les archives.

Le Général Serge Garrigues est le chef d’état major de la zone de Défense de Paris. Sous le contrôle du Préfet de Police de Paris, il assure la coordination des secours et approvisionnements des personnes qu’on inciterait alors à rester le plus possible chez elles.

Cette solution est privilégiée à un déplacement massif des populations, d’autant que la crue généralement, ne dure que quelques jours.

Il tempère les effets par le fait que « la crue est aujourd’hui prévisible à au moins 8 jours », « et cela donne du temps pour informer et mettre les gens vulnérables hors de danger » comme par exemple évacuer les malades des hôpitaux situés en zone inondable (comme celui de Georges Pompidou) et les répartir sur d’autres lieux d’accueil.

Par ailleurs, cette préparation exemplaire à la hauteur de l’événement s’il se produisait, peut servir à d’autres catastrophes du type du plan ORSEC. une évacuation d’urgence des déchets (5000 tonnes par jour !) est même prévue, ainsi que la distribution de 1200 groupes électrogènes.

Interview complète du général Serge Garrigues

Le Général Dodane, spécialiste des crues nous explique également qu’une ville comme Alforville serait touchée à 100% et qu’un plan nommé « Neptune » réquisitionnant les armées, pourrait mettre à pied d’oeuvre environ 10000 hommes avec le matériel nécessaire.

Mais nous n’en sommes pas là !

Peut être même nous ne reverrons plus jamais ces images de la crue de 1910 où l’on peut voir nos députés se rendre en barque à l’Assemblée nationale pour débattre à la lueur des lampes à pétrole ! (et manger froid….).

Assemblée nationale sous l’eau ? Ministère de l’écologie

Toutes les indications, les alertes de crues et les consignes se trouvent sur le site « fluvial » de la ville de paris et pour la France entière c’est « Vigie crues ».

Mais comme dans toutes choses : mieux vaut prévenir que guérir ! Et comme conclu, Pascal Popelin (auteur d’un livre : « le jour où l’eau reviendra ») : « il n’existe pas de catastrophes naturelles, mais des phénomènes naturels qui deviennent des catastrophes par la présence de l’homme et de son activité ».

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Xynthia 2010 : le rapport qui accable

La Cour des comptes avait souligné les « insuffisances persistantes » en matière d’urbanisme, pointant des collectivités sous la pression des promoteurs. Dans les trois départements concernés ? la Vendée, la Charente-Maritime et le Var ?, les préfets avaient établi un dossier départemental sur les risques majeurs (DDRM) trop « général » et non « actualisé ». Le rapport soulignait que les plans de prévention du risque inondation (PPRI), adoptés sous l’égide des préfets n’avaient pas été prescrits dans toutes les zones à risques. Lorsqu’ils existaient, ces plans avaient fait l’objet de trop de négociations pour être encore contraignants. Si le système des secours avait été rudement mis à l’épreuve, on se souvient que l’intervention inédite des collectivités locales avait permis en partie de faire face à la détresse des citoyens, juste après la catastrophe. Un système de chéquier et de location de voitures permettant de faire face aux besoins les plus urgents avait ainsi été mis en oeuvre par la Région Poitou-Charentes sans pour autant que l’articulation avec l’action avec les autres collectivités ne fut réellement planifiée faute d’avoir été pensée.


Vous pouvez écouter l’ensemble des chroniques de Gérard Feldzer sur le site de France Info. Vos commentaires et suggestions seront toujours bienvenus sur franceinfo.fr

La monnaie complémentaire, outil de la « compta écolo »

Francine Bavay, Conseillère régionale (EELV) d’Ile-de-France

Mesurer la valeur ajoutée sociale et environnementale

A mon sens, les acteurs de l’économie sociale et solidaire produisent de la très haute valeur ajoutée : de la valeur ajoutée économique, comme tout acteur économique ; de la valeur d’utilité sociale et environnementale ; de la valeur d’approfondissement des pratiques démocratiques, puisqu’ils sont régis par le principe « un humain, une voix » et non « une action, une voix ». Mais si on veut prouver qu’il y a effectivement création de valeur ajoutée, il faut être capable de la mesurer.

Si le Produit intérieur brut a bien fonctionné pour mesurer cette valeur à l’échelle nationale durant plusieurs décennies, c’est parce qu’il s’agissait d’un outil simple et rassurant, qui fonctionnait selon la logique du gâteau : plus les entreprises produisaient, plus le gâteau augmentait et plus il y avait à manger pour tou/tes. Peu à peu, le PIB est toutefois entré en crise et on lui a par exemple ajouté les salaires et dépenses des administrations publiques afin qu’il continue de rendre compte de la complexité du fonctionnement économique d’une société. Mais aujourd’hui, avec la prise de conscience de la crise environnementale majeure que nous traversons, on voit bien que cet outil est incapable de prendre en compte les destructions irréparables de ressources naturelles causées par l’activité économique et qu’il n’est donc plus apte à mesurer de façon pertinente la richesse produite par une société.

La monnaie complémentaire, pour créer et mesurer de la valeur ajoutée

Nous sommes donc arrivés à un moment où nous avons besoin de nouveaux outils macroéconomiques, mais aussi sans doute microéconomiques, pour définir ce qu’est la richesse. De là, deux approches sont possibles : une approche multicomptabilité et une approche unicomptabilité. L’approche multicomptabilité a été mise en ?uvre, par exemple, en Suède, où les entreprises sont désormais tenues de comptabiliser non seulement le carbone émis, mais aussi toutes les matières premières consommées. Mais en France, je ne pense pas que la société soit mure pour la mise en place d’une telle approche. Quant à l’approche unicomptabilité, qui vise en somme à intégrer des les comptes de l’entreprise les externalités négatives ou positives qu’elle produit sur l’environnement, elle bute sur un obstacle de taille : quelle est l’unité dans laquelle on va compter ? Comment réunir dans un même compte des réalités (bénéfice financier, apport social du travail bénévole, destruction de biomasse?) de natures très diverses ?

Certes, depuis trois ou quatre millénaires, on a une idée de la valeur produite grâce à un médiateur : la monnaie. Idéalement, ce médiateur devrait également être un indicateur des valeurs morales de notre société. Or aujourd’hui, on a accepté de fortes inégalité dans la répartition de la monnaie : certains individus, pas forcément plus « moraux », en détiennent beaucoup plus que d’autres. Alors avec d’autres monnaies, on peut sans doute corriger ces inégalités au profit de tou/tes. Par exemple, le prix d’une place de cinéma est aujourd’hui de 10 euros en moyenne, calculé sur la base d’un taux de remplissage moyen d’environ 30 %. Si on crée une monnaie complémentaire et qu’on la distribue de préférence aux plus pauvres ? c’est-à-dire à ceux qui ont le moins accès à la monnaie générale -, on va pouvoir remplir cette salle à près de 100 %, et ce à production et dépense énergétique constante (que la salle soit remplie à 30 % ou à 100 %, il n’y aura toujours qu’une seule projection). L’utilisation d’une monnaie complémentaire peut donc permettre, à production et externalité environnementale constante, de créer davantage de valeur ajoutée sociale (plus de personnes auront eu accès à la salle de cinéma) et de comptabiliser dans un même temps cette valeur ajoutée.

La région, niveau pertinent d’émission d’une monnaie complémentaire

En Ile-de-France, mais aussi en Bretagne et dans le Nord-Pas-de-Calais, nous expérimentons depuis quatre ans un tel système avec la monnaie SOL, émise par la Région et par les divers acteurs de l’économie sociale et solidaire qui participent à ce projet. On peut acquérir des SOL « coopération » en privilégiant pour ses achats courants un réseau de commerçants ayant prouvé leur démarche sociale et environnementale (démocratie entrepreneuriale, bio, circuits courts?), des SOL « engagement » en s’engageant bénévolement dans des activités d’utilité collective mises en ?uvre par des acteurs publics ou des associations, ou encore recevoir d’une collectivité locale des SOL « affectés » à telle ou telle consommation (restauration collective, transports, etc.). Autre particularité de la monnaie SOL : elle est fondante, c’est-à-dire qu’elle se dévalue avec le temps lorsqu’elle n’est pas échangée. La circulation de la monnaie est ainsi favorisée, ce qui est toujours à l’avantage de ceux qui en ont peu.

A mon avis, le bon niveau d’émission pour ce type de monnaies, c’est la région : cela permet en effet de relocaliser des activités économiques sur un lieu qui présente une taille critique suffisante pour que la monnaie complémentaire soit assez largement reconnue et échangeable. Et l’introduction d’une telle monnaie peut avoir un véritable impact sur le dynamisme économique local voire général. On le voit par exemple avec le Wir, monnaie complémentaire créée en Suisse en 1934 par des entrepreneurs qui refusaient de commercer avec les nazis : à certaines périodes, le Wir, toujours en circulation aujourd’hui, a pu représenter 30 % des échanges dans la zone suisse où il est utilisé.

Avec une telle monnaie en tout cas, il est possible d’avoir une idée tout à fait quantifiée des externalités positives ou négatives produites par des acteurs économiques sur l’environnement et sur la société, sans inscrire ce décompte dans une monnaie unique (l’euro) qui sanctionne une économie générale essentiellement lucrative.

Retour à l’intro du dossier « Vers une comptabilité écologique »

En finir avec la France moche

PORTRAIT INHABITUEL DU PAYS

Des centres commerciaux, des zones d’activités, des lotissements et des routes élargies d’où ont disparu les arbres. Quatre à cinq enseignes et autant de lotisseurs sont responsables de la production de ces »non lieux »; comme les qualifie l’ethnologue Marc Augé.


Que s’est-il passé ?

Les causes sont nombreuses, parmi lesquelles les choix économiques faits depuis quarante ans, combinant toute automobile, grande distribution, l’absence ou l’empilement des réglementations, le clientélisme dans le classement des terres constructibles. S’y ajoute la volonté légitime des communes d’attirer emplois et taxes professionnelles.

La lecture de ces paysages raconte nos modes de vie, nos choix ou notre absence de choix où priment fonction et rentabilité immédiate. Tristes paysages que ceux des espaces verts et des ronds-points paysagers, d’un urbanisme par défaut avec haies de thuyas et clôtures sans lien avec les champs déserts qu’elles côtoient.

Depuis vingt ans environ, il y a une prise de conscience avec le travail de l’Observatoire photographique des paysages, le vote de la loi Paysage en 1993 et, plus récemment, la loi de Solidarité et de Renouvellement Urbain (Loi SRU) qui met en place le Plan Local d’Urbanisme (PLU). L’exemple est souvent venu avec l’expérience et la conviction d’élus et de professionnels engagés au sein des collectivités locales qui ont multiplié les projets d’aménagement et de requalification de leurs quartiers dans une démarche de planification et de cohérence territoriales.

Il s’agit pourtant d’une infime partie des actions d’aménagement à l’?uvre sur le territoire, car la plupart des communes n’ont pas de PLU au sens d’un véritable document d’urbanisme. Trop de communes décident de leur avenir avec les lotisseurs, les acteurs économiques et la pression démographique, et les règles les plus utiles sont remises en cause et contournées, surtout en période de crise. On a ainsi amoindri en 2010 l’impact des Zones de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP) pour faciliter le secteur du bâtiment. Malgré cela, pas ou peu d’inquiétude à avoir pour les secteurs protégés.

L’ENJEU EST A LA PERIPHERIE

Dans les zones qui n’appartiennent ni à la grande ville ou à sa proche agglomération, et pourtant qui constituent le cadre de vie de la plupart des gens. C’est la France des espaces de trajets, des abords des centres commerciaux, des quartiers d’habitations, portée depuis 1990 par une dynamique démographique trois fois plus importante que dans les grands centres urbains. Celle des ouvriers, des employés, frappés, comme nous le rappelle Christophe Guilluy dans sa « Fracture française », par la désertification sociale, abandonnée par les politiques publiques et d’aménagements.

Lors des débats entre concepteurs sur les propositions pour le Grand Paris, il y a eu consensus pour s’emparer de la question des zones périurbaines dans leur diversité, en reprenant quelques orientations significatives du SDRIF (Schéma directeur d’Ile-de-France), comme la protection des terres agricoles, la densification du bâti et la mise en relation des territoires.

L’aménagement du périurbain est bien une question de paysage, car elle concerne autant l’organisation des territoires que leur forme, les deux étant liés. Le Grand prix national de l’urbanisme 2003, Michel Corajoud, attribue directement le problème des villes contemporaines à leur absence de paysage : « (?) Un des problèmes importants de la ville contemporaine me semble être son obstruction et, de ce fait, sa désorientation. L’accumulation non réglée des constructions dans la ville actuelle est telle que tous les horizons se ferment. »

Penser l’aménagement à travers le paysage implique de s’intéresser à toutes les dimensions d’un territoire : de comprendre l’histoire, la géographie, les mécanismes de transformation, l’interrelation des différents milieux, pour apporter des réponses. Un projet se bâtit dans la connaissance de ces mécanismes. C’est la seule façon de réconcilier ville et campagne, ville et milieux naturels. Il est urgent d’imaginer de nouvelles formes urbaines en réseaux où la nature et l’agriculture s’inscrivent en interrelation selon des circuits courts de production et de consommation.

Le contexte est propice à l’élaboration de projets novateurs traduisant dans la réalité les trames vertes et bleues (continuités biologiques territoriales), par exemple, décidés par le Grenelle de l’environnement. Un élément essentiel d’une ville durable.


« J’habite donc je suis »

Cette formule de Massimo Venturi Ferriolo, spécialiste des questions de paysage à l’école polytechnique de Milan, dans son discours lors de la célébration du dixième anniversaire de la Convention européenne du paysage, résume bien l’importance du paysage comme révélateur des interactions entre l’homme et son environnement.

à l’heure des contraintes budgétaires, rappelons à notre ministre de l’égalité des Territoires ce que fut l’invitation de cette convention à s’engager « ? à reconnaître juridiquement le paysage en tant que composante essentielle du cadre de vie des populations, expression de la diversité de leur patrimoine commun culturel et naturel, et fondement de leur identité? » Une piste féconde.