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L’intergénération est politique

LA SOCIETE DES CLIVAGES

Le discours d’opposition des générations surfe sur cette exacerbation de la défiance. C’est dans ce climat que d’aucun parlent, voire fantasment, sur une guerre des générations : la ville serait bientôt à feu et à sang? Les usines, les ateliers, les bureaux ne seraient que des champs de bataille rangée entre les jeunes et les seniors? Or, ce que nous voyons ce n’est pas une guerre des générations mais bien des faits sociaux, des faits minuscules qui pollenisent d’un suc solidaire le quotidien de millions de personnes.

Pensons à l’association Lire Faire Lire qui anime un réseau de 15 000 retraités investis pour soutenir les enfants dans l’accès et le plaisir de la lecture. Pensons aux Blouses Roses où 5 000 étudiants comme retraités, interviennent dans les hôpitaux ou les maisons de retraite pour rendre la vie plus gaie aux personnes en résidence. Pensons aux bénévoles des petits frères des Pauvres qui accompagnent les personnes âgées isolés et vivant dans la précarité?. Pensons aux 4 millions d’aidants informels, dont l’âge moyen est de 64 ans, qui fournissent un appui essentiel aux personnes fragilisées par les maladies chroniques ou la perte d’autonomie dû à l’âge. Pensons au développement des jardins partagés qui permettent à toute les générations de coopérer pour faire naître des espaces de convivialité et d’échange de savoirs et de permettre, en particulier aux personnes ayant des faibles revenus, un accès à une alimentation plus seine et aux circuits courts.

LA CLE DES TERRITOIRES

Il est urgent que l’Etat et les collectivités territoriales soutiennent des actions symboliques comme des cafés de l’intergénération ou valorisent des démarches de solidarité entre génération. Surtout il est temps d’inventer des politiques publiques spécifiques comme l’instauration d’un tarif intergénérationnel pour un senior et un moins de 18 ans, permettant des réductions de prix à l’entrée de lieux culturels et de loisirs ou encore le soutien aux formules d’habitat partagé et intergénérationnel, la création d’un Fonds d’initiatives intergénérationnelles destiné à soutenir les innovations sociales ou technologiques favorisant la coopération entre les générations.
De son côté, pourquoi l’Education Nationale n’enclencherait-elle pas un processus pour que les enseignants du primaire et du secondaire puissent développer avec les enfants des projets pédagogiques centrés sur la rencontre des âges, sur la découverte de l’autre et de son histoire, sur la prise de conscience de la diversité du vieillissement ?

Une des réponses à la crise de l’emploi des seniors se trouve dans la possibilité pour ces derniers de s’investir dans leurs deux dernières années de carrière dans le soutien à une association. Une partie de leur salaire serait payé par leur entreprise, une autre part et leurs charges sociales prises en compte par l’Etat, voire les collectivités territoriales. En contrepartie, ces seniors s’engageraient à rester bénévoles durant les trois premières années de leur retraite. Ils vivraient ainsi un tuilage progressif vers la retraite et seraient des acteurs de la transmission intergénérationnelle.

C’est le secteur associatif et globalement le monde de l’économie sociale et solidaire qui, pour une large part, assurent aujourd’hui le lien social et les solidarités de proximité. Avec efficacité et pour un engagement budgétaire le plus souvent optimal. Il est logique qu’il soit soutenu plus fortement par la puissance publique et par les collectivités territoriales.

Il y a aussi nécessité à ce que les aidant(e)s bénévoles, de tout âge, soient reconnu(e)s pour leur rôle crucial dans l’accompagnement des plus fragiles et dans la politique de santé publique de la nation. Mais il s’agit surtout d’élaborer un statut de l’aidant ouvrant à des temps de formation, des aides financières ou du développement de structures et de moyens humains, leur permettant de mener une vie plus normale.

Dans cette période de changement, il est plus que jamais nécessaire de pointer combien une politique de l’intergénération est un enjeu central pour inventer une société de l’écologie sociale fondée sur la coopération. La révolution démographique, implique d’inventer une société l’intergénération qui permette aux jeunes, aux moins jeunes et aux vieux de vivre durablement bien ensemble.

Dommage qu’à l’occasion de la nomination du nouveau gouvernement, l’intitulé du Ministère des Affaires sociales n’est pas inclus l’intergénération.

Le vieillissement n’est pas un risque…

 » Quand je serai vieux, je s’rai insupportable … » (Jacques Brel)

La roue tourne, inexorablement, même si l’espérance de vie augmente, à notre plus grand soulagement.
_Mais pas au plus grand soulagement du gouvernement français qui nous prépare pour cet été, un projet de loi ciblant les personnes âgées, trop coûteuses à la société !

Poser un regard bienveillant sur tous les temps de la vie.

A force de débats publics et d’annonces médiatiques, voilà que la vieillesse devient « un risque de dépendance ».
_ L’aide à l’autonomie se transforme en dépendance des personnes âgées.
L’univers des personnes âgées est réduite à un coût insupportable pour notre société.
_ Et le débat est recentré sur la question du financement de la dépendance des personnes âgées.

Pour le gouvernement, il est temps de budgétiser la solidarité intergénérationnelle en fonction du Produit Intérieur Brut ( PIB). Passe à la trappe, le Développement Humain (DH), auquel l’ONU fait référence en matière économique.

PIB contre Développement Humain

Si le PIB nous donne une indication sur la production économique par habitant, le DH, Développement Humain, permet d’évaluer le niveau de développement des sociétés en fonction de l’espérance de vie, du niveau d’éducation et du niveau de vie par habitant. D’où l’écart pour un même pays, entre son classement selon le PIB ou selon le DH.

Prenons l’exemple de la Norvège et de l’Inde :

– La Norvège, au 25ème rang selon son PIB, est bonne première au classement du DH

– L’Inde, au 11ème rang selon son PIB, se retrouve au 134ème rang au classement du DH.

Pour évaluer le Développement Humain, l’ONU utilise des indicateurs statistiques dont l’Indicateur de Développement Humain (IDH) . Un autre indicateur statistique, dérivé de l’IDH, est apparu ces dernières années : le GDI, qui tient compte des différences de vie entre les hommes et les femmes.

Le GDI : Gender-related Development Index

Pour affiner la mesure du Développement Humain, le GDI tient compte des disparités de situations de vie entre les femmes et les hommes ( éducation, hygiène, accès aux soins … ) . Ainsi apparaissent les obstacles liés au sexe et qui entravent le développement de nos sociétés.

Or, si l’on tient compte du fait que la majorité des personnes aidantes ( famille ou professionnelles ) sont des femmes, et que l’espérance de vie des femmes est plus grande, on s’aperçoit que les propositions du gouvernement pourraient bien conduire à une régression du statut des femmes dans notre société française.

Dans un article précédent, j’écrivais que l’autonomie de nos aîné-es, ne devait pas se faire au détriment de l’autonomie des femmes. Or, si le gouvernement compte sur les solidarités familiales pour se décharger de la solidarité nationale, c’est bien sur les femmes qu’il se déchargerait.

La résultante serait catastrophique pour l’emploi des femmes.
_ La résultante serait dramatique pour la marche vers l’égalité entre les hommes et les femmes.
_ L’indice de Développement Humain de notre pays chuterait du même coup.

Dépendance des personnes âgées ou aide à l’autonomie ?

S’il n’est pas question de gommer l’entourage affectif de nos aînées, la prise en charge de certains soins relève de professionnel-les qualifié-es.

Si la plupart d’entre nous souhaitons un maintien à domicile pour nos vieux jours, il y a des orientations de politiques publiques à prendre :

– prioriser l’aide à l’autonomie;
– développer dans l’éducation des filières professionnelles d’aide à la personne;
– créer des emplois qualifiés et pérennes dans le secteur de l’économie sociale et solidaire;
– développer les possibilités de soins à domicile pour le corps médical et paramédical concernant les personnes âgées.

Cette liste n’est pas exhaustive, et il nous faut faire preuve d’imagination, si nous ne voulons pas que notre société sombre dans la régression ou la barbarie.
_ Un défi auquel la modernité doit faire face.

Les retraites : la fin d’une (belle) histoire française ?

Issues de la résistance, marquées par la guerre qui avait d’une certaine manière rapprochée les groupes sociaux , ces constructions sont le fruit d’un compromis politique à la fois moderne et fragile. « Faire en sorte d’assurer au travailleur la sécurité du lendemain », selon les termes d’un des pères de la protection sociale. (Pierre Laroque. Interview dans « Le Monde », 29-30 septembre 1985.) Une contrepartie d’un effort demandé par la modernisation qui fit passer notre économie à l’ère industrielle.

La gauche sous Pierre Mauroy l’a fixé à 60 ans depuis 1983.

27 ans plus tard, dans un Sénat silencieux, il se rappelait avec émotion de vieux mineurs du Nord, lui disant leur fatigue « d’arquer après 60 ans ». Du fait de l’allongement de la durée d’études et de la montée du chômage, nombre de salariés travaillent déjà au-delà de ce seuil pour atteindre 61,5 ans en moyenne.

Cette réforme concerne donc au premier chef les salariés ayant commencé à travailler jeunes, les moins formés et très souvent des femmes qui ont connu des ruptures de carrière (maternité?).

Par ailleurs, l’âge de départ à la retraite n’équivaut pas à l’âge de cessation d’activité, qui est actuellement de 58,8 ans en moyenne. Rallonger la date de départ revient à entériner une baisse des pensions, en particulier pour les travailleurs de plus de 55 ans, concernés en première ligne par l’évincement des effectifs des entreprises, et dont environ 40% d’entre eux est sans emploi, parfois en situation de grande précarité.

Alors, réformer, oui.

En tenant vraiment compte de la pénibilité : le taux aujourd’hui pris en compte pour un départ à 60 ans ne concerne qu’une une infime partie des salariés.
Dés que la durée de cotisation est atteinte et quel que soit l’âge.
Pour les femmes, particulièrement concernées par les ruptures de carrière, à taux plein à 65 ans comme aujourd’hui.
En favorisant les départs progressifs à temps partiel.
En remettant au débat ces éléments lors d’un débat serein et sans tabou sur le financement y compris en l’élargissant davantage à l’ensemble des revenus : financiers et du capital en particulier, épargnés par le gouvernement.
Et sans le délier du débat de la politique de l’emploi : on sait que les taux d’activité, des jeunes, des femmes, des séniors, constituent des plaies qui obèrent lourdement les équilibres de nos régimes de retraite.

Alors que nous nous racontions une nouvelle et belle histoire à venir, celle d’une société qui replacerait le travail à sa juste place, le cortège ?fourni- de la CFDT s’attardait devant notre point fixe. Avec lui, s’en allaient à toute vitesse nos quelques milliers de tracts. En fin d’après-midi, en queue de cortège, beaucoup parmi ceux concernés en première ligne par la réforme lavaient à grandes eaux les traces de notre défilé.