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L’évaluation de l’école à Chicago

Notre école. Un véritable parcours du combattant dans lequel les parents les mieux dotés culturellement parviennent à tirer parti. Elle laisse en plan une bonne partie d’autres, moins favorisés. Le projet d’école du ministre Blanquer en matière d’évaluation soulève des interrogations de la communauté enseignante. Comment cela se passe ailleurs ? Visite d’un établissement dans un quartier difficile des Etats-Unis.

L’exemple suivi par la Ville de Chicago dans une zone reléguée ne relève ni du miracle et moins encore du miroir infamant. Il bouscule par son originalité. Dans un contexte urbain difficile marqué par une ségrégation sociale et ethnique tenace, l’ancien Maire (Démocrate) Richard M Daley a obtenu la décentralisation pleine et entière des écoles publiques et de leur personnel. C’est une réaction vigoureuse à l’annus horribilis de 1987, couronnement des écoles publiques de la ville comme les pires du pays.

Quels sont les résultats.

Grand changement par rapport à l’ancien système fédéral : les ouvertures et les fermetures des 600 écoles, soit 40 000 employés au total, sont sous la responsabilité du « Chicago Board of Education ».

Quelle est la pierre angulaire de ce projet local éducatif ?

L’autonomie des voies et moyens des chefs d’établissements, soumis à évaluation. La communauté éducative, elle, s’inscrit ainsi dans une feuille de route. Le « manager », responsable de l’établissement, s’engage à évaluer et à publier les résultats sur tous les champs balayés par un « scoring » – de la qualité des enseignants jusqu’à la propreté ou la sécurité – et à en tirer les conséquences organisationnelles.

Très éloignée de la tradition française, la spécificité de l’école publique de Chicago relève d’une liberté qui met au second plan la notion même de « programme » au profit de celle de « progrès » scolaire.

La liberté de recrutement et de fixation des rémunérations des enseignants en sont le corolaire. Il n’est pas rare de voir se pointer au bureau d’embauche nombre d’adultes dont ce n’est pas la profession. Ce sont des porteurs de « projets », parfois des parents ou d’anciens salariés du privé, liés aux parcours des postulants, pour la réussite et parfois aussi pour le pire. Ã charge au directeur de l’établissement d’évaluer l’incidence de ses choix, de revenir sur des orientations pédagogiques, d’établir un « dress code » ou de réviser la rémunération des professeurs, fixée contractuellement, de décider de leur promotion ou de leur rétrogadation. Le bureau de l’éducation supervise la bonne application du code de l’Etat en matière d’éducation et peut autoriser le licenciement des personnels, auditer des établissements.

Que voit-on lorsqu’on pousse une grille d’un établissement de ce type dans une zone de relégation urbaine ? Avant même le serment d’allégeance au drapeau du matin. Un portique pour détecter les armes, filtré par un policier armé à l’entrée, il fait sa ronde la journée dans l’enceinte de l’établissement. On croise des étudiants qui, la plupart du temps, témoignent d’un progrès par rapport à leur ancienne école publique. Les pires d’entre elles ressemblent à certaines écoles françaises.

à Chicago, on y rencontre des tuteurs et des adultes qui accompagnent tôt le matin jusqu’à tard le soir

Considérés comme des « usagers », des enfants sont accompagnés pour se nourrir sainement, faire leur devoir, accéder à des activités périscolaires dont l’expression artistique est le parent riche. En un mot, l’individualisation est privilégiée, l’encadrement sur de larges plages horaires sollicite les ressources budgétaires élargie aux dons.

Dans une main de fer car ici, le règle du « zéro retard » se décline dans un « code de conduite ». Il détaille par le menu les « conduites inappropriées » et une échelle de sanction est adoptée, mise en oeuvre avec réactivité. Elle va du blâme à l’exclusion définitive.

La force de l’exemple vient en contraste provocateur des réactions scandalisées ici par le simple constat de la dimension territoriale d’un projet éducatif. Hélas, dans notre pays, celle-ci s’est imposée de la pire manière au fil des stratégies d’implantations résidentielles et du détricotage de la carte scolaire. Côté contractuels, certaines académies recrutent après un entretien de motivation de quelques minutes. Un pragmatisme sans filet de sécurité resserré l’emporte pour mettre des profs devant les élèves.

En France, l’origine sociale reste deux fois plus impactante sur les trajectoires qu’en Finlande ou même en Corée du sud. L’école primaire, traditionnellement reléguée au second plan dans notre pays, cristallise désormais toutes les envies de réforme. 20% des élèves entrants en 6ème ne maitrisent pas les fondamentaux de la lecture.

 

Service civil : en avant, marche!

En 1997, le service national est aboli et fait place à une armée de métiers. Cette mesure a contraint le ministère de la Défense à une restructuration de ses bases au prix du dynamisme de certains territoires. Dans le même temps, tout laisse à penser que les valeurs humaines et républicaines, qui font l’unité de la population de notre pays, se sont délitées.

C’est une lapalissade, mais elle est bien réelle : l’armée n’a pas vocation à faire de l’aménagement du territoire, mais à vocation à le protéger. L’implantation de sites militaires se fait donc en fonction d’une logique technique et opérationnelle, pour que l’état-major puisse mener à bien ses missions. Pour autant, l’armée est un marqueur fort du territoire. Le développement d’une base amène de fait la création d’infrastructures, renforçant l’économie, l’emploi local et conforte un sentiment d’appartenance à la République, via des partenariats réalisés avec les écoles par exemple. Les restructurations de la défense imposées par la loi de programmation militaire ont été nécessaires pour adapter notre armée à ce XXI siècle, mais ont déconstruit des territoires entiers avec un impact social et territorial fort.

Devant la crise de citoyenneté que nous vivons actuellement, la question de l’implication de notre jeunesse dans les valeurs de la République se pose en effet avec davantage d’acuité. Les attentats de ce tragique mois de janvier ont souligné la nécessité de reconstruire des lieux de mixité massive. Avec tous ses défauts, le service national était le lieu ou notre jeunesse de tous les milieux sociaux se retrouvait. Il était un temps rare de confrontation de la mixité sociale, de découverte des territoires de la France. Pour les uns, une échéance pour laquelle l’allongement de la durée de ses études, trouvait quelques motivations supplémentaires, pour d’autres, une occasion d’acquérir des savoirs et des compétences que l’école n’avait su leur délivrer. Les enseignements et les expériences partagées permettaient à cette population de se retrouver derrière un idéal commun qui, même s’il diminuait avec le temps, restait gravé dans la mémoire, comme un dénominateur entre générations, renforcé par la force du souvenir. C’était un rite républicain, un point d’étape du passage vers une vie autonome.

Il y avait « avant » le service et « après » la quille.

Dans notre esprit, il est bien question de mettre en avant la citoyenneté des jeunes, dont l’avenir est plus complexe que celui des précédentes générations. L’objectif dans ce système d’action est qu’ils acquièrent à la fois ce qui fonde notre Etat (liberté, égalité, fraternité), nos principes de République sociale et laïque et dans le même temps qu’ils s’engagent dans les domaines sociaux, écologiques et humanitaires. Cette plateforme qui permettrait de renforcer l’estime de soi de ces jeunes en réalisant des missions d’intérêt général, c’est l’inspiration d’un nouvel esprit du service civil et civique, obligatoire et dérogatoire, dès lors que les jeunes justifieraient d’un contrat de travail, autre puissant levier de leur intégration.

Certains de nos territoires, principalement l’Est et le Nord ont été vidés du fait de la restructuration de la Défense, laissant des infrastructures nombreuses et disponibles. À l’heure où il existe une nécessité de confronter notre jeunesse à reprendre conscience des sources de son appartenance, il est certain que l’armée, associée aux collectivités locales, a un rôle de premier plan à jouer. Un rôle qui permettra dans le même temps de revitaliser les territoires, en particulier ceux confrontés à la désindustrialisation et la désertification par un ensemble d’acteur national et local.

Ensemble, ministère de la Défense, associations locales, municipalités (via leur conseiller de défense) peuvent construire des parcours permettant de recréer ces valeurs partagées, tout en apportant une dynamique chez ces jeunes et dans les territoires. Les lieux d’accueils de ces futures plateformes – civiles, républicaines et citoyennes – où ce nouveau service de plusieurs mois sera accompli doivent permettre en même temps de revitaliser des territoires délaissés par la mobilisation de l’ensemble de leurs acteurs.

Remerciements à Jean-Marie Collin, consultant Défense et référent de Novo Ideo, pour son expertise et ses précieux conseils pour la rédaction de cette contribution.

Propositions

1. Incorporation progressive de 30% d’une classe d’âge dans un service civique national et citoyen

2. Création de plates-formes du service civique, prioritairement dans les régions subissant la désindustrialisation

3. Accès facilité des incorporés à des formations de remises à niveau (lecture, écriture) ou diplômantes, valorisation des acquis : brevets et certificats qualifiants, Permis de conduire, informatique, etc.

4. Reconnaissance de cette expérience en lien avec les collectivités et le secteur associatif : cotisation retraite…

 

 

 

 

Les bibliothèques publiques face au défi du « vivre ensemble »

Les décideurs locaux ont trop souvent tendance à sacrifier la conception d’un ouvrage public sur l’autel des économies d’investissement de bouts de chandelle. Au delà des aspects liés à la construction, le souci accru du « vivre ensemble » dans des sociétés anxiogènes devrait nous inciter à faire évoluer leurs usages.

LA REVOLUTION TRANQUILLE DU « TROISIEME LIEU »

Une petite révolution tranquille semble pourtant gagner les municipalités les plus averties[L’article d’Anne Céline Imbaud sur le blog culturel des Administrateurs territoriaux de l’INET. Elle vient d’outre-atlantique, conceptualisée au début des années 1980 par Ray Oldenburg, professeur émérite de sociologie urbaine à l’université de Pensacola en Floride.

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L’idée de faire des équipements ouverts aux publics des « troisième lieu (Pour aller plus loin sur la notion de « troisième lieu »), distincts des deux premiers : foyer et travail. Des espaces « politiques » où les individus peuvent se rencontrer, se réunir et échanger, prendre un café ou simplement se poser. A rebours des effets pervers de l’individualisme social, pour renouer avec certains rituels du « vivre ensemble », comme on dit aujourd’hui.

Des lieux vivants, propices à l’échange comme dans la sphère privée entre individus placés en situation d’égalité. Accessibles, sur le plan des horaires (larges amplitudes), agissant comme « facilitateur social », où l’on vient « par hasard » rencontrer des habitué-e-s, rompre un peu de solitude dans des espaces confortables et douillets. Des lieux « comme à la maison » ou plutôt comme elle devrait être dans un idéal sans télévision. Celui des tavernes où l’on vient se décharger du stress sans tomber dans les comportements déviants.

Les bibliothèques se prêtent particulièrement à ce type d’expérimentations : à l’instar de celles de la ville de Chicago, réputées pour leur convivialité, les aides à la lecture, leurs salles d’études et des services d’aide aux devoirs ou de cours aux adultes. A Toronto, on trouve dans certaines d’entre elles des services à l’emploi ou au logement particulièrement appréciés des nouveaux arrivants.

« La bibliothèque en première ligne et en ligne au Québec remplit une mission sociale essentielle : elle est le temple de l’éducation informelle, le pilier de la démocratie, la gardienne de l’identité et de la liberté d’expression, et ces finalités passent par la culture. C’est dans ce maillage plus nuancé entre le social et le culturel que s’articule le modèle de la bibliothèque publique québécoise » Analyse comparée des modèles français, canadiens et USA).

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Le « modèle français » de la bibliothèque est davantage marqué par le souci de « collections savantes » et moins riche en services d’apprentissage et de savoir. Sans renier ses fondements, la crise sociale requestionne cette conception au regard des nécessités de décloisonner les usages, faciliter l’accessibilité aux publics dans un contexte de ressources budgétaires restreintes.

Tout en privilégiant une accessibilité accrue, les bibliothèques « troisième lieu » n’en perdent pas pour autant leur rôle d’architecte de l’information, d’éclairer la complexité du monde. Michel Melot([ La Géopoitique des bibliothèque, éd. du Cercle de la Librairie, 1997)] désamorce le conflit entre les partisans de cette approche et les défenseurs d’une position plus traditionaliste en proposant une vision multiple des établissements : « La solution est pourtant simple comme l’?uf de Colomb : il faut distinguer les bibliothèques qui se donnent comme mission prioritaire la conservation des documents, au détriment des lecteurs, de celles qui se donnent pour mission de servir d’abord les lecteurs au détriment des livres ».

Selon lui « Il faut inventer non pas une bibliothèque d’un type entièrement nouveau, des cultures mais plusieurs, répondant à la fois à la multiplicité des demandes et à l’organisation des cultures ». Selon Mathilde Servet ([Mémoire de Conservateur « Les bibliothèques troisième lieu », Janvier 2009)], « il n’est pas question d’évacuer ou de décourager les aspirations culturelles plus fortes de certains usagers, mais de dégager la culture de la gangue glacée et austère qu’elle peut présenter pour certains usagers moins rompus à ses codes afin de la leur rendre chaleureuse et vivante ».

 

Proposition

Au niveau local, organiser dès l’amont la « bibliothèque troisième lieu » comme une plate forme des politiques publiques liées à la lecture, au partage, à l’écriture et au « vivre ensemble »

 

Lisbonne : la crise est-elle moins pénible au soleil ?

– Regarde au pieds du pont du 25 avril !

En contrebas, mon guide pointe ce qu’il considère comme le « Portugal d’avant ». Quelques dizaines de baraquements regroupés en une petite favela, des gosses remuants qui fuient la canicule dans une eau boueuse. En surplomb, des manufactures abandonnées, cernées par des décharges sauvages. Sur la rive de Cacilhas, la cité portuaire qui fait face à Lisbonne laisse à l’abandon des entrepôts sans occupation. Un port en perte de vitesse, des commerces à l’arrêt et une population populaire au régime sec.

A côté des débarcadères où accostent les ferrys de la capitale toute proche, même la traditionnelle table à cinq euros pour une patate-sardine ne fait plus recette. Cela ne date pourtant pas d’hier. La petite industrie s’est fait la malle avant la crise de 2009, vivement concurrencée par l’intégration des nouveaux entrants de l’Union. Rien ou presque n’a pris le relais.

QUESTIONS AUTOUR D’UNE BANQUEROUTE

Comment ce pays qui semblait bénéficier à plein des effets de l’intégration économique au début des années 2000 s’en retrouve à demander au FMI l’équivalent de la moitié de son PIB ? Ou sont passées les réalisations d’un endettement public et privé qui représente 300% de la richesse nationale ? Plus qu’ailleurs, la récession a révélé les faiblesses d’une économie fragile, dopée à l’euro.
Qu’a-t-il manqué au Portugal pour être acculé à une telle banqueroute ?
Probablement l’essentiel, analyse Joao Jarvis,, économiste doctorant à Porto. «De ne pas avoir cru en notre propre avenir. Des productions banalisées, des salaires trop élevés par rapport à d’autres pays qui comme nous ont raté le virage de la qualité et de l’économie de la connaissance ».

Il ne trouve pas beaucoup de circonstances atténuantes aux majorités successives, frappées par le discrédit quand ce n’est pas le mauvais usage de l’argent public. « On dira ce qu’on voudra, mais c’est bien la pression internationale qui a fait renoncer José Socrates (1)Le précédent premier ministre socialiste à un second aéroport lisboète ou au gouffre annoncé d’une ligne à grande vitesse reliant la capitale à Madrid. Dans le même temps, on a dilapidé les fonds européens ou on les a mal utilisé en reculant devant la modernisation d’un grand port comme Sines par exemple, très en dessous de ses potentialités. Mais le plus grand échec est probablement lié à notre jeunesse, grande sacrifiée des politiques. »

DEFICIT DE FORMATION

L’OCDE évalue le nombre des détenteurs de diplômes d’enseignement secondaire à environ 20 % des Portugais entre 25 et 64 ans, contre 70 % en moyenne dans l’ensemble des pays membres. La moitié de la population active n’a pas atteint 9 années de scolarisation. Selon un récent rapport du Sénat , « ce manque de formation n’a pas été sans incidence pour les entrepreneurs au détour des années cinquante et soixante. Ceux-ci n’ont pas su réinvestir les sommes liées à un premier décollage économique »(2)Rapport d’information n° 249 -(2010-2011) de M. Jean-François HUMBERT, fait au nom de la commission des affaires européennes, déposé le 19 janvier 2011. Le taux de prélèvement obligatoire du Portugal, proche de celui de la Grèce, est près de dix points inférieur à celui de la France. « Forcément, notre système de santé et d’éducation reflètent ces choix : nous avons dépensé trop en autoroutes et insuffisamment dans les hommes ».

La grande crise fait ici davantage de ravages. Par un phénomène brutal de substitution, la proportion d’étudiants promus serveurs de bars s’est considérablement accrue depuis 2010. Les non diplômés, la grande majorité, se trouve rejetée à la plus grande périphérie du déclassement social : gareurs de voitures, vendeurs à la sauvette, survivants des allocations sociales. Ces derniers sont amicalement poussés par les associations locales à remplir les stades vidés par la crise pour ne pas peser, dit-on, sur le moral des joueurs. Un internaute du forum des « Framboètes » (3)http://www.facebook.com/groups/framboetes/?ref=ts , des français lisboètes signale : « le centre commercial Dolce Vita Tejo voit ses boutiques fermer quasi quotidiennement faute de clientèle ». Même du côté des cadres, le parfum de la dépression vire au vinaigre. Maria, diplômée du supérieur, est chargée d’immobilier d’affaires. Elle a toujours un job en phase avec son niveau de formation et s’estime privilégiée. Pourtant, son salaire majoritairement constitué d’une part variable s’est effondré depuis deux ans. Elle aussi fait plus attention qu’avant.

Dans la tempête, quelques gagnants. Une chauffeur de taxi affirme bénéficier du changement des comportements : « les jeunes font de plus en plus de covoiturage, la crise a plutôt augmenté le nombre de mes courses mais a vidé un peu les bus », lâche-t-elle dans un grand rire.

ECONOMIE A CREDIT ET CORRUPTION

Je file en taxi sur la route des plages, à quelques minutes de Lisbonne. Par la fenêtre, défilent des maisons murées, taguées à l’encre rouge d’un « Aqui podia viver gente » (Ici pourraient vivre des gens), signées par le « Bloc des gauches », coalition de la gauche radicale. Un panneau publicitaire vante les tours partiellement occupées de « la ville du futur ». Dans un café qui longe la côté toute proche de Costa da Caparica, le patron pleure l’année précédente. Aujourd’hui, les locaux délaissent la carte des poissons pour celle des crédits à la consommation, réglant sandwichs à bon marchés, remboursés sur deux ou trois ans. Le pouvoir d’achat portugais est le plus faible des pays de la zone euro mais il a été puissamment soutenu par les banques, « plus enclines à financer les ménages que les entreprises »(4)Rapport du Sénat, Janvier 2011 .

Les discussions de la clientèle, la plupart issue des classes moyennes de Lisbonne et de ses environs, évoquent à coups de « N?o faz mal » (C’est pas grave), une forme de fatalisme qui serait propre aux portugais et une corruption galopante. L’autre soir, une coupure de courant a interrompu un grand concert de fado dans l’indifférence des organisateurs. On se repasse en boucle l’histoire des trois fonctionnaires de la ville venus contrôler la conformité de travaux intérieurs d’une maison et les moyens employés pour faire passer son dossier au dessus de la pile.

« L’EFFONDREMENT DE LISBONNE »

A la une de ce magasine spécialisé dans l’immobilier, on titre sur le délabrement d’un bâtiment sur cinq et le marché délaissé par les propriétaires. A la veille des dernières municipales, les panneaux d’autorisations de rénovation ont été accrochés à la hâte à leurs fenêtres. Depuis, rien n’est venu si ce n’est les agents de la police qui sanctionnent les chantiers « illégaux » de résidents excédés par les lenteurs municipales.

Les récentes élections législatives ont porté une majorité de centre-droit au pouvoir. Cet entrepreneur expatrié d’un grand groupe approuve « les mesures qui visent à harmoniser avec la moyenne européenne les périodes d’indemnisation de chômage », c’est-à-dire en les diminuant. Il pointe également les contrats de travail qui ne sont plus résiliables après leur période d’essai, sauf en cas de licenciement collectif ou d’une « juste cause », comme autant de freins à l’embauche. La réalité est sensiblement différente. Si la législation du travail lusitanienne fait écho à une tradition protectrice de l’Etat, acquis de la « révolution des billets », elle n’a pas empêché le développement d’un marché de l’emploi le plus dual. La création des « recibos verdes » (5)Littéralement les « reçus vert », l’équivalent de nos autoentrepreneurs réservée à l’origine pour les professions libérales, sans droit aux indemnités chômage et maladie ni aux congés, est aujourd’hui souscrit par environ 20 % de la population active. L’État portugais emploie environ 140 000 personnes sous ce régime.

IMPASSE DE LA « RIGUEUR »

En focalisant sur les éléments d’équilibre budgétaire et de « fluidification » du marché du travail, les organismes internationaux prônent une cure d’austérité la plus dure depuis 1983. Elle ajoute à la difficulté de vivre de plus de 2 millions de portugais disposant de la moitié du salaire moyen et de 3% de la population qui s’approvisionne auprès des banques alimentaires. Ce faisant, les causes profondes du mal développement portugais risquent d’enrailler toute sortie du trou noir. Dans l’ancien quartier ouvrier du Bairro Alto, les cafés branchés drainent habituellement une foule jeune, bigarrée et les touristes attirés par une authenticité encore préservée. Carlo a obtenu l’équivalent du Bac et travaille comme comptable avec une paie de près de 800 euros, proche du salaire moyen.

« Si je veux reprendre mes études même sans m’arrêter de bosser, cela sera hors de prix. Qu’ont fait nos gouvernements depuis notre entrée dans l’Union ? Ils ont endetté le pays et tout cela pourquoi? Je ne peux même pas avoir accès à un diplôme pour progresser dans mon métier sauf à davantage m’endetter »

Cette inquiétude interroge aussi bien les priorités du gouvernement portugais réduit au coups de pieds de l’âne que les capacités du fonds européen de stabilité financière, jugé trop coûteux et insuffisamment doté. Cet Eté 2011 à Lisbonne, dans le haut du classement des nouveaux « spots » des capitales européennes : un peu moins de locaux, un peu plus de touristes. Encore faut-il-être prêt à les accueillir. L’objectif de réduction drastique des déficits ne laisse que peu de marge à une politique de formation, grande oubliée des deux dernières décennies.

Notes   [ + ]

Lutter contre le décrochage : facteur de réussite territoriale

Est ce que cet objectif n’est pas remis en cause par les sorties du système scolaire : quel rôle de l’apprentissage, de la formation pro dans ce contexte ?

Pour l’université Paris 13, la formation continue est une tradition.

Elle répond à une logique de territoire, que les statistiques, montrant la faiblesse de la formation initiale, le faible taux de diplômés du supérieur des adultes dans le département rendent indispensables.

La limite concerne davantage les décrocheurs du système éducatif : l’université n’est plus dans ses fonctions, cela recherche davantage des centres d’apprentissages, des chambres des métiers. (nb : l’Université de Paris 13 Nord a néanmoins créée en son sein des parcours pour les personnes en situation de « décrochage » en première année en valorisant notamment ses autres filières en IUT notamment)

La question est alors de créer des passerelles pour permettre d’intégrer l’université, si cette dernière offre des formations idoines.

Aujourd’hui, pour nous, la question est de faire face au processus de paupérisation qui touche les étudiants issus des milieux populaires : les bourses, même allongées à dix mois, ne permettent pas de vivre en région parisienne, d’acheter les ouvrages nécessaires à la formation (à noter qu’en juin 2010, le conseil régional d’Ile de France a adopté un dispositif en faveur des étudiants boursiers prenant en charge une mutuelle complémentaire santé)], et nous n’avons pas en région parisienne de bibliothèque universitaire ouverte 24 h sur 24 permettant de concilier une formation avec une activité rémunérée.

Un territoire dynamique n’est il pas un territoire qui donne aussi une seconde chance?

Cela a un coût, mais dans le cadre d’une priorité européenne donnée à la construction d’un espace de savoir depuis Lisbonne, les réalisations visibles sont encore bien peu perceptibles.

Cet article a été rédigé pour le supplément du magazine « La gazette des communes », spécial « Entretiens Territoriaux de Strasbourg » du mois de décembre 2010. Il est issu d’un dossier dédié aux réformes territoriales réalisé par les élèves de [l’INET, l’Institut National des Etudes Territoriales formant les hauts fonctionnaires de la Fonction publique territoriale.